Par Maître Bertrand Ramas-Muhlbach.
Le système juridique français (voire international, dans les pays démocratiques) punit sévèrement les incitations publiques à la haine raciale ou à la commission d’acte de violence sur des personnes, en considération de leur origine, ou de leur appartenance à une race, à une nation, à une religion. 
La communauté juive bénéficie naturellement de ces dispositions protectrices avec la loi du 29 juillet 1881 sur la presse (adaptée en fonction des supports nouveau de communication). Le texte sanctionne les personnes qui diffusent des messages qui provoquent des crimes et des délits (notamment) sur les personnes juives, comme les auteurs des violences eux-mêmes (article 23), c’est-à-dire ceux qui provoquent des atteintes à leur vie ou à leur intégrité physique, incitent à la haine, aux violences ou aux discriminations (article 24), mais aussi ceux qui contestent l’existence des crimes contre l’humanité (article 24 bis). Cette même loi punit également les discriminations (article 32), ou encore les injures à leur endroit (article 33).
Sont également sanctionnés les ports d’uniforme, d’insignes ou d’emblèmes ayant été portés par les membres d’une organisation criminelle tels les nazis (article R 645-1 du Code pénal), et les diffamations non publiques (R 624-3 du Code pénal) ou les injures non publiques de ces personnes (R 624-4 du Code pénal), les discriminations (Article 225-1 du Code pénal) et les provocations non publiques à la discrimination, à la haine, ou à la violence raciale (R 625-7 Code pénal).

La haine viscérale, dont certains sont animés à l’égard des membres de la communauté juive, ne peut plus s’exprimer aussi facilement. Aussi, les antisémites se sont-ils adaptés et sont devenus extrêmement vigilants lorsqu’ils incitent au dénigrement, à la haine et qu’ils suggèrent de façon insidieuse la commission d’actes de violence sur les juifs, puisque le simple fait de mentionner le terme « juif » aux côtés d’un propos négatif ou dépréciatif, est susceptible de tomber sous le coup du des textes répressifs.
Une parade toute simple a été trouvée : les antisémites ont substitué au mot « juif », celui de « sioniste ». En effet, le sionisme, est rattaché à un courant de pensée politique ce qui permet aux antisémites, non d’être opposé aux juifs, mais d’exprimer une position dans le cadre de la liberté d’expression. Grâce à ce stratagème, l’antisionisme prend position contre un courant de pensée politique, « le sionisme », et donc participe de l’expression démocratique. Autrement dit, l’antisioniste devient une opinion politique dans le cadre du pluralisme politique.
Or, comme le sionisme est associé au principe, pour les juifs, de venir s’établir en Israël dans le cadre d’un vaste mouvement international, il est présenté comme une volonté coloniale de capter une terre qui ne leur appartiendrait pas. Aussi, l’antisionisme devient-il un courant de pensée portant des valeurs de progrès, d’ouverture, et de liberté comme le serait l’anticommunisme ou l’antifascisme.
Grâce à cette substitution habile, les « juifs » deviennent globalement des « sionistes » et l’animosité à l’endroit des juifs s’opère par l’imputation des griefs traditionnellement réservés aux juifs, uniquement grâce à l’emploi de ce vocable adapté. Les standards antisémites classiques sont alors transférés aux sionistes : « les sionistes dominent le monde », « les sionistes sont infiltrés dans toutes les sphères du pouvoir politique », « les sionistes sont à la tête du gouvernement français et manipulent les Etats unis d’Amérique ».
S’agissant de l’interdiction faite à Dieudonné de jouer son spectacle, il est même recouru au concept de « juifs sionistes ». Il a ainsi été soutenu: « les soutiens du lobby juif – sionistes représentant en France de l’entité sioniste, raciste, colonialiste et terroriste veulent interdire les spectacles de Dieudonné » (ce qui permet au passage d’associer le « sionisme » au racisme, au colonialisme, et au terrorisme). La riposte à l’interdiction portée à la liberté d’expression de l’humoriste est donc toute trouvée : « La résistance française à cette atteinte totalitaire à la liberté d’expression et à la démocratie répondra à ces attaques infâmes des politiciens Collabos avec tous les moyens appropriés » (le sionisme devient une forme de fascisme).
Les antisionistes sont grandement aidés par la communauté internationale qui utilise systématiquement les termes de « colons », de « colonies » ou de « colonisation » pour ce qu’il en est des implantations juives en Cisjordanie. L’antisionisme est alors associé à un mouvement de décolonisation, comme celui connu par les pays européens au cours du XX° siècle. Si les sionistes sont partisans du grand Israël avec une souveraineté juive sur l’ensemble du territoire sans partage, il devient possible de fustiger les implantations juives sur les terres désertiques de Cisjordanie, considérant qu’elle opèrent une captation injuste de terres.
Dire alors des « sionistes » qu’ils sont des « colons », c’est considérer que le mouvement est profondément ancré dans l’erreur et que l’histoire se chargera bien de le corriger dans un processus de décolonisation puisque le « sioniste », « colon », sera irrémédiablement tenu à restitution. Ce terme de « colonisation » conforte alors les palestiniens, dans leur conviction qu’ils bénéficient d’un droit au retour en Israël (pour ceux qui ont quitté leur habitation en 1948), et qu’ils sont victimes de spoliations, justifiant leurs actes de résistance héroïque.
Le combat contre le « sionisme » permet également de remettre en question des principes bibliques, tournés en dérision. Il est vrai que les juifs religieux gardent à l’esprit la promesse faite par le Ciel à Abraham : « va dans le pays que je te montrerai et je ferai de toi une grande nation » (Gen 12,1-3), « je donnerai ce pays à ta postérité » (Gen 12,7), « Car tout le pays que tu vois, je le donnerai à toi et à ta postérité pour toujours » (Gen. 13:13-15) , « Je donne ce pays à ta postérité, depuis le fleuve d’Egypte jusqu’au grand fleuve, au fleuve d’Euphrate » (Gen. 15:18). J’établirai mon alliance entre moi et toi, et je te multiplierai à l’infini. (Gen. 17:1-2) …
Lutter contre les « sionistes » permet alors de remettre en question la véracité du message Biblique juif pour conforter la vérité universelle qui serait celle donnée par le Coran : les juifs ont été maudits par le Ciel, ce qui rend caduques, toutes les recommandations et promesses qui leur ont été faites. Bien évidemment, s’il est en outre, possible de les éliminer tous, ils ne pourront plus se multiplier comme les étoiles dans le ciel, ce qui prouverait encore la fausseté du message sioniste.
Enfin et surtout, la diabolisation des « sionistes » permet à certains de se donner bonne conscience et de se dédouaner à raison des massacres et des drames subis par les juifs tout au long des deux premiers millénaires de notre ère, et plus particulièrement, pour ce qu’il en est des actes monstrueux commis au cours de la seconde guerre mondiale. Ainsi, et grâce à la référence à l’antisionisme, la haine des juifs cesse d’être un sentiment viscéral à l’origine des violences faites aux juifs, mais devient une conséquence de ce que les juifs font subir aux palestiniens et au monde. L’antisionisme, vitrine légale de l’antisémitisme, devrait donc faire de nombreux adeptes, tant que les textes répressifs n’associeront pas les deux concepts et ne sanctionneront pas les actes antisionistes au même titre que les actes antisémites.

Par Maître Bertrand Ramas-Muhlbach.
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