Meïr Masri Feki est intervenu, à de nombreuses reprises, tout au long du mal nommé « Printemps Arabe », notamment sur la chaîne France 24, dans des débats, en français, arabe et il aurait très bien pu le faire en hébreu. Orientaliste impliqué, depuis de nombreuses années, dans le combat pour le droit des minorités au Moyen-Orient, il connaît parfaitement chacun des pays concernés par la tourmente actuelle et en parle, pour Jforum, avec toute l’acuité qu’on lui connaît.
Entretien exclusif avec Meir Masri Feki, chercheur en géopolitique et auteur de plusieurs ouvrages sur le Moyen-Orient.

1) l’Egypte : assiste t-on à un réalignement sur la Russie ou à un rééquilibrage des pouvoirs entre les grandes puissances, et pour quelle autonomie de manoeuvre?
Depuis la signature du traité de paix entre Le Caire et Jérusalem en 1979, l’Egypte fait clairement partie du camp pro-américain au Moyen-Orient. Son armement et sa doctrine de défense dépendent fortement de sa relation avec les Etats-Unis. En outre, toutes ses alliances arabes sont effectuées avec des Etats très proches de Washington : l’Arabie saoudite, les EAU, le Koweït et la Jordanie. Par ailleurs, c’est grâce aux 12 milliards de dollars américains injectés dans l’économie égyptienne par ces trois premiers pays, que l’Egypte n’est pas en faillite. Dans ces conditions, le récent rapprochement égypto-russe ne doit pas être considéré plus que ce qu’il n’est : une manœuvre diplomatique. Le régime égyptien de transition et son homme fort, le maréchal Sisi, cherche à dissuader les Américains d’émettre la moindre critique à son encontre ou à encore de suspendre son aide annuelle, au moment où le processus démocratique est entaché par un certain nombre d’irrégularités. Enfin, et c’est là sans doute le seul point de désaccord entre Le Caire et les pays du Golfe, l’Egypte refuse de s’engager dans la guerre arabe anti-Assad en Syrie, ce qui la rapproche de la position russe sur ce dossier.
2) L’Egypte : les militaires sont intervenus à la “demande” de Tamarod : soit 13 millions de signatures contre les Frères Musulmans :
– le rejet de l’Islamisme est-il la première phase vers une démocratisation?
– Ou, simplement l’affrontement des deux blocs les plus puissants d’Egypte, au détriment de tous les autres courants, avant longtemps? Parmi eux : Laïcs-Droits civiques, Coptes…
– La coopération sécuritaire israélo-égyptienne au Sinaï, voire à Gaza, est-elle réellement un signe de la solidité des accords 79 Sadate-Begin?
Il est désormais clair pour la majorité des Egyptiens que l’islam politique n’est pas compatible avec le système démocratique auquel aspirent aujourd’hui les sociétés moyen-orientales. Cela était bien connu auparavant, mais l’expérience Morsi l’a démontré une fois pour toutes.
Si la religion est fortement présente au pays des Pharaons, les Egyptiens sont un peuple très fier de son identité nationale, de son passé, pour ne pas dire chauviniste. Le message islamiste, qui voudrait que tous les pays musulmans se dépouillent de leurs identités nationales, n’y passe pas.
Le pouvoir de Mohamed Morsi a, sans doute sans le vouloir, fortement heurté l’identité nationale égyptienne : il s’est attaqué à des symboles de l’Etat (l’institution militaire, la justice, les syndicats), a cherché à censurer le cinéma noir et blanc des années 1950 ainsi que nombre d’œuvres artistiques et littéraires, et s’est comporté comme le régime d’une secte, celle des Frères musulmans.
Par son mépris de l’idée de l’Etat (il a par exemple empêché l’élection du Parlement, a suspendu des juges pour faire passer son projet de constitution) et de la citoyenneté, le régime des Frères musulmans est parvenu à fédérer contre lui toutes les forces civiles du pays : la gauche socialiste, la droite libérale, les nationalistes, le patriarcat d’Alexandrie, Al-Azhar et même une partie de la droite religieuse (le parti salafiste Al-Nour).
Dans le même temps, l’armée égyptienne ne supportait plus les agissements d’un président qui semblait mettre les intérêts de l’islam politique mondial au-dessus de ceux de l’Egypte : un laxisme volontaire avec des groupes terroristes, la libération en masse de prisonniers islamistes, des concessions sécuritaires faites au Hamas (un projet de zone franche avec la bande de Gaza sur la partie orientale de la presqu’île du Sinaï) et l’ouverture de pourparlers avec le Soudan en vue de ratifier la frontière égypto-soudanaise (or pour l’armée, les zones disputées de Halayeb et Chalatin sont égyptiennes et le sujet ne doit même pas être discuté). L’armée a profité de la révolte populaire pour chasser les islamistes du pouvoir et reprendre les choses en main.
3) Liban-Syrie : La reconquête de Qalamoun par Assad, avec l’appui du Hezbollah, à la frontière syro-libanaise, tend-t-elle à asseoir l’emprise de ce parti chi’ite sur le Liban, en confrontation directe avec Israël, dans l’avenir, comme par le passé? Ou le Pays du Cèdre est-il à l’orée d’une radicalisation chi’ite/sunnite, les Chrétiens et Druzes se partageant entre les deux, selon les opportunités du moment?
La guerre civile opposant les sunnites aux chiites en Irak et en Syrie, s’étend désormais au Liban. Le Hezbollah sait pertinemment que son destin est lié à celui du régime de Bachar el-Assad. Dans sa guerre pour la défense du régime syrien, il rassemble quasiment toute la communauté chiite libanaise (y compris le mouvement Amal), ainsi que quelques alliés traditionnels au sein des autres communautés (les maronites de Michel Aoun et Soliman Frangié, les druzes de Wiam Wahhab et les Arméniens du Tachnak). Lorsqu’on parle ici de chrétiens libanais favorables au Hezbollah et au régime syrien, il faut intégrer une donnée fondamentale :
La principale menace qui pèse sur les chrétiens du Liban, et plus précisément sur ses maronites, c’est la présence palestinienne . Il existe au Liban près de 400 000 réfugiés palestiniens (presque tous de confession sunnite) dont le sort n’a toujours pas été fixé. Leur naturalisation signifierait la fin du consensus national de 1943 (en vertu duquel les fonctions politiques sont réparties entre les principales communautés du pays, en fonction de leurs proportions) et la prise du pouvoir par les sunnites, qui deviendraient ainsi majoritaires dans le pays du Cèdre. Par ailleurs, entre 50 000 et 100 000 ont déjà été naturalisés par le Premier ministre Rafic Hariri en 1994, dans l’illégalité la plus parfaite. Cette crainte est aussi celle des chiites libanais.
Le Hezbollah est pour nombre de chrétiens la garantie que le plan de naturalisation des Palestiniens ne passera pas (la milice pro-iranienne étant fermement opposée au principe même) et surtout la garantie que les groupes palestiniens ne pourront plus s’armer comme ce fut le cas dans les années 1970 (les camps palestiniens étant généralement situés dans des zones contrôlées par le Hezbollah). A cette donnée, qui est, j’insiste, fondamentale pour comprendre les relations entre les chrétiens d’Aoun et le Hezbollah, nous devons ajouter le fait que l’opposition syrienne ne représente pas, pour nombre de minoritaires, un bloc uni et rassurant, à l’heure où l’islamisme radical monte en puissance et commet les pires exactions contre les villages chrétiens, druzes et alaouites en Syrie.
4) Kurdistan : les Kurdes se sont taillés une province entière, à la faveur du reflux de l’armée syrienne. Celle-ci revient en force via Homs :
– quelle autonomie en cas de victoire marquée d’Assad sur le reste du territoire (à n+ 6 mois)?
-Vont-ils rendre les armes ou imiter le Kurdistan irakien en s’émancipant de Damas comme Barzani de Bagdad?
– Peuvent-ils jouer longtemps de la lutte des Sunnites (Al Qaïda) contre les Chi’ites et préserver leurs acquis, selon quels facteurs régionaux?
-La Turquie n’a t-elle pas tout intérêt à ce que cet “intermède séparatiste” s’achève dans les plus brefs délais, en s’alliant avec l’Iran, malgré le différend (passager) syrien?
Je pense que, quelque soit l’issue du conflit civil syrien, les Kurdes de ce pays en seront les principaux vainqueurs. Ils sont parvenus à épargner leur région de la violence et semblent progresser vers l’autonomie. On peut imaginer l’émergence d’une région autonome du Kurdistan syrien, à l’image de celle qui existe déjà pour les Kurdes en Irak. La constitution d’un ensemble politico-culturel kurde au Moyen-Orient est une chose tout à fait envisageable, mais dans le respect de la légalité internationale et des frontières issues des accords de Sykes-Picot.
OUVRAGES :.
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– Les révoltes arabes, géopolitique et enjeux, Studyrama, Paris, 2011.
– Géopolitique du Liban, constats et enjeux, Studyrama, Paris, 2011.
– Les conflits du Moyen-Orient, Studyrama, Paris, 2010.
– L’Iran et le Moyen-Orient, constats et enjeux, Studyrama, Paris, 2010.
– Géopolitique du Moyen-Orient, Studyrama, Paris, 2008.
– Israël, géopolitique et enjeux, Studyrama, Paris, 2008.
– L’axe irano-syrien, géopolitique et enjeux, Studyrama, Paris, 2007.
Collaboration à des ouvrages collectifs
« L’Iran et la Syrie, de l’alliance de 1979 à la dépendance de 2013. Retour sur trente ans d’une relation paradoxale », in Burdy (Jean-Paul) et Parlar Dal (Emel), dir., Syrie, la régionalisation et les enjeux internationaux d’une guerre imposée, L’Harmattan, Paris, mai 2013, p. 189-206.
« Les frontières politiques », in Tabert (Pierre-Marie), dir., Les frontières, Studyrama, Paris, 2011, p. 37-59.
« L’Iran et la Syrie : une coopération stratégique », in Ayati (Ata), dir., L’Iran paradoxal, dogmes et enjeux régionaux, L’Harmattan, Paris, 2008, p. 85-98.
« Le malaise égyptien », in Rahmani (Moïse), dir., A l’ombre de l’Islam, minorités et minorisés, Filipson, Bruxelles, 2005, p. 115-264.
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« Il existe au Liban près de 400 000 réfugiés palestiniens ». Le gouvernement libanais a souhaité en savoir plus sur ces 400.000 inscrits sur les registres de l’UNWRA – ce qui leur ouvre droit depuis 66 ans à titre héréditaire, aux aides alimentaires, au logement, aux soins, à l’éducation gratuits, sans impôts bien sûr – , et a confié l’enquête à une société d’études sociologiques pour « étudier le devenir individuel des réfugiés ». Ce prestataire de services n’a pas pu localiser plus de 200.000 réfugiés palestiniens au Liban: soit les décès n’avaient pas été enregistrés (pour pouvoir bénéficier des rations alimentaires des morts), soit certains avaient émigré vers l’Amérique Latine principalement, soit il s’agissait d’ouvriers saisonniers libanais à qui l’UNWRA avait généreusement accordé le statut de réfugiés parce qu’ils ne pouvaient plus venir faire les récoltes en Israël. On est au coeur du conflit: l’escroquerie aux faux réfugiés.