C’est un témoignage rare. Pas le premier du genre mais presque. Feiga Pearl Horyn, née juive polonaise, a passé sa vie en France. Ses deux parents sont même partis de leur belle mort, dans les années 1990. Mais ils ont gardé toutes les preuves matérielles des conditions de la naissance de leur fille.Elle est l’un des rares bébés nés dans un camp nazi à avoir survécu jusqu’à ce jour. C’était en mars 1945 dans le mouroir de Bergen-Belsen.

Voici son récit.

Avec son prénom français*, Feiga pourrait aisément se faire passer pour une baby-boumeuse ordinaire. Ses premiers souvenirs d’enfance ?

« L’école maternelle, rue Pierre Bullet, près de la mairie du 10e arrondissement de Paris. » Son éducation ? « La langue de mes parents était le yiddish. Je le comprends très bien, mais je leur ai toujours répondu en français. Je me sens profondément française. »

La dame qui nous reçoit chez elle à Paris n’est pourtant pas née en France après la guerre, mais en Allemagne, à quelques dizaines de kilomètres de Hanovre, juste avant la fin de la guerre.

Le 24 mars 1945, peut-on lire sur tous ses papiers.

Lieu de naissance ? « Bergen-Belsen », indique en toutes lettres sa carte d’identité.


La carte d’identité de Feiga Pearl Horyn entre autres documents, dont l’invitation de mariage de sa tante, célébré dans le camp de déplacés de Bergen-Belsen après la guerre.

Or c’est ici que le bat blesse, car si Google connait les localités de Bergen et de Belsen, l’union de ses deux noms renvoie l’internaute à un tout autre registre : celui de la Shoah, et d’un abominable mouroir où ont disparu quelque 50 000 personnes de différentes confessions et croyances, la plupart à cause des maladies

« Déjà toute petite, j’écoutais ce qu’ils se racontaient la nuit. Et je savais »

Oui, Feiga est une femme juive née dans un camp de concentration nazi surpeuplé par les morts entassés, dans un contexte de panique généralisée à tout le Troisième Reich agonisant.

Et oui, elle y a survécu. C’est arrivé trois semaines avant la libération des lieux par les Britanniques (le 15 avril 1945).

Toute sa vie jusqu’à récemment, la dame n’avait jamais eu connaissance de cas similaires encore en vie. C’est en lisant L’Express qu’elle a découvert qu’elle n’était pas « seule au monde » (voir aussi les témoignages recueillis par le JDD ici et là).

Aussi stupéfiant qu’il soit, Feiga n’a aucune raison de douter du contexte de sa naissance, compte tenu de l’amas de preuves matérielles qu’elles conservent.

En premier lieu la version française de son certificat de naissance, soit une traduction assermentée faite à Paris par ses parents après la guerre. L’acte de naissance original, c’est l’instance administrative de régulation des déplacés juifs de Bergen-Belsen qui l’a signé sur place, dix mois après la libération du camp, par la main du rabbin Hermann Helfgott.

Il y a aussi, entre autres, l’itinéraire de sa mère, retracé grâce à des documents de l’administration nazie.

Si Feiga a souvent dissimulé son histoire, francisant par exemple son prénom en 1966 après sa naturalisation en 1959, c’est pour vivre « comme tout le monde ». Mais on ne doute pas d’un traumatisme. Il y a longtemps, sa mère lui a fait promettre de ne jamais jeûner pour le Yom Kippour.

« Mes parents ne me parlaient pas beaucoup, explique-t-elle. J’ai recueilli des infos sur eux au fil des ans. Mais déjà toute petite, j’écoutais ce qu’ils se racontaient la nuit.

Et je savais. » Ce n’est qu’après le discours du Vel d’Hiv, prononcé par le président Chirac en juillet 1995, que la mère de Feiga a commencé à se livrer en profondeur. « Elle ne se sentait pas bien.

Elle me disait :  » Il faut que je t’explique !  » Elle est morte quelques mois plus tard. Mon père s’est à son tour éteint en 1999. »

« Quand elle a repris conscience, elle n’avait plus d’enfant »


Traduction française assermentée du certificat de naissance de Feiga Pearl Horyn. L’original a été écrit à Bergen-Belsen dix mois après la libération du camp. Signataire: Dr. H. Helfgott.
RFI / Igor Gauquelin

Son histoire, Feiga se sent désormais prête à la raconter. Tout commence à Brzeziny, près de Lodz, au cœur de la Pologne. Ses parents s’appelaient Brucha et Zelik. « La famille de mon père, c’était des gens relativement aisés, relate-t-elle. Ils possédaient des biens, du terrain. La famille de ma mère en revanche était très miséreuse.

