Le Grand Bug : processus politique et discours palestinien sur les réseaux sociaux.

Quand deux Palestiniens se rencontrent sur le net, qu’est-ce qu’ils se racontent ?…

– Une étude de l’Institut National des Etudes sur la Sécurité-

On estime à un tiers, les membres de la société palestinienne qui sont des utilisateurs actifs des réseaux sociaux, mènent des discussions fréquentes sur le Hamas et l’Autorité Palestinienne, l’identité palestinienne, les conflits internes palestiniens, les relations entre la population et ses dirigeants, la situation économique et l’impact des bouleversements régionaux.

Les nouveaux médias sont, ainsi, devenus une tribune pour des échanges inter-palestiniens plus ouverts, qui mettent en lumière la complexité et les différents processus qui travaillent la société palestinienne, à Gaza, dans la Bande Occidentale (Judée-Samarie/Cisjordanie), la relance des pourparlers israélo-palestiniens, qui a déclenché un certain nombre de manifestations à Ramallah, mais qui n’a pas recueilli une attention significative, dans le cadre du discours intérieur palestinien sur les réseaux sociaux.

Bien que la société palestinienne soit, parfois, perçue comme monolithique, la séparation géographique entre Gaza, la Bande Occidentale (Judée-Samarie/Cisjordanie) et Jérusalem-Est se fait l’écho de grandes différences dans les styles de vie, les perspectives et l’idéologie. S’il existe une perception commune de l’identité palestinienne, les réalités sur le terrain dictent des centres d’intérêt différents, si bien que les populations de ces trois zones partagent peu d’intérêts mutuels qui tiennent lieu de sujets de discussions.

Gaza s’oriente vers l’Egypte et reste très influencée par l’évolution des évènements qui s’y déroulent.

Les résidents arabes de Jérusalem-Est se conduisent comme vivant dans un contexte israélien et sont sous l’influence du discours tenus parmi les Arabes Israéliens, en ne prêtant que très peu d’attention à ce qui se raconte dans les territoires de la Bande Occidentale, autant qu’à Gaza.

En Judée-Samarie/Cisjordanie, les Arabes sont préoccupés par ce qui se passe en Jordanie, sur le plan politique, économique et social. Le Printemps Arabe, l’Islam politique, la démocratisation et les exigences de Justice, de droits et de libertés ont eu un impact totalement différent sur ces trois entités distinctes.

1- Gaza–Egypte :

Les cercles dirigeants du Hamas ont pris parti dans les combats politiques intérieurs en Egypte, et, actuellement, Gaza en paie le prix fort. Avec l’ascension au pouvoir des Frères Musulmans, les dirigeants du Hamas ont choisi de soutenir le mouvement, avec ferveur et publiquement, tout en se désengageant de Syrie, des liens avec le Hezbollah et l’Iran, mis tous leurs oeufs dans le même panier, comme s’ils ne comptaient plus uniquement que sur leur patron égyptien.

La chute de Morsi et du régime islamique a constitué un revers cinglant pour le Hamas, avec de sévères répercussions sur la population de Gaza. Les trois principaux opposants aux Frères Musulmans, dans les luttes internes égyptiennes : l’armée, les révolutionnaires et la « rue » ne ménagent pas leurs critiques acerbes et revanchardes contre le Hamas et son ingérence dans les évènements a profondément érodé la sympathie des Egyptiens et leur soutien traditionnel à Gaza. Les citoyens égyptiens ont apporté leur soutien plein et entier (à 80%) aux opérations sécuritaires de l’armée contre les tunnels et les éléments terroristes dans le Sinaï, dont dépend une bonne partie de l’infrastructure économique de Gaza.

Comme si cela ne suffisait pas, l’une des raisons déclarées de l’arrestation de Morsi a été sa coopération avec le Hamas (on a affirmé que les commandos du Hamas avaient participé à son évasion de prison, au cours de la révolution de janvier 2011). De nombreux militants des réseaux sociaux égyptiens désignent le Hamas comme une organisation terroriste nuisible à leurs intérêts nationaux et accusent le Hamas d’avoir délibérément aggravé la situation sécuritaire dans le Sinaï, ainsi que de la mort de soldats et de membres des forces de sécurité. Il y a un appel clair et net à adopter une ligne dure et à accroître les opérations contre les terroristes, même s’il faut, pour cela, fermer le passage terminal de Rafah et stopper l’approvisionnement en carburant, en argent et en nourriture.

