Cecil ROTH, Vivre dans le ghetto

Traduit de l’anglais par Nadine PICARD

Salomon Alexander Hart/Fête de Simh’ate Torah dans la synagogue de Livourne (détail)/1850/The Jewish Museum/New York

L’Italie des XVIIème et XVIIIème siècles, destination privilégiée de pèlerinage pour tous les amoureux d’Antiquité, d’art et de musique, était remarquable pour une institution tout aussi emblématique de ce pays et de cette époque que les tombeaux rococos et les somptueux apparats ecclésiastiques : le ghetto.

Première visite d’un espace délimité

À son arrivée, il se pouvait que le voyageur aperçoive, sur le mur d’une église, à Rome par exemple, une inscription biblique méprisante mentionnant « ce peuple entêté et rétif ». En face, surmontant l’entrée basse d’un passage, une fière inscription en latin décrivait comment la race abominable des Juifs avait été cantonnée ici à la fin du XVIème siècle ou au début du XVIIème, et ceci pour la gloire de Dieu et la préservation de la foi catholique.
Là se pressait un flot de personnages bruyants et basanés, coiffés de chapeaux jaunes ou rouges, qui craignaient l’insulte mais se battaient pour survivre. Tandis que s’attardait le touriste curieux – ils étaient nombreux et leurs impressions sont rapportées dans maint ouvrage de souvenirs – il se pouvait bien qu’un vigile non-juif l’interpelle pour l’engager à se hâter. En effet, après le coucher du soleil, les portes se fermaient, et il était aussi criminel pour un chrétien de se trouver à l’intérieur du ghetto que pour un Juif de se trouver à l’extérieur, à moins d’être muni d’une permission spéciale, valable quelques heures seulement. Ces règles s’appliquaient aussi lors des fêtes solennelles de l’année chrétienne : du Jeudi au Samedi Saint, en particulier, il était interdit ne serait-ce que de regarder par les fenêtres. En dépit de la bulle Cum nimis absurdum qui avait décrété qu’il ne pouvait y avoir qu’une seule entrée et sortie du ghetto, la mesure s’était révélée impraticable et il y avait parfois jusqu’à cinq ou six issues, voire sept, comme à Rome, précisément.
Contrairement à ce qu’on imagine, ce qui reliait ces deux issues n’était pas une simple via dei giudei, une « rue des Juifs », rue unique séparée du reste de la ville. Certes, dans certaines petites villes, cela consistait en tout et pour tout en une simple cour insalubre, un véritable ‘Hatsère, terme hébraïque employé par les Juifs italiens pour désigner le ghetto.

Ghetto de Rome/Via Rua/Franz Ettore Roesler/Circa 1880

Mais dans les villes plus importantes, c’était, au contraire, tout un entrelacs de rues et de ruelles, une cité dans la ville. Ainsi, à Rome, l’entrée principale ouvrait sur la Piazza Giudea, dont la moitié se trouvait à l’intérieur du quartier juif et l’autre moitié à l’extérieur. Par conséquent, la rue principale du ghetto, la Via Rua, serpentait à travers tout le ghetto, tandis qu’un passage humide donnait sur la Piazza delle Scuole, avec sa fontaine aux eaux claires et rafraîchissantes descendues des Monts Albains, et où un seul toit abritait cinq synagogues. Cette Piazza était rattachée par un dédale de courettes et de ruelles miteuses, grouillantes d’humanité misérable, à la Piazza del Macello et à son désordre. En contrebas, la Via Fiumara, proche du Tibre, gorgée d’humidité, était la première à Rome à se retrouver sous les eaux quand la rivière était en crue, et les murs des maisons gardaient toujours une couleur  jaune sale jusqu’à une certaine hauteur. Il en était de même à Venise, où le Ghetto Vecchio, adossé à une demi-douzaine de ruelles, s’élargissait à hauteur du Campiello delle Scuole où se trouvaient les lieux des cultes espagnol et levantin, pour s’ouvrir sur la grande place carrée du Ghetto Nuovo, qui se prolongeait jusqu’au Ghetto Nuovissimo et au quartier attenant.
Les noms des rues de ces quartiers ont longtemps témoigné du rythme de la vie qui s’y menait : à Rome, en plus de ceux déjà mentionnés, la Piazza delle Azimelle, où l’on cuisait le pain azyme pour Pessa’h ; à Florence, le Cortile de’Bagni où se trouvaient les bains publics ; à Vérone, le Vicolo Sagatino, site des abattoirs (sagatino est le mot judéo-italien pour Cho’het/boucher), ou la Piazza Spagnola où les immigrants marranes se rassemblaient pour le culte. Parfois, comme pour la Calle Moscato à Venise, les rues tenaient leur nom de leurs principaux résidents.  L’une de ces demeures patriciennes possédait en outre un jardin, mais sans doute était-ce l’exception. Pratiquement tous les ghettos d’une certaine envergure avaient leur piazza où se tenaient le marché et la foire annuelle de Pourim. À Cento, cependant, les passages entre les maisons étaient si nombreux qu’on pouvait parcourir le ghetto de part en part sans jamais sortir dans la rue. Il faut pourtant signaler que, presque partout, le ghetto avait été créé dans des lieux déjà largement peuplés de Juifs, et qu’il ne restait plus alors qu’à les y concentrer tous, à en exclure les chrétiens, puis à construire des murs et des portes.

Politique du ghetto

La différence qui frappait immédiatement le visiteur lorsqu’il entrait, c’était la hauteur des bâtiments. La superficie du ghetto était rarement augmentée, et la seule façon de fournir un abri à la population grandissante – croissance due davantage au soin que l’on accordait au bien-être des enfants qu’à la prolifération légendaire des Juifs – n’était autre que celle adoptée, des siècles plus tard, par le Nouveau Monde. Se voyant interdire l’expansion latérale, les Juifs avaient recours à l’extension verticale et empilaient un étage après l’autre sur des maisons déjà chancelantes. Et de fait, de loin, on avait parfois l’impression que le quartier juif, qui dominait la ville, était bâti sur une proéminence.
Hélas, ces constructions étaient plus audacieuses que solides, et il n’était pas rare qu’elles s’écroulent sous l’effet d’un poids trop important, des cérémonies de fiançailles ou de mariage se transformant alors en deuil général. L’épisode le plus tragique se produisit à Mantoue le 31 mai 1776, lorsque soixante-cinq personnes, dont la mariée, trouvèrent la mort, sans compter les nombreux blessés, tous martyrs innocents de la politique de ghetto.
Un drame similaire eut lieu à Rome en 1693, et l’on compta parmi les victimes de nombreux visiteurs chrétiens, dont certains prêtres. La crainte du feu était aussi une constante du ghetto. Les bâtiments étaient si hauts et si inflammables, et l’isolement du reste du monde si complet, que d’immenses dommages se produisaient bien avant l’arrivée des secours. Dans les ghettos plus vastes, les Juifs pouvaient au moins posséder leur propre matériel pour combattre les flammes, mais il n’était pas toujours efficace. Il y eut des accidents particulièrement meurtriers et destructeurs à Venise la nuit du 14 avril 1752 et à Vérone le 30 octobre 1786, pour n’en citer que deux sur un très grand nombre. Quant aux catastrophes naturelles, elles se révélaient particulièrement effrayantes dans ce contexte, comme en témoignent le tremblement de terre qui, à Modène, détruisit la moitié du ghetto en 1671, et celui d’Ancône, survenu en 1690, et qui fut commémoré annuellement pendant de longues années.

Vue de Venise/Ponte delle Guglie/On discerne à l’arrière-plan les édifices en hauteur du ghetto

Inévitablement, les conditions sanitaires ne pouvaient être que rudimentaires, même si le ghetto était obligé de subvenir à quelques dépenses pour le nettoyage sommaire des rues ou d’employer ses propres éboueurs. Cela explique les éruptions soudaines de la peste, qui parfois étaient à l’origine d’un nombre effroyable de morts, comme par exemple celle de 1630-1631, qui marqua l’histoire italienne, de la même manière que celle de 1665 en Angleterre, quand on raconta que le ghetto de Vérone avait été contaminé par un paquet de chiffons jeté délibérément de l’extérieur, et qu’à Padoue, sur 721 Juifs, 421 trouvèrent la mort ; ou celle qui fit rage pendant neuf mois, en 1656-1657, à Rome, où une maison spéciale pour pestiférés fut établie pour les Juifs, tandis que les synagogues étaient fermées et que le prédicateur s’adressait au peuple depuis sa fenêtre. À Rome, les crues du Tibre ajoutaient parfois aussi à la misère générale. L’incroyable surpopulation rendait encore plus ravageuses les attaques de la maladie. Certaines maisons du ghetto avaient été auparavant les demeures de la noblesse, comme en témoignaient les blasons qui ornaient parfois encore leurs portes. Ainsi à Rome, le putride Vicolo dei Cenci (cenci signifie chiffon), qui abritait le centre de collecte de vieux vêtements et chiffons, tenait son nom, non des chiffons, mais de la demeure du célèbre clan de patriciens qu’entourait le Vicolo. Et à Chieri, dans le Piémont, le palais où Charles VIII de France avait séjourné était à présent inclus dans territoire du ghetto, une partie en étant utilisée comme synagogue. Là, les grandes salles et les pièces d’apparat étaient devenues un logis pour une humanité pitoyable. La plupart des foyers ne disposaient pas de plus d’une pièce ; certains, comme c’était surtout le cas à Rome, devaient se la partager, et plusieurs familles occupaient à tour de rôle le seul et unique lit.
La surpopulation du ghetto eut de curieuses conséquences sur le plan législatif. Le Juif, à qui il était interdit par la loi de posséder des biens immobiliers, ne pouvait pas acheter sa maison au propriétaire chrétien. Avec l’augmentation de la population et la demande croissante de logements, il n’y avait aucune limite à la rapacité des logeurs, et aucune garantie pour le locataire dans le cas où quelqu’un ferait une offre plus avantageuse. On trouva une solution à ce problème en adaptant la vieille loi juive de la ‘Hazakah, le droit de propriété. Celle-ci définissait, sous peine de sanctions religieuses et sociales extrêmement sévères, une sorte de propriété du locataire qui le protégeait contre la surenchère de ses voisins, et donc contre l’exploitation par son logeur. Le pape Pie IV en 1562, suivi par Clément VIII en 1604, entérina la légitimité de ce système en interdisant l’augmentation des loyers dans le ghetto, ainsi que l’expulsion des occupants. La prééminence du droit du locataire sur celui du propriétaire devint ainsi quasiment absolue. Son principe ne pouvait être annulé que s’il y avait don ou achat ; il se transmettait par héritage de père en fils, il faisait partie de la dot d’une fille – mais, du moment où le loyer était acquitté, le droit à l’habitation était assuré. Finalement, ce jus gazagaainsi nommé dans une étonnante combinaison de latin et d’hébreu, fut reconnu par les autorités civiles dans toute l’Italie, introduit par exemple à Florence sous Côme Ier au début de la période du ghetto, et dans le Piémont, quand il fut instauré à Turin en 1679. Il y avait naturellement un revers à cet accord. Si la population décroissait, de nombreuses maisons se trouvaient forcément vides, puisque les chrétiens n’avaient pas le droit d’habiter dans le ghetto, et les propriétaires subissaient alors de lourdes pertes. C’est pourquoi le système incluait une clause selon laquelle la communauté en tant que telle était tenue de payer tous les loyers, que les maisons fussent occupées ou non. Finalement, avec la dévaluation de l’argent, la hausse générale des prix et la dégradation des bâtiments, les loyers fixes ne suffirent plus à compenser les dépenses des propriétaires, ne serait-ce que pour les réparations les plus nécessaires, qui étaient de plus en plus négligées ; c’était là l’une des causes des catastrophes structurelles mentionnées plus haut.

Mots et mets du ghetto

C’est peut-être la densité de sa population qui donna au ghetto la réputation d’être bruyant, et fare un ghetto devint le synonyme de « déclencher un tumulte » ; cela, en retour, fut peut-être la cause des voix perçantes qui devinrent un trait caractéristique du ghetto. La langue parlée était, bien sûr, l’italien, car les premiers arrivants, encouragés par la supériorité culturelle du pays, perdirent sans difficulté leur accent étranger, sauf à Livourne, et jusqu’à une certaine époque, à Venise.
Il est vrai que, comme dans d’autres pays, les Juifs tendaient à conserver la langue dans l’état précoce de son développement et, dans ce cas, il s’agissait du dialecte romain médiéval, à peine teinté de toscan, la langue en vogue. En outre, le mélange de langues, inévitable dans ce contexte, eut pour résultat des emprunts réciproques – en particulier avec l’hébreu – de mots usuels qu’on affectait parfois de flexions italiennes. À ces traits s’ajoutaient certaines particularités de prononciation et d’expression, conséquences naturelles de la consanguinité. Il en résulta la création d’un dialecte judéo-italien spécifique, semblable par sa nature au yiddish (judéo-allemand) et au ladino (judéo-espagnol).
A l’instar de ces derniers, le judéo-italien était souvent transcrit, et parfois même imprimé, en caractères hébraïques. Jusqu’au XXème siècle, le vieux Juif italien se distinguait de ses compatriotes chrétiens par des tournures de langue et une prononciation particulières et, à Rome tout au moins, le judéo-italien survit encore pour partie dans les classes populaires.

Carciofi alla Giudìa/Artichauds à la juive

Alors que la vie sociale des Juifs et de leurs voisins était pratiquement la même, il y avait inévitablement des différences. Certains mets du ghetto, par exemple les artichauts à la juive (Carciofi alla giudia) à Rome, étaient bien connus ; certains légumes, comme la betterave et l’aubergine, étaient peu consommés, sauf par les Juifs, et le goût de ces derniers pour l’oie, en particulier dans le Piémont, était proverbial. A suivre

Cet extrait de l’Histoire des Juifs d’Italie (1946) forme le chapitre XXIII de la partie VIII : L’âge du Ghetto.

(Les sous-titres ont été ajoutés pour la publication sur Sifriatenou.com)

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