Quand elle a épousé mon père en 1937, ma mère a enfin pu manger à sa faim ! Mais la guerre a éclaté, les Allemands sont arrivés et en 1940, mes parents se sont retrouvés dans le ghetto de leur ville. »

Travaillant avec les Allemands, le couple « se débrouille » comme il peut pour vivre à peu près convenablement, avec un bébé, un garçon nommé Yaakov. La situation perdure jusqu’à la mi-mai 1942, lorsque les nazis auraient donné l’ordre de rassembler toutes les femmes âgées de plus de 60 ans ou ayant un enfant de moins de dix ans. Après cet épisode, les Horyn ne verront plus jamais leur petit, et n’auront pas la moindre piste permettant de retracer son itinéraire pour le restant de leur vie.

« On a dit à ma mère d’aller dans une grande maison où il y avait déjà plein de femmes et d’enfants.

Elle m’a raconté qu’elle avait entendu le bruit des camions. Les Allemands arrachaient les enfants des bras de leur maman. Comme elle ne voulait pas se laisser faire, la mienne a été battue.

Quand elle a repris conscience, elle n’avait plus d’enfant. Par la suite, elle a tenté de sauter par la fenêtre ; de se suicider. Le choc avait été trop fort. »

Un premier traumatisme massif pour le couple.
Certainement le plus dur.

Mais pas le dernier.

« Celles qui étaient enceintes devaient se dénoncer. Ma mère l’a fait »

C’est historique, le ghetto de Brzeziny est liquidé après mai 1942. Les Horyn sont alors envoyés, comme bon nombre de leurs voisins, dans celui de Lodz, où les conditions sont bien plus précaires encore.

Juste avant, deux des frères de Zelik sont réquisitionnés pour nettoyer les lieux à Brzeziny, puis abattus devant les yeux de ce dernier.

Et, à Lodz, le couple est jugé valide pour continuer le travail. Les conditions sont très dures.

La vie est faite de trocs, les familles s’entassent dans des logements d’une seule pièce. Et la suite n’est plus qu’une longue descente aux enfers, où les Horyn se voient peu à peu dénier toute part d’humanité par les nazis.

Les uns sont déportés. D’autres meurent d’épuisement dans le ghetto. On enterre les morts comme on peut, faute de service de pompes funèbres.

C’est le cas du grand-père paternel. Un calvaire, jusqu’à la liquidation des lieux en 1944, et l’envoi des habitants à Auschwitz. « Mes parents sont montés ensemble dans le train, raconte Feiga. Puis, là-bas, on les a séparés, ils se sont perdus de vue, c’était fini.

Ma mère était déjà enceinte de moi, mais elle ne voulait plus d’enfant. Ce n’était ni le lieu, ni le moment. »

Zelik est renvoyé d’Auschwitz vers le camp de concentration de Dachau, en Allemagne.

Brucha fait le tour des camps de travail. Elle passe notamment à Elsnig, selon des documents administratifs d’époque.

« Là-bas, les femmes devaient transporter des charges lourdes, précise Feiga. Ma mère avait une idée fixe en faisant ça ; elle voulait avorter. » Sauf qu’il se passe un « évènement extraordinaire » : « Une femme aurait accouché dans le camp.

Et en l’apprenant, le commandant aurait rassemblé toutes les autres pour leur dire qu’il ne voulait pas de naissance.

Celles qui étaient enceintes devaient se dénoncer. Ma mère, qui avait caché jusqu’ici sa grossesse, l’a fait. »

Brucha et deux autres détenues sont envoyées à Bergen-Belsen le 22 janvier 1945. A Wasag Elsnig, dans la lettre demandant leur remplacement pour l’usine de munitions, il est écrit dans une colonne face à son nom : « schwanger im 7te Monat ».

Autrement dit, elle est enceinte de sept mois.

« Elle voyait des cadavres partout toute la journée »

Article original

La rédaction de JForum, retirera d'office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.

S’abonner
Notification pour
guest

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

0 Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire