Analyse.La chute du consensus à Washington a privé l’AIPAC de sa puissance d’influence.Un projet de loi du Sénat américain pour imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran a été mis en avant par le plus important groupe de lobbying pro-israélien de la colline du Capitole après avoir fait face à une forte opposition de la Maison Blanche.

Les experts et les initiés se sont mis ces derniers jours à écrire la nécrologie politique du « American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), alias le lobby israélien, suggérant que l’AIPAC a été « vaincu dans le sang », et que le président Barack Obama a « émasculé » ce qui était considéré comme l’un des acteurs les plus puissants à Washington.

Il ne fait aucun doute que, selon les règles du jeu politique à Washington, l’AIPAC a subi une défaite. Le groupe a été contraint de faire une retraite tactique lorsqu’il est devenu évident qu’un grand nombre de sénateurs démocrates ont été persuadés par le président Obama que de nouvelles sanctions contre l’Iran pourraient torpiller les négociations nucléaires en cours avec Téhéran.

Ils ont par conséquent décidé de ne pas voter en faveur du projet de loi soutenu par l’AIPAC.

« Le puissant groupe pro-Israël frappé en plein élan » pouvait-on lire en Une du New York Times, concluant que, pour la première fois en trois décennies, l’AIPAC semblait avoir « perdu une confrontation majeure avec la Maison Blanche ».

Cette évaluation est dans l’ensemble correcte mais elle omet un point important. Les victoires législatives de l’AIPAC dans le passé reflétaient sa capacité à rassembler un soutien autour de questions sur lesquelles il y avait un large consensus bipartisan et un soutien du public.

Même alors, ce que l’AIPAC était en mesure de faire était des modifications de politiques existantes menées par la Maison Blanche, comme obtenir davantage d’assistance militaire et économique pour Israël ou conditionner l’aide militaire aux gouvernements arabes en fonction d’un engagement à ne pas nuire à la sécurité d’Israël.

Il est également important de rappeler que, malgré toutes les campagnes de boycott et la préoccupation quant à son isolement croissant sur la scène internationale, le soutien des Américains à Israël est aujourd’hui à son plus haut historique.

Ainsi, selon les résultats d’un sondage d’opinion Gallup publié en mars 2013 avant la visite du président Barack Obama en Israël, les sympathies des Américains penchaient fortement vers les Israéliens plutôt que vers les Palestiniens, 64% contre 12%. La partialité des Américains pour Israël a constamment dépassé les 60% depuis 2010, notent les sondeurs de Gallup.

Mais les 64% d’aujourd’hui sont toutefois « les sentiments les plus élevés enregistrés par Gallup en un quart de siècle, des chiffres enregistrés la dernière fois en 1991, pendant la guerre du Golfe. »

Cela induit que la capacité de l’AIPAC à mobiliser un soutien à Israël sur la colline du Capitole n’est pas tant une démonstration de sa puissance et des compétences politiques de ses lobbyistes, mais plutôt un reflet du grand soutien dont Israël jouit parmi les électeurs qui élisent les membres du Congrès, non seulement des Juifs, mais aussi de la grande mouvance des électeurs chrétiens évangéliques (c’est une des raisons pour lesquelles le terme « lobby juif » est inapproprié lorqu’il s’agit des efforts de lobbying en faveur d’Israël).

Mais même dans ce contexte de soutien public à l’Etat juif, l’AIPAC et d’autres groupes pro-israéliens ont toujours eu du mal à contrer la puissance énorme de la personne qui occupe la Maison Blanche lorsqu’il s’agissait de décisions affectant le coeur des intérêts américains, et en en particulier les questions de politique touchant à la guerre et à la paix.

Ainsi AIPAC n’a pas été en mesure de contrecarrer les plans des présidents Jimmy Carter (démocrate) et Ronald Reagan (républicain) de vendre des systèmes d’armes avancés à l’Arabie saoudite après que les deux réussirent à convaincre le public et la majorité des législateurs qu’une aide à un allié stratégique des États-Unis dans le Golfe persique était de l’intérêt national des Etats-Unis dans le cadre de la confrontationde la guerre froide et de la dépendance des économies occidentales par rapport aux importations de pétrole de la région.

En outre, le président américain a la capacité de cadrer une confrontation avec un dirigeant israélien en termes nationalistes et mettre les législateurs au défi de décider s’ils soutiennent leur président plutôt qu’un dirigeant étranger, comme le firent les conseillers du président Reagan lors de son épreuve de force avec le Premier ministre israélien d’alors, Menahem Begin, sur les ventes d’armes à l’Arabie saoudite, la dépeignant comme un choix entre « Reagan ou Begin. »

D’où l’inquiétude des lobbyistes pro-israéliens d’une confrontation similaire entre le président Obama et le Premier ministre Benyamin Netanyahou qui viserait à forcer les législateurs à choisir entre « Barack ou Bibi. »

De ce point de vue, les critiques du lobby israélien ont tendance à exagérer l’influence de l’AIPAC quand ils suggèrent que le tout-puissant lobby détermine la politique américaine au Moyen-Orient et qu’il ne permet pas au président américain de poursuivre les intérêts stratégiques de la nation dans la région.

Il est intéresant de noter que depuis environ deux décennies après la Seconde Guerre mondiale, le terme de « Lobby » a été appliqué à une puissante coalition de membres du Congrès des États-Unis, des éditeurs, des hommes d’affaires, et des généraux militaires opérant à proximité des sphères gouvernementales les plus élevées à Washington, qui ont essayé de faire en sorte que les États-Unis ne reconnaissent pas la « Chine rouge » et continuent à soutenir Taiwan (République de Chine) dans son objectif d’évincer le régime communiste à Pékin.

Cette coalition comprenait des personnalités comme le sénateur républicain Richard Nixon, Henry Luce, l’éditeur des magazines Time et Life, sa femme, Clare Boothe Luce, et l’auteur de renom Pearl Buck.

En effet, la perception commune à Washington à ce moment-là était que le lobby dit « de la Chine » était politiquement invincible et qu’aucun président américain n’oserait le défier en prenant des mesures pour établir des liens avec la République populaire de Chine.

Ce qui a conduit à des changements dramatiques dans la politique américaine à l’instigation du président Richard Nixon, lui-même auparavant digne membre du lobby de la Chine, qui avaient à voir avec les enjeux géostratégiques auxquels étaient confrontés les États-Unis à l’époque, y-compris les efforts pour s’extirper de la guerre du Vietnam et la nécessité de répondre à la scission du bloc communiste.

En effet, malgré une forte opposition du lobby de la Chine, le président Nixon et le secrétaire d’État Henry Kissinger réussirent à convaincre le Congrès et le peuple américain que l’ouverture à la Chine était dans l’intérêt national des États-Unis.

Ainsi, d’une certaine manière, le lobby de la Chine n’était pas plus responsable de la politique américaine en Asie de l’Est dans les années 1950 et 1960 ( qui a ensuite été surtout menée par des considérations stratégiques dues à la guerre-froide), que le lobby israélien est responsable de la politique américaine au Moyen-Orient.

De même similaire, le président Obama et ses conseillers en politique étrangère sont assez efficaces dans leur résistance à la pression de l’AIPAC et pour gagner le soutien du Congrès et du public en vue d’une ouverture à l’Iran, ce qui suggère que non seulement cela aiderait à éviter la guerre avec l’Iran, mais cela pourrait également contribuer aux efforts pour stabiliser le Moyen-Orient.

Et tant qu’il y aura le sentiment d’une dynamique diplomatique sur cette question, il n’y aura pas grand chose que l’AIPAC puisse faire pour modifier cette politique.

Des lobbies puissants ne peuvent fonctionner et prospérer que dans le contexte d’un consensus existant à Washington sur l’intérêt national des États-Unis. Lorsque que le consensus change, un groupe de pression, même le plus puissant, perd de son influence et de sa pertinence.

Leon Hadar /I 24 NEWS Article original

Leon Hadar est analyste à Wikstrat, un cabinet de conseil géostratégique et enseigne les relations internationales à l’ Université du Maryland, College Park.

TAGS : AIPAC Obama Géopolitque Iran Guerre Froide Pétrole

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