Certes, la question en soi peut paraître saugrenue, puisqu’a priori, la seule réponse possible c’est : tout sauf Erdogan ! Cette pétition de principe étant posée, n’en reste pas moins qu’en voulant le mieux, l’histoire a souvent obtenu le pire. Actuellement, le bras de fer semble orchestré par les adeptes de Fethullah Gülen, islamiste en exil, infiltrés au sein de l’appareil d’Etat et de la police. Le risque est donc : bonnet blanc, blanc bonnet. Cela dit, sous l’écume des troubles, certains Kémalistes, dont le général Bir, accusé de complot, architecte de l’entente stratégique avec Israël, refont surface…

Selon Harold Rhode, sur Gatestone Institute Article original, il apparaît que les Gülenistes islamiques et les Atatürkistes laïcs – qui n’étaient pas particulièrement amis, par le passé, bien au contraire – ont forgé une une alliance de circonstance et prennent, actuellement l’ascendant.

Erdogan, qui semblait invincible, part en vrille. Il a récemment accusé de complot l’Ambassadeur américain Franck Ricciardone et menacé de l’expulser. Erdogan prétend que l’Ambassadeur aurait dit à d’autres diplomates que « l’Empire d’Erdogan et de ses alliés est sur le point de s’effondrer 1″>Article original».

Clairement la politique étrangère d’Erdogan et de son complice, Ahmet Davutoglu, Ministre des Affaires étrangères, qui se résumait par la formule “Zéro problème avec nos Voisins” –signifiant une alliance de fait avec les principaux pays arabes sunnites, mais aussi le régime syrien de Bachar al Assad et l’Iran des Mollahs – a échoué. La Turquie a des problèmes avec la quasi-totalité des pays proches. Et il est peu probable que quiconque s’emparerait du pouvoir, au décours de cette faillite, souhaiterait poursuivre cette approche sans lendemain.


Le Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan (G), and Fethullah Gülen. (Image source: World Economic Forum Erdoğan »>Article original — Diyar se/WikiMedia Commons Gülen »>Article original)

Les luttes intestines, au sein même de l’AKP, commencent à faire surface. Elles se résument à deux visions radicalement différentes de l’Islam. En premier lieu, la faction fidèle à Erdogan s’identifie et s’allie avec les Frères Musulmans arabes »>Article original. Ce courant était un fervent soutien du Président égyptien Mohamed Morsi, évincé du pouvoir, ainsi que des fondamentalistes syriens, qui ont semé la pagaille dans les rangs de la rébellion, en favorisant Al Qaïda.

La seconde perspective, les partisans de Fethullah Gülen regardent de haut « l’Islam arabe ». Pour eux, le véritable Islam est celui des Turcs – ce qui veut dire celui des peuples vivant en Turquie, en Asie Centrale et à l’Ouest de la Chine 2″>Article original 3″>Article original ».

Pour l’observateur extérieur, ces différences semblent n’être que des distinctions : les partisans de ces deux visions, de toute évidence, veulent que l’Islam corresponde à l’essentiel de l’ordre politique. Mais pour les Turcs, ces différences sont quasiment sismiques : la question fondamentale consiste à savoir s’ils appartiennent au Moyen-Orient arabe et au camp politique musulman global, ou s’ils appartiennent à un monde turc bien plus vaste, d’inspiration ottomane ?

Depuis la prise du pouvoir d’Erdogan et de son clan, en 2002, Gülen et ses forces sont demeurés dans l’ombre, se contentant de bâtir des écoles et de propager leur version de l’Islam. Gülen, confronté à des difficultés judiciaires dans son pays 4″>Article original, en 1999, s’est réfugié aux Etats-Unis, prétextant le suivi d’un traitement médical 5″>Article original.

Concernant l’affaire qui oppose depuis longtemps, l’establishment turc à Israël et contrevient à tout rapprochement sérieux, jusqu’à présent :

depuis l’arraisonnement du Mavi Marmara, le 31 mai 2010, on se souvient à quel point Erdogan, via ses services, a encouragé ce « scandale en haute mer ». Logique, puisqu’il fallait trouver une brèche pour venir en aide à ses alliés, les Frères Musulmans du Hamas, qui tiennent Gaza sous leur férule. C’est, pourtant, une des premères occasions que saisit, alors Gülen, pour réprimander Erdogan, dans un éditorial du Wall Street Journal 6″>Article original :

il argumente qu’Israël a une légitimité dans le contrôle des eaux au large de Gaza et que, par conséquent, la flottille aurait dû lui demander la permission d’y débarquer ou s’en abstenir. Cela dit, Gülen ne s’en est pas pris directement au Premier Ministre, pour autant que ce genre de critiques ouvertes est rare en Turquie. Mais, selon les codes culturels en vigueur, il ne faisait aucun doute pour les Turcophones avisés qu’il accusait Erdogan d’être à l’origine de la crise ainsi engendrée.

Le « hic » est qu’on n’a jamais vu Gülen se changer en fervent supporter des Juifs 7″>Article original. Il s’agit donc de calcul autour d’une rivalité interne, de la pure saisie d’un prétexte pour nuire à un concurrent. Mais, d’un autre côté, son combat est de faire triompher l’Islam Turc, au détriment du soit-disant type d’Islam prôné par les Frères Musulmans, alliés d’Erdogan et, du coup les Juifs et l’Occident peuvent lui apparaître des alliés objectifs utiles. Il est courant, au Moyen-Orient, de penser : « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». L’alliance peut être conjoncturelle, mais se poursuit tant qu’elle est nécessaire au but poursuivi 8″>Article original.

En 2013, la profonde aversion entre Erdogan et Gülen est devenue plus ouverte sur la scène turque, évidemment déclenchée par les manifestations du Parc de Gezi, crise qui s’est traduite par des semaines de manifestations et d’émeutes contre le Premier Ministre turc 9″>Article original. Erdogan a rencontré d’énormes difficultés à en venir à bout et n’a, au bout du compte, fait que s’aliéner un peu plus de larges franges de la population générale turque. Or, les Gülenistes ont été actifs, durant ce soulèvement 10″>Article original, probablement, parce qu’ils y ont discerné une faiblesse politique, faille à exploiter, et que c’était une nouvelle occasion de tenter de vaincre leurs opposants de l’intérieur.

C’est, peut-être , pour se venger de ces mutins, dans les rangs islamistes – et parce qu’il ne sait, bien souvent, que répliquer émotionnellement 11″>Article original, qu’il a promulgué des lois visant à interdire les dershane, les écoles préparatoires gülenistes, qui alimentent les caisses du mouvement et lui permettent de diffuser ses idées, de recruter de nouveaux adeptes, qui deviennent ensuite la colonne vertébrale politique et financière de son mouvement 12″>Article original. Cette interdiction a représenté l’ultime provocation dans l’esprit des partisans de Fethulla Gülen.

Depuis l’exil auto-infligé de Gülen, ses partisans bien placés au sein de la bureaucratie turque, ont continué à propager son influence au sein de la police et de l’appareil judiciaire, et on pense, également, qu’ils sont parvenus à infiltrer certaines branches des services secrets, sous l’égide du pro-iranien Hakhan Fidan, les bureaux d’application de la loi et même certains secteurs de l’AKP lui-même 13″>Article original.

Les partisans de Gülen ont donc répliqué à cette proposition d’interdiction en