Chelly Amélie, Dictionnaire des islamismes. Cerf, 2021.

Amélie M CHELLY (@AmelieMChelly) / Twitter

Voici un excellent instrument de travail qui nous aidera à y voir plus clair dans cet écheveau quasi inextricable des islamismes. Un monde, voire des mondes auxquels nous sommes confrontés et dont nous savons, au fond, peu de choses. L’auteure connait bien ces milieux djihadistes et leurs raisonnements, leurs idéologies, leurs lectures contrastées du document sacré de l’islam. Le lecteur patient et attentif apprendra bien des choses de ce livre et saisira mieux la tournure islamiste que les partisans de l’islam politique font subir à des versets coraniques afin de les assujettir à leur cause, faite de violence et d’intolérance sans pareille. Nous sommes en présence d’une sollicitation des textes. Sur une grande échelle.

Me revient en mémoire un célèbre verset tiré de la sourate 3 qui commande de faire le bien et de bannir le mal (al amr bil mq’rouf…). Ceux qui se confrontent à ce type de lecture, tombée entre les mains de terroristes prêts à tout, savent combien les extrémistes se sont emparés de ce verset pour légitimer la base violente de leur action, notamment à l‘encontre de ceux qui ne pensent pas, ne croient pas, ni ne prient comme eux. Je prends pour exemple les différentes lectures de l’expression Ahl al-kitab, les gens du livre, à savoir principalement les juifs et les chrétiens, en tant que monothéistes non-mahométans. Certaines lectures sont plutôt généreuses envers ces miroités religieuses soumises le plus souvent au statut de la dhimmitude, moyennant une certaine taxe (djiya), tandis que d’autres sont partisans d’une attitude plus contraignante et plus restrictive. Or, on n’étonnera personne en rappelant qu’il s’agit là d’une question cruciale, la relation que cette religion a avec les autres religions révélées. L’auteur met naturellement l’accent sur les lectures les plus extrémistes, d’où le titre de son ouvrage..

Le verset cité plus haut qui commande de faire le bien et de bannir le mal, voire de le combattre, peut être interprété de différentes manières. Cela peut encourager l’engagement djihadiste et déchaîner le zèle religieux contre ceux qu’on considère comme des hérétiques. Par exemple, associer d’autres êtres à la divinité monothéiste et dans ce cas précis, c’est la minorité chrétienne qui est ciblée. On dit souvent que l’islam est venu à l’existence pour combattre les partisans de la Trinité, l’unicité divine étant un dogme absolu en islam (la yalud wala youlad : il n’engendre ni n’est engendré).

Je reviens sur l’entrée du début de ce dictionnaire, où l’auteure explicite comment fonctionne le statut civil des musulmans. On énonce en tout premier lieu le prénom de l’individu, suivi du nom de son père et pour finir son lieu de naissance. C’est l’unique façon, ou presque, d’identifier un personnage en propre. Dans le monde occidental, l’Europe et les USA on procède autrement.

Nul ne s’étonnera de constater que sous la plume des islamistes, le statut de certaines mosquées célèbres est instrumentalisé pour servir d’appellation à des groupes armés qui ont pour vocation de défendre tel ou tel autre sanctuaire’ comme la mosquée d’Al-Aksa, mosquée d’Omar ou Dôme du Rocher) ; la plupart du temps, il s’agit d’édifices situés à Jérusalem, que les musulmans nomment Al-Qouds. L’unité d’élite des Gardiens de la Révolution s’est donné pour nom cette appellation, justement. C’est le propre des extrémistes de pervertir le discours religieux en un appel au djihad et à la lutte armée. L’auteure le montre bien dans ce livre où des groupements palestiniens, par exemple comme le Hamas, se disent investis d’une mission, protéger le noble sanctuaire en s’en prenant à Israël. D’autres se disent directement les soldats d’AL-Aksa (Djound al Aksa).

L’entrée d’Al-Qaïda est une importante notice de plus de vingt pages. C’est un résumé commode pour l’internationale ou maison-mère du terrorisme islamiste et fonctionne comme une organisation non centralisée qui accorde des franchises suivant des règles assez bien définies d’affiliation. Par exemple AQMI contre laquelle les soldats français se battent au Maghreb. Je crois qu’on peut dire principalement que cette organisation terroriste se signale surtout par «anti-occidentalisme».

Il serait impossible de s’attarder ne serait-ce que sur les notions les plus marquantes explicitées dans ce dictionnaire et replacées dans leur contexte historique ou religieux. En revanche, il faut bien admettre notre perplexité devant une telle animosité manifestée par le monde arabo-musulman à l’égard de l’Occident judéo-chrétien. A y bien regarder , de toutes parts s’élève la clameur anti chrétienne ou antijuive. Ce qui conduit à se poser l’angoissante question : peut-on vivre en paix avec une autre civilisation que la sienne propre ? En temps normal, il existe, en théorie du moins, une paix entre les civilisations qui ont des apports mutuellement bénéfiques les unes pour les autres. Une lecture attentive de ce livre laisse présager tout le contraire. C’est à croire qu’un certain islam, celui qu’on nomme islamisme, a déclaré la guerre au reste du monde. Et, à moins que tout ne trompe, cette animosité, pour user d’un euphémisme, n’est pas prête de disparaître pour laisser place à des relations apaisées. L’apaisement, c’est ce dont le monde arabo-musulman, de par le monde, a grand besoin. Même si l’on peut trouver au sein de la littérature coranique ou du hadith des passages appelant à la paix, à la fraternité et au vivre-ensemble, il semble que les premiers destinataires de ces messages de paix ne se sentent pas concernés par de tels appels pacifiques…

Où allons nous ? Dieu seul le sait.

Maurice-Ruben HAYOUN

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève.  Son dernier ouvrage: La pratique religieuse juive, Éditions Geuthner, Paris / Beyrouth 2020 Regard de la tradition juive sur le monde. Genève, Slatkine, 2020

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