Deuxième Française à exercer la fonction de rabbin, ex-mannequin, ancienne correspondante de France 2 à Jérusalem puis journaliste à New York, Delphine Horvilleur a eu plusieurs vies. Elle a publié récemment « En tenue d’Eve » qui déconstruit les mythes autour de la pudeur féminine et analyse son évolution historique au sein du judaïsme.

Entretien.

Existe-t-il un « féminisme juif » ?

La question de l’égalité homme-femme ne se pose pas à la synagogue.Certains la considèrent encore comme un musée et estiment que les institutions religieuses sont immobiles et ne doivent pas s’ouvrir aux questions qui traversent la société. Or, la pensée religieuse est par nature évolutive, marquée par l’Histoire. Percevoir la tradition comme « a-historique » est un mythe. C’est une position qui réapparaît à une époque comme la nôtre, où nous sommes en manque de repères stables.

La façon dont les femmes juives sont traitées dans le judaïsme n’est que le reflet de la façon dont elles sont traitées en général, qui déteint forcément sur elles. Comme disait Simone de Beauvoir, toute crise fait des femmes les premières victimes, car elles représentent la première figure de l’altérité.

La façon dont on traite l’Autre dans une société, c’est d’abord celle dont on traite les femmes. On assiste aujourd’hui à un retour de manivelle, un « backlash » comme on dirait en anglais, que ce soit en France ou en Europe. On le constate notamment en Espagne avec la question de l’avortement ou en France avec celle du genre. La perception du féminin à travers l’histoire juive et sa littérature est aussi variable.

On peut qualifier certains textes de « féministes » et d’autres de misogynes. Encore faut-il s’intéresser au contexte de leur élaboration et de leur lecture.

Quelle vision de la femme se dégage de la Bible ?

Le texte biblique en fait fréquemment l’éloge. Les femmes peuvent y tenir un rôle rédempteur, salvateur, et être présentées comme des héroïnes et des matriarches capables d’assumer un rôle de leadership.

Comme le prouve l’exemple de Ruth, qui se convertit au judaïsme, Déborah, la seule prophétesse de la Bible ou Myriam, la soeur de Moïse. Le Moyen-Age va bouleverser la donne et voir le développement d’une abondante littérature rabbinique, similaire à ce qu’on observe dans la Chrétienté à la même époque, et que l’on pourrait qualifier de « littérature de la suspicion ».

C’est à ce moment-là qu’apparaît la notion de « péché originel »
, qui n’existe pas dans le judaïsme.

Les femmes sont alors restreintes à la sphère de l’infériorité et leur place est au foyer. Et ce malgré un discours apologétique qui n’a de cesse de les encenser.

C’est ce que j’appelle un « prélude élégant à l’enfermement des femmes ». Celles-ci sont souvent présentées comme plus élevées spirituellement que les hommes – ce qui les dispense donc des obligations auxquelles sont astreints les hommes, telles que l’étude et la prière, très importantes dans le judaïsme. On utilise cette prétendue supériorité pour les écarter des devoirs religieux.

Existe-t-il une interprétation plus « féminine » des textes bibliques ?

Le discours religieux orthodoxe a tendance à ramener la femme aux attributs de son sexe, à la cantonner dans un rôle maternel. Mais la femme ne peut être réduite à cela. Les mouvements non-orthodoxes du judaïsme permettent, eux, l’accès à un certain pouvoir aux hommes comme aux femmes au sein des institutions religieuses.

Un des enseignements fondamentaux du judaïsme postule que, sans accès au savoir, aucun pouvoir n’est possible. Les femmes restent donc toujours assistées, pas pleinement libres, si elles sont tenues à l’écart de l’interprétation du texte biblique. Si on vous donne accès aux textes, chacun peut, avec sa propre sensibilité, fournir des interprétations nourries à la fois par l’héritage et la relecture. L’arrivée des lectrice et de commentatrices a forcément changé quelque chose.

Je ne crois pas pour autant au cliché de la femme qui ferait une lecture « douce et empathique » de la Bible, tandis que l’homme serait par définition un conquérant.

Je ne crois pas qu’il y ait une lecture de la Bible propre aux femmes, je crois simplement que lorsque aussi bien les hommes que les femmes ont accès aux textes bibliques, la tradition interprétative ne peut que s’en trouver enrichie.

Ce qu’il s’agit de faire, c’est de lire le féminin dans le texte, le féminin caché dans le texte, y puiser les personnages cachés, secondaires. Ces personnages appartiennent au « féminin du texte » – pas aux femmes. Beruriah, par exemple, fait partie des quelques grandes figures féminines de la tradition talmudique. Mais elle a été oubliée, comme assassinée par les
commentateurs médiévaux. Aujourd’hui seulement, elle renaît. Quand je lis les textes bibliques, je ne m’identifie pas nécessairement à Sarah, l’épouse d’Abraham, juste parce que c’est une femme.

Je peux aussi m’identifier, par exemple, à Isaac et à sa peur ou à Jacob et à ses blessures. Les lecteurs ne sont pas réduits par leur identité sexuelle à ne s’identifier qu’aux personnages masculins ou féminins. Un homme, comme une femme, peut avoir peur de la stérilité à l’instar du personnage de Sarah.

Quel regard portez-vous sur la première figure féminine de la Bible : Ève ?

La Genèse contient en réalité deux histoires. Les textes sont moins clairs que la culture populaire ne se l’imagine. Ève n’est pas née « de la côte » d’Adam, mais « à côté » de lui. Le terme hébreu utilisé, « tzela », traduit par « côte » ici, est rendu par
« côté » partout ailleurs. Selon de nombreux commentateurs, l’humanité était en réalité au départ androgyne. Masculin et féminin étaient au départ collés avant d’être « décollés ».

Le masculin et le féminin – et pas les hommes et les femmes, puisque les termes utilisés en hébreu sont différents – ont été créés simultanément (en un être androgyne donc) puis « côte à côte ». Ces termes prennent une résonance particulière dans les débats. L’hébreu est par nature polyphonique et polysémique.

C’est une langue poétiquement complexe. Un terme n’a jamais un seul sens mais au contraire une grande diversité de significations, et d’interprétations. Les textes sont faciles à manipuler. On a pris l’habitude de les lire toujours dans le même sens et il est grand temps d’en proposer une lecture plus honnête, c’est-à-dire plus complexe.

Comment, en tant que femme, interprétez-vous les passages parfois très violemment hostiles aux femmes dans la Bible ?

Dans le cadre de mes activités de rabbin, je prépare la bat-misvah de jeunes filles, l’équivalent féminin de la bar-mistvah pour les garçons, que l’on compare parfois à la première communion chez les catholiques. Récemment, j’ai reçu une jeune fille qui avait un passage à étudier. Il se trouve qu’il s’agissait d’un texte extrait du Lévitique, livre célèbre pour ses listes d’interdictions et son discours sur la pureté et l’impureté. Cette jeune fille est venue me trouver pour me dire qu’elle était horrifiée par les passages sur les femmes. Je lui ai expliqué que la Bible devait être lue dans son ensemble, en prenant en compte le contexte. On ne peut se débarrasser de tous les passages qui nous gênent. Les textes peuvent ne pas ou plus être conformes à la morale d’aujourd’hui.

Mais ce n’est pas un prétexte pour rejeter toute la tradition biblique. On ne peut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Un patriarche comme Jacob avait deux femmes. Et la Bible précise aussi les conditions d’acquisition et de libération des esclaves. Ce qui est normal car les Hébreux vivent dans un contexte où l’esclavage est majoritaire. Il faut alors se dire que la Torah se demandait comment libérer les esclaves, ce qui est l’occasion de réfléchir à l’esclavage moderne et aux formes contemporaines d’émancipation.

La lecture de la Bible a besoin d’être contextualisée et historicisée, y compris parfois avec un certain culot. Les rabbins ont toujours su faire preuve de beaucoup de toupet dans leur interprétation de la Bible et d’en proposer une lecture décontextualisée. Tout au long de l’Histoire, on n’a jamais lu la Bible de façon littérale. Par exemple, la fameuse loi du Talion « oeil pour oeil, dent pour dent » était d’abord comprise comme la nécessité d’une compensation financière. Il faut rester fidèles à cette distance interprétative enseignée par la tradition.

Comment les différents courants – libéral, conservateur, orthodoxe – se posent-ils la question de la place des femmes dans le judaïsme ?

Le judaïsme libéral est celui qui s’est posé la question de l’égalité hommes-femmes le plus tôt. Mais tous les courants – orthodoxe, conservateur, libéral – sont des produits de la modernité, et ces dénominations sont apparues il y a deux cent ans. L’apparition des juifs orthodoxes est contemporaine de celle des libéraux, qui correspond à un mouvement d’émancipation des juifs après la Révolution française. Sur le thème de l’émancipation des femmes, le mouvement libéral a été pionnier. Du côté des orthodoxes, il existe un séminaire à New York où il est possible pour des femmes de devenir rabbin, mais cela est tout nouveau.

En France, le Consistoire, très fortement influencé par l’orthodoxie plus rigide, n’est pas très ouvert à la féminisation du rabbinat. Dans leur esprit, l’idée même d’une femme rabbin est difficilement concevable. Au-delà de la question du rabbinat, l’orthodoxie doit se pencher sur d’autres problèmes liées au féminin, notamment la question des cercles d’études pour les femmes, la place des femmes dans la synagogue, mais aussi le
« guet », le divorce religieux accordé aux femmes par leurs maris dans les milieux traditionnels. Voilà aussi des questions qui constituent une urgence.

En France, le judaïsme libéral, incarné par le MJLF, est l’un des seuls à faire une large place aux femmes.

Pourtant, depuis Pauline Bebe en 1990, seules quatre femmes sont devenues rabbins à leur tour en France, dont trois seulement exercent effectivement cette fonction. Est-ce à dire que le mouvement n’a pas pris ?

En France, le judaïsme libéral, constitué au début du 20e siècle, reste minoritaire. Il souffre d’un cliché qui lui colle à la peau, selon lequel il s’agirait d’une sorte de judaïsme « light », un refuge pour ceux qui, identitairement, ne se reconnaîtraient pas dans une forme plus austère de judaïsme.

Ces apriori sont faux, bien entendu, et résultent d’une méconnaissance de l’histoire de cette sensibilité et de sa démographie actuelle. La plupart des juifs français sont peu pratiquants et lorsqu’ils se rendent dans un lieu de culte pour les cérémonies religieuses, cela se passe en général dans la synagogue consistoriale la plus proche.

Or, les synagogues du mouvement libéral sont parmi les seules (avec le mouvement dit « massorti ») à proposer un accompagnement pour les enfants des familles « mixtes » ou
« exogames » – des termes que je n’aime pas beaucoup – ce qui correspond aujourd’hui à la réalité de la majorité des familles juives en France.

Certaines de ces familles trouvent partout porte close et avoir un lieu d’étude religieuse pour leurs enfants relève pour elles d’un véritable parcours du combattant.

L’existence d’une institution comme le Consistoire israélite donne parfois l’illusion que les juifs de France parlent d’une seule voix, et met de côté les voix rabbiniques divergentes. Le Consistoire, qui exclut le mouvement libéral, se prétend la voix des juifs de France mais il a beaucoup nui aux divers courants du judaïsme. Le Grand rabbin affirme parler au nom des juifs de France, mais pour prétendre à cela, encore faudrait-il les écouter dans la diversité de leurs voix.

Peut-on dire que l’Ancien Testament est misogyne ?

La Bible n’est pas aussi misogyne que ses commentateurs. La question peut même paraître anachronique. De célèbres commentateurs, tels que Rachi, au XIe siècle, ou Maïmonide, au siècle suivant, peuvent être perçus comme hostiles aux femmes…mais encore faut-il s’interroger sur le contexte historique de leurs interprétations.

L’important n’est pas tant d’évaluer la misogynie d’une interprétation médiévale que de se demander si les lectures faites en 2014 le sont encore. Elles le sont si elles ne permettent pas aux femmes de trouver leur place dans la synagogue et la maison d’étude.

Bien souvent, la Bible n’est pas aussi misogyne que les rabbins qui la commentent.

Il revient au leadership religieux d’exprimer des positions qui ne soient pas toutes celles du conservatisme social. La religion peut et doit dire autre chose, elle doit offrir d’autres propositions qui doivent être enrichissantes pour le débat publique et capables de tolérer en leur sein la diversité des points de vue.

Propos recueillis par Julien Vallet/ Fait-Religieux.com
Article original

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