Largement ignoré par les medias mondiaux, l’Irak d’aujourd’hui est au bord d’une insurrection sunnite plus virulente encore que ce qu’on a connu du temps de la présence occidentale, durant la précédente décennie.
Voiture piégée en Irak, 2005
L’émergence de l’insurrection en Irak reproduit le même modèle confessionnel que la guerre civile en Syrie et que la violence croissante au Liban. Elle implique aussi les mêmes acteurs locaux et régionaux.
La violence en augmentation en Irak n’est, cependant, pas la simple conséquence directe d’un débordement de la guerre en Syrie. Elle découle aussi des dynamiques internes irakiennes. Mais elles sont, elles-mêmes, de manière significative, assez comparables aux situations syrienne et libanaise.
Plus de 9.000 personnes ont été tuées dans des combats et attentats, en Irak, en 2013. Cette situation n’atteint pas encore des niveaux comparables à la violence juste avant le « Sursaut » (Surge), dans les pires moments de l’insurrection contre les forces américaines et le bain de sang sectaire qui l’a accompagnée. Mais c’est le taux le plus élevé depuis 2007. Cette année 2014, plus de 2000 personnes ont déjà perdu la vie, par conséquence directe de la violence politique en Irak.
Jusqu’à ce jour, une coalition de groupes d’insurgés sunnites contrôle la ville de Fallujah, dans la province d’Anbar, à l’Ouest de Bagdad. La ville de Ramadi reste partiellement entre les mains des insurgés, bien que ses quartiers sud aient été repris par les forces du gouvernement, au cours de ces derniers jours.
Mais la violence n’est pas confinée à la province d’Anbar. Les attentats à la voiture piégée sont, plutôt, devenus un phénomène quotidien à Bagdad, et l’activité insurgée contre les forces de sécurité irakienne et les civils non-sunnites s’installe à Nineveh, Mosul, Kirkouk et partout ailleurs, dans des zones hautement peuplées par des Arabes sunnites.
Aussi, qui sont ces insurgés et pourquoi les évènements en Irak ont-ils atteint ce point critique?
Comme en Syrie, une myriade de groupes insurgés ont surgi. Mais il subsiste deux forces principales. Ce sont l’EIIL ou Daesh (Etat Islamique en Irak et en Syrie) et l’ Armée Naqshbandi .
L’EIIL ou Daesh est né en Irak, dès 2004, et, durant un temps, a constitué la succursale officielle d’Al Qaïda, dans le pays. Sous la poigne de fer d’Abu Musab al-Zarqawi, tué par les forces américaines, en 2005, il a gagné sa réputation par la brutalité de ses méthodes (décapitations, etc.).

L’EIIL-Daesh a vécu une renaissance au cours de la guerre civile en Syrie et, à ce jour, il contrôle l’essentiel de la province de Raqqa, à l’Est de la Syrie, dont sa ville principale (Raqqa). Il est, par contre, repoussé par les Kurdes syriens, dans les territoires où ils construisent leur autonomie.
En février 2014, l’EIIL-Daesh a été “chassé” d’al Qaïda, pour ses méthodes d’une brutalité délirante, au Nord de la Syrie, qui se manifestait, par exemple, par l’exécution de civils pour le simple fait de fumer ou de jurer .
Ce mouvement est, à ce jour, une force active du conseil insurrectionnel qui gouverne, à présent, Fallujah. Ses combattants sillonnent librement les vastes déserts de l’Ouest de l’Anbar, faisant des autoroutes des lieux d’insécurité pour les voyageurs et les forces gouvernementales.
L’Armée Naqshbandi est d’une nature toute différente et, d’un certain côté, un groupe assez bizarre. Elle est dirigée par Izzat Ibrahim al-Duri, un ancien officier supérieur du régime de Saddam Hussein. De nombreux commandants et combattants de Naqshbandi sont d’anciens cadres responsables ou membres du parti Baath.
Les Naqshbandis combinent, dans un cocktail assez détonnant, leur vision baathiste et panarabiste à un soutien à la secte musulmane soufie Naqshabandi d’Irak, d’où leur nom découle.
Aymenn Jawad al-Tamimi, chercheur irakien basé à Londres, qui est devenu l’un des meilleurs analystes de l’émergence de cette insurrection sunnite, est très prudent sur le fait de désigner cette vision Naqshbandi comme une « farce totale ».
Tamimi a déclaré dans une interview récente, que l’orientation soufie sert surtout à différencier l’armée Naqshbandi de l’idéologie jihadiste de l’EIIL et d’autres groupes salafistes. Mais il remarque que le facteur panarabe et baathiste est bien celui qui domine, assorti d’une coloration religieuse, qui équivaut, peut-être, à la reconnaissance de l’ampleur du fait religieux, telle qu’est devenue la société irakienne, au cours de ces dernières années.
En plus de ces principaux groupes, une variété de petites milices plus petites opère, dont, notamment, des forces tribales, précédemment associées au mouvement “Sahwa” (du Réveil de l’Anbar, du temps de D. Petraeus). Elles formaient l’essentiel de la tendance anti-al Qaïda , dont l’émergence a été un élément-clé du relatif succès du « Sursaut », mené par les Américains, dans la réduction de la violence après 2007.
Aussi, que se cache t-il derrière l’irruption de la violence sunnite ?
L’insurrection naissante est, à un certain niveau, la première conséquence des politiques de plus en plus sectaires, suivies par le gouvernement du Premier Ministre Nuri al-Maliki, ces dernières années, qui se sont encore accélérées, depuis le dernier retrait des forces américaines, en décembre 2011.
Maliki a pris pour cibles des politiciens sunnites de premier plan, en contraignant le Vice-Président Sunnite Tariq al-Hashemi à l’Exil et en harcelant le Ministre des finances Rafi al-Issawi.
La marginalisation croissante ressentie par la minorité sunnite a donné naissance à un vaste mouvement de contestation, à la mi-2013. Les tactiques de Maliki, hostile à tout compromis avec le mouvement de contestation, ont, en retour, pavé la voie vers une réactivation de l’insurrection, en janvier et février de cette année 2014.
Des élections doivent avoir lieu en Irak, en avril prochain. Certains observateurs soupçonnent la ligne dure anti-sunnite derrière al-Maliki de chercher à consolider le soutien chi’ite envers son parti.
Mais la violence qui resurgit en Irak doit aussi être perçue dans des termes bien plus larges. Pour les Arabes Sunnites d’Irak, le renversement du régime de Saddam Hussein et son remplacement par un gouvernement dirigé par les Chi’ites a représenté un désastre existentiel – c’est la chute de la domination sunnite qui s’est affirmée dans la région depuis la naissance de l’Etat moderne d’Irak, et durant les siècles qui ont précédé son émergence.
Indépendamment même, de la politique maladroite d’Al Maliki, une forte réaction et une résistance contre la domination chi’ite était, probablement, inévitable. Le soulèvement sunnite contre le régime Assad en Syrie a, indubitablement, fourni une impulsion, dans la population arabe sunnite d’Irak, en démontrant que la résistance était possible, même si, dans le contexte syrien, les Arabes sunnites forment la majorité, alors qu’en Irak, ils ne constituent qu’entre 15 et 20 % de la population totale.
A cet égard, le soutien actif et vital du Gouvernement Maliki au régime Assad (donc à l’Iran), doit être compté parmi un facteur additionnel de l’équation, propre à alimenter la colère sunnite.
Maliki a rendu disponible l’espace aérien et les autoroutes irakiennes au transport d’armement iranien à destination des Assad. Il a aussi fermé les yeux sur l’afflux de volontaires chi’ites irakiens, envoyés en Syrie, par le Hezbollah et les Brigades al Qods iraniennes, pour se battre et mourir au nom du régime.
L’EIIL-Daesh, la principale composante de l’insurrection irakienne naissante, opère, dans une zone contiguë traversant la frontière poreuse entre l’Irak et la Syrie.
Aussi, en plus de ses dynamiques et origines intrinsèques, la situation irakienne constitue aussi un front particulier d’une guerre interconfessionnelle bien plus vaste.
L’Irak, une décennie après l’invasion occidentale qui a renversé Saddam, est au bord d’un conflit sectaire plus virulent qu’auparavant. La réponse américaine, jusqu’à présent, a consisté à faire référence à Maliki comme représentant le gouvernement légitime d’Irak, et lui a fourni une aide limitée (comprenant plusieurs centaines de missiles Hellfire) pour qu’il puisse se livrer à sa « contre-insurrection ».
C’est une représentation trompeuse de la réalité. Maliki, bien qu’il soit élu, est bien engagé dans des méthodes de guerre toutes aussi sectaires, en tout cas, pas moins que le sont ses opposants sunnites.
La situation irakienne est menée par des réalités confessionnelles et sectaires, par l’ingérence iranienne et la faiblesse de tout état, identité ou structure unifiés. Ainsi va la réalité des dynamiques moyen-orientales, en 2014 et pour l’avenir prévisible.
PAR JONATHAN SPYER 22 MARS2014
gloria-center.org Article original –IDC Herzliya (Israël)
Adaptation : Marc Brzustowski.
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