Pour la première fois, on a entendu de vifs encouragements en faveur d’une opération de l’armée égyptienne à Gaza-même, en cas de nécessité, contre les terroristes qui transitent de la Bande de Gaza vers le Sinaï. En outre, certains réfèrent au processus de transformation des Frères Musulmans égyptiens comme s’agissant d’une « Hamassisation », puisque les Frères Musulmans emploient, de plus en plus ouvertement, le langage du « Jihad » – muqawama ou glorification du Martyr – et se conduisent de façon identique au Hamas à Gaza.

Remarquons qu’on ne sait plus qui est premier, de la Poule ou de l’œuf : sont-ce les Frères Musulmans (1928) qui constituent la « maison-mère » traditionnelle du Hamas (1987) ? Ou le Hamas militarisé qui influence négativement les Frères Musulmans-mouvement politique ? Les « Palestiniens » ne sont alors plus perçus comme des « Frères », mais comme des éléments étrangers, incitateurs, hostiles. La solidarité arabe en prend un sérieux coup et les séquelles risquent d’être longtemps marquées.

De façon à peine surprenante, les activistes des médias sociaux à Gaza n’hésitent plus à retirer publiquement leur soutien au Hamas, en s’exprimant ouvertement contre les Frères Musulmans et en apportant leur total soutien aux Révolutionnaires en Egypte. On voit même les résidents à Gaza demander à l’Egypte de ne pas leur imposer de châtiment collectif et tenir tout particulièrement à souligner qu’ils ne sont pas les « ennemis de l’Egypte ».

2- Jérusalem-Est–Israël.

Les résidents arabes de Jérusalem-Est sont, d’abord, perçus comme des traitres par de très nombreux Palestiniens de la Bande de Gaza et de la Bande Occidentale de Judée-Samarie, qui prétendent qu’ils s’identifient plus à Israël qu’à leurs frères palestiniens. La majorité des jeunes Palestiniens sont préoccupés par les problèmes tenant aux droits des Arabes Israéliens : la prétendue « Judaïsation » de Jérusalem, le manque de permis de construire, le boycott des produits en provenance des implantations, et même les problèmes des Bédouins du Néguev.

En même temps que le sentiment d’aliénation et que l’approfondissement du fossé croissant entre les Arabes de Jérusalem-Est et ceux de Judée-Samarie/Cisjordanie et de Gaza, on observe un processus de radicalisation et d’Islamisation de leurs leaders, à l’instar de celui qui est en train de se produire, parmi les cercles dirigeants du mouvement islamique arabe- israélien. Les discussions au sein des réseaux sociaux indiquent l’assimilation grandissante de la population arabe de Jérusalem-Est au sein de la population arabe israélienne plus générale, autant qu’une radicalisation et une passion viscérale pour les slogans islamistes. On peut en trouver la preuve dans le contenu des sermons du vendredi à la Mosquée Al-Aqsa, où on entend des appels publics à soutenir Morsi et des injures verbales acides qui se sont accumulées contre l’armée égyptienne. Ils ne sont, bien évidemment, ni condamnés ni même mentionnés par le Président de l’Autorité Palestinienne, Mahmoud Abbas.

3- Bande Occidentale de Judée-Samarie/Cisjordanie–Jordanie :

Les activistes palestiniens du net, en Judée-Samarie/Cisjordanie ne tiennent pas de propos romantiques ni n’idéalisent le « Printemps Arabe », sont totalement indifférents au « processus de paix » et observent très étroitement ce qui se passe en Jordanie. Ils remettent en cause la légitimité du Président Abbas et sont, de plus en plus, critiques envers la corruption du cercle dirigeant du Fatah, mais la majorité du public de la « Bande Occidentale » bénéficie et apprécie le calme et la relative prospérité économique. Influencé par les évolutions en Jordanie, il existe un sens commun qui redoute que la démocratisation dans le monde arabe conduira forcément à un bain de sang et même à une ou des guerres civiles. On assiste à une évaluation largement répandue qu’en l’absence de cercles dirigeants libéraux et laïcs, il existe un risque raisonnable que l’Islam politique s’empare des rênes du pouvoir, même pour une période limitée (comme à Gaza et en Egypte ?). La société palestinienne n’a pas très envie de payer un tel prix, même si cela ne doit durer que pour une période de transition. Cependant, la « rue » palestinienne est consciente de son pouvoir, et tend à vouloir exercer des pressions sur ses dirigeants, s’il s’avère nécessaire d’y recourir. Les tendances manifestes en Jordanie affectent les évolutions sociales dans la Bande Occidentale, comme on l’a vu en août 2012, lorsque l’augmentation des prix du gaz et du carburant en Jordanie ont eu un impact direct sur l’économie en Cisjordanie, et comme de l’autre côté de la frontière ont précipité les manifestations dans la rue contre ces pics des tarifs.

Le Commun Dénominateur :

Ces trois entités sont unies par le rejet de leurs cercles dirigeants actuels, inquiètes de l’augmentation des prix, et se refusent à tout compromis sur le “droit au retour ». Deux thèmes fondamentaux qui révèlent des attitudes communes résonnent sur les médias sociaux : le premier est le déni de toute légitimité des chefs du Hamas comme du Fatah, et, par conséquent, le public palestinien considérera toute décision politique nationale prise par un quelconque de ces dirigeants comme parfaitement illégitime, nulle et non avenue. Le second de ces thèmes et l’opposition à toute concession faite par ces responsables, concernant « le droit au retour » à Tel Aviv ou Haïfa »>Article original, dans les négociations. Concéder quoi que ce soit sur le « droit au retour » est considéré Tabou, particulièrement chez les jeunes palestiniens qui ne reconnaissent aucunement Israël comme un Etat Juif (60% des Palestiniens ont moins de 30 ans). Tout accord dans lequel un dirigeant palestinien céderait sur le « droit au retour » provoquerait, probablement, une réaction violente et serait perçu comme un grave revers pour la justice sociale et une violation des droits civiques.

En conclusion, contrairement aux attentes (occidentales), le principal sujet de discussion sur les réseaux sociaux palestiniens ne se focalise pas du tout sur la reprise du processus de paix, mais plutôt sur les problèmes quotidiens essentiels de la population.

Trois entités distinctes sont orientées selon la perspective de leurs voisins géographiques respectifs : les habitants de la Bande de Gaza, vers l’Egypte, ceux de la « Bande Occidentale » de Judée-Samarie/Cisjordanie, vers la Jordanie, et ceux de Jérusalem-Est vers Israël et les Arabes Israéliens, sans intérêt réel pour les territoires.

Aussi bien le cercle gouvernant du Hamas que de l’Autorité Palestinienne en Cisjordanie ont perdu l’essentiel de leur légitimité, aux yeux des Palestiniens. Aucun d’entre eux ne répond à leurs besoins civiques sociétaux, et les politiques qu’ils suivent ne bénéficient d’aucun soutien populaire. Le Président Abbas ne dispose que d’un très maigre (sinon d’aucun) soutien, au sein du public palestinien pour reprendre les pourparlers, et la perception commune reste qu’il n’est motivé que par des intérêts étrangers et non par le désir d’avancer dans la résolution des besoins intérieurs palestiniens.

Il n’y a, par contre, quasiment aucune discussion sur les médias sociaux qui évoque une résistance violente ou des appels à des activités de terrorisme contre Israël. La société des jeunes palestiniens milite pour une lutte sociale en vue de plus de justice et de droits civiques, mais pas nécessairement par des moyens violents. Ce constat peut être pondéré par la crainte que ces réseaux soient surveillés ; néanmoins, on relève des appels à la haine et à l’action terroriste partout dans le monde… sauf dans les territoires? »>Article original.

INSS Insight No. 453, 11août 2013
Udi Dekel et Orit Perlov.

inss.org.il Article original

Adaptation : Marc Brzustowski.

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Benabenja

Et aussi interessant de nous montrer que, par le fait que les gens de ces 3 territoires pensent differement, ont differentes preoccupations et ne se regardent pas les uns les autres, ils ne forment pas une seule et meme entite et donc ne sont pas un peuple, comme ils le pretendent, mais un amalgame heterogene de gens.

Benabenja

Tres interessant article. C’est bien de pouvoir en savoir plus sur ce que les gens de la rue pensent dans ces differents territoires d’Israel qu’ils occupent (« les territoires occupes ») plutot que de lire encore et encore les memes messages des groupes politiques malfaisants qui ne representent plus ces gens.

oxomars

Voici une analyse intelligente et simple de la perception sociale des Palestiniens. Article qui aurait mérité de paraître dans les grands quotidiens Européens, histoire de leur ouvrir la cervelle.