Déconstruire le judaïsme au cinéma

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Déconstruire le judaïsme, au cinéma (ou Déconstruire au cinéma, de Michel Arouimi)

 

Le lecteur de JForum a pu récemment lire une page que j’ai écrite sur le film In the fade ; parmi d’autres détails évocateurs, il y est question d’un « engrais israélien » qui entre dans les composants d’un explosif utilisé par des terroristes fascistes berlinois, dont est victime un musulman au passé douteux, intégré dans la société allemande grâce à l’amour de sa blonde. Cette idéologie hostile à Israël (et au peuple juif) prend des formes variées dans de nombreux films ; j’en ai étudié une quinzaine, tous très récents, dans un nouvel (et troisième) ouvrage sur le cinéma contemporain : Déconstruire au cinéma, Paris : Orizons, 2019. (Cet ouvrage s’achève par une version un peu modifiée de mon analyse du film In the fade.)

Tous ces films ne concernent pas le judaïsme mais, même quand ce dernier n’est pas directement visé, ce sont les cadres intellectuels hérités du judaïsme qui sont menacés dans ces films. Comme The Girl with all the gifts, et d’autres films moins connus, qui donnent une image positive du délitement du cadre familial traditionnel.

Rares sont les films qui résistent à cette mouvance en la tournant en dérision, comme le film américain Mother ! de Darren Aronofsky, habité par un génie et un humour boudés par le public, qu’il doit à ses origines. Mais comment ne pas s’inquiéter de la réduction à néant de la judéité, dans le film français Call me by your name, rendu encore plus inquiétant par son succès et ses récompenses ? Tout aussi alarmant, le succès du film français Shéhérazade, qui donne une image émouvante (pour certains esprits ?) et positive de l’énergie qui est celle des pires écervelés engendrés par les immigrés.

Ce film Shéhérazade est exemplaire d’une confusion du bien et du mal, qui prend des formes de plus en plus sophistiquées dans le cinéma d’aujourd’hui. (Le lecteur ne trouvera pas dans mon nouvel ouvrage un commentaire du très récent Bel Canto de Paul Weitz, qui bénéficie d’une production européenne : les terroristes, dans ce film, sont ceux qui s’insurgent contre une dictature sud-américaine, mais leur violence et leurs procédés sont ceux des islamistes. Ce film vaut en fait comme une leçon, qui suggère au spectateur les justifications philosophiques du terrorisme islamique…)

Je n’évoquerai pas ici en détail tous les films regroupés dans ce nouvel ouvrage, qui dénoncent, ou au contraire valident une dégradation spirituelle qui se donne les allures d’un progrès de l’humanité. Cette dégradation est d’ailleurs favorisée par les nouveaux moyens technologiques, thème filé de certains de ces films.

Les innovations de la société nouvelle ne peuvent pas ne pas inspirer le cinéma fantastique (Mother ! ou It Stains the sands red). J’insisterai plutôt sur le film The Ritual, inspiré d’un roman où une allusion à cette « putain de religion juive » (certes associée à la religion chrétienne) n’est pas justifiée par le fait qu’elle est placée dans la bouche d’un jeune délinquant, adorateur d’un dieu nordique. Un effet de miroir entre ce personnage et le héros, finalement victorieux du monstre qui hante une région perdue de la Suède contemporaine, permet le rayonnement de cette insulte dans l’esprit du lecteur. Cette injure ne trouve aucun écho dans le film adapté de ce roman d’Adam Nevill. Dans ce roman, le culte juif est d’ailleurs l’objet d’une parodie outrancière, impliquant les actions et la description même des personnages les plus violents, pourtant hostiles à des valeurs qui, dans le monde réel, sont celles de l’héritage vétérotestamentaire. L’analyse du roman et celle du film occupent la plus longue partie de mon ouvrage, « Le crime des renégats » (p. 123-180).

Le film de David Bruckner The Ritual (2017), retrace l’équipée d’un groupe d’amis anglais dans cette région oubliée où survit (c’est une fiction) le culte d’une divinité monstrueuse, dont les manifestations seront fatales à quatre d’entre eux. Ce culte a des origines historiques dans la culture nordique ; très curieusement, ces origines semblent mieux connues par le réalisateur du film dans lequel revit leur souvenir (le culte de Loki) que dans le roman éponyme d’Adam Nevill (2011). Le Loki remodelé par l’imagination de Nevill apparaît, tel qu’il est évoqué dans le roman, comme une défiguration du Yahvé biblique. Le costume de ses adorateurs, de même que la galette sanglante qui coiffe leur victime (héros du roman), parmi d’autres détails du roman, sont autant de déformations des vêtements et des accessoires du culte de la religion juive (et jusqu’aux rouleaux de la Thora !), insultée par un de ces personnages. Et dans le film comme dans le roman, les détails du décor et jusqu’aux emblèmes et signes de la divinité dévoreuse d’hommes et  d’enfants, se lisent comme autant de déformations du nom même du YHVH.

Dans le roman, les préoccupations politiques des adorateurs de Loki cristallisent d’ailleurs les fantasmes si répandus favorisant dans l’Europe d’aujourd’hui l’idée d’un Israël « fasciste ». Certes, la Palestine n’est évoquée ni dans le film ni dans le roman, dans lequel les « immigrés » sont conspués par un adorateur de Loki (qui porte le nom de son dieu). Mais dans le discours des personnages du roman, l’association des « immigrés » et des « chrétiens », témoigne du droit (du sol) reconnu par l’Europe actuelle aux immigrés de tout bord— bien loin de la politique d’Israël, telle qu’elle est vue dans le miroir déformant des médias occidentales. (La glorification de l’immigration est plus franche dans The Girl with all the gifts ; même si dans ce film, inévitable paradoxe, l’immigration trouve une sorte de métaphore dans une pandémie invincible, grâce à laquelle pourrait naître une société rénovée, fondée sur la digestion du savoir obsolète du monde disparu !)

Le film The Ritual fait résonner discrètement, notamment dans le casting de certains acteurs, les problèmes ethniques posés dans le roman. Si les « immigrés », conspués par un adorateur de la monstrueuse déité, sont oubliés dans le script du film, le choix d’un acteur d’origine musulmane pour jouer le rôle de l’un des quatre camarades anglais laisse songeur.

 L’idée des crimes rituels, plus certains dans les anciens cultes nordiques que dans le judaïsme, est recreusée dans le film, où le culte de Loki est mis en parallèle avec l’assassinat de l’un des camarades dans un bar de Londres, au début du film. Et bien sûr les assassins ne sont pas des immigrés. Et pourtant, la caméra de Bruckner, dans les touches de rose de sa « palette », fait revivre l’archétype de la tradition qui, si elle n’est aucunement évoquée dans le film, est fustigée dans le roman éponyme qui l’a inspiré. Je me suis efforcé de décrypter les détails visuels du film qui, sans doute à l’insu du réalisateur lui-même, modèrent le sens négatif de son modèle romanesque. Au-delà du récit filmique, la palette du cinéaste semble interpréter la conjonction de la Douceur et de la Rigueur divines, dont le rapport même, dans la kabbale, est figuré par une rose. Cette rose se réfléchit déjà, mais avec des tons trop vifs, dans la palette du romancier, qui applique cette couleur à des détails horribles. Un esprit humain, et quel que soit le degré de sa perversion (Bruckner rachète Nevill ?), ne peut pas ne pas exprimer, en s’affirmant lui-même, les ou la vérité inouïe qui l’a engendré, et dont la kabbale a le secret.

Cette victoire esthétique, avec tout le sens que je lui reconnais, est plus certaine que celle du héros de cette histoire (écrite ou filmée) qui, tiré d’affaire, est en proie à un vide éthique peu rassurant. Mais cette confusion du sens, plutôt qu’un reflet dramatique de la conjonction des deux principes majeurs attribués à la Sagesse divine, donnerait la mesure de l’action et des effets spirituels de la déconstruction, qui brouille tous les sens.

 

Par ©Michel Arouimi

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