Aurélien Raynaud, Emmanuel d’Astier. La conversion d’un Résistant. Fayard
Excellent ouvrage qui présente un personnage (1900-1960) à la fois terne et haut en couleurs mais dont le sous-titre peut prêter à confusion. Quand on en achève la lecture, on se dit qu’un autre sous-titre eu té été plus indiqué, du genre : De Charles Maurras à Maurice Thorez et Jacques Duclos… C’eût été plus clair puisqu’on a affaire à un jeune aristocrate qui se cherche et subit l’indétermination paralysante des gens de son milieu, après une évolution qui va l’éloigner de l’extrême droite pour le rapprocher à la fois du gaullisme et du Parti communiste. Il a même gouté les plaisirs empoisonnés de l’anti-républicanisme et de l’antisémitisme. L’auteur qui cite abondamment les écrits de son héros, produit un texte d’un antisémitisme violent, digne des caricatures nazies les plus terribles. IL parle des juifs comme d’une groupe de nabots puisqu’aucun ne mesure plus d’un mètre cinquante, selon lui. Pour le dédouaner il est vrai qu’il était, lui, plus grand que la moyenne.
Cet Emmanuel d’Astier de la Vigerie se voulait aristocratique de la tête aux pieds, mais cela ne l’aidait pourtant pas à choisir ni à trouver sa voie. Suffisamment doté comme tout grand aristocrate, il n’a pas besoin de s’adonner à une activité rémunérée mais veut absolument devenir célèbre. Il lui faut faire un coup d’éclat qui attirer sur lui les feux de l’actualité. Son biographe parle de sa démarcation personnelle et de son insatiable appétit de reconnaissance… Difficile de coordonner les deux mouvements en même temps. Après bien des hésitations, notre homme décide de tenter le concours d’entrée à l’École navale. Mais bien que reçu à un rang tout juste concevable, il s’intègre très mal à ce milieu de marins où il retrouve des personnalités issues du même mi lieu que lui. Comme il n’est vraiment pas fait pour ce monde de la marine, il finit par démissionner de l’armée. L’idée lui vient de devenir écrivain et de tenter sa lance dans le journalisme.
Ce n’est pas une décision hasardeuse car le milieu journalistique n’n’exige pas de compétences particulières. C’est même la profession dont on fait son métier, surtout quand n’on n’en a pas… Il envoie des manuscrits à de grands écrivains qui dirigent des revues littératures, sans succès, mais au niveau du travail de reporter il a plus de chance. Ces voyages et ces enquêtes journalistiques vont lui conférer une ouverture sur le monde. Deux choses le poussent à quitter la droite maurrassienne et à se transformer au plan politique, ce furent la guerre d’Espagne et le fascisme hitlérien. C’est de cette conversion que parle maladroitement le sous-titre.
Le présent ouvrage s’attarde longuement sur les contradictions internes à un être qui veut briller mais ne sait pas comment faire. Et on sent petit à petit se forger un caractère, une conscience qui entend écouter ce que lui dicte une voix intérieure. C’est donc le journalisme politique qui est une planche de salut, et non point les rubriques mondaines d’un aristocrate désœuvré, en quête d’émotions rares. Mais il convient de mentionner l’addiction de d’Astier à des drogues dures, comme l’opium. D’Astier a été un opiomane régulier, ce qui nécessitait de considérables sommes d’argent. Mais notre homme a fini par réussir son servage au terme de très gros efforts.
A partir de là, d’Astier n’est plus le même homme. Il commence à considérer la vie plus sérieusement, et non plus comme un simple esthète. Le danger est imminent pour l’Europe qui se trouve confrontée à l’hitlérisme et au fascisme en général (Espagne, Italie). D’Astier qui savait l’allemand scrutait attentivement le manège du chef du IIIe Reich. A la déclaration de guerre, il est évidemment mobilisé et on se souvient de son appartenance passée à la marine. D’Astier assiste, impuissant, à l’effondrement de son pays et de son armée. IL attend désespérément des instructions de ses supérieurs, mais rien ne vient. Il se rend même à Paris pour en savoir plus, en vain. Il finira par rejoindre des réseaux de résistance où il s’imposera comme un chef naturel. Il regroupe autour et de quelques autres membres de l’élite française, des hommes qui se défient du maréchal Pétain. Vivant en zone libre, il ira rejoindre à Londres le général de Gaulle qui l’a fortement impressionné. On lit ici un témoignage qui exprime bien l’ascendant naturel du général sur tous ses visiteurs. De Gaulle confiera une mission importante à d’Astier, tant en France occupée qu’à l ‘étranger. D’Astier a joué un rôle important dans l’unification des différents réseaux. Mais le plus inattendu dans cette évolution politique, c’est la proximité de d’Astier avec les communistes : le chapitre institué du gouvernement provisoire au Parti communiste retrace bien les ambiguïtés fondamentales de l’homme, ambiguïtés qui se firent sentir dès son jeune âge.
Il serait trop long de décrire par le menu les activités de résistant de d’Astier. Il prend une part décisive à la publication de petits journaux de la Résistance, comme La dernière colonne ou Libération. IL me semble qu’il va donner sa pleine mesure lors de la Libération et de la reconstruction du pays. Il deviendra ministre du général de Gaulle et entamera par la suite un compagnonnage de route avec le PCF. On aurait tendance à sous-estimer les luttes intestines, les appétits politiques des uns et des autres sur des sujets cruciaux : comment réinstaller un État de droit, une légalité républicaine ? Sur quelle base nommer les nouveaux commissaires nationaux, chargés d’administrer et de diriger le pays ? Dans ces deux domaines particulièrement sensibles, d’Astier n’était pas assez préparé. L’ambition des uns et des autres de figurer dans le nouvel exécutif national ou local se révèle être une terrible guerre d’égos. D’Astier veut, en sa qualité de commissaire de l’Intérieur, donner un certain avantage à la résistance intérieure pour laquelle il demande un droit de regard sur les nominations. Mais dans l’ensemble, on sent affleurer les rivalités et les divergences. Ce n’était pas une mince affaire que de rétablir un ordre républicain et une légalité acceptable par tous. Par ailleurs, le renforcement visible des membres du PCF faisait craindre à certains un changement de régime au profit des communistes, bien armés et bien implantés… La chasse aux maroquins se révèle plus âpre que la bataille autour des idées et des valeurs. Nous ne sommes pas dans la république platonicienne des idées…
Je redonne la parole à l’auteur : Le devenir d’un individu n’est jamais prédéterminé par ses coordonnées sociales initiales. L’étude de la conversion politique d’Emmanuel d’Astier montre qu’une trajectoire individuelle n’est pas réductible à une courbe dont chaque point actualiserait la fonction mathématique qui dès le départ la définit…
Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à l’université de Genève. Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020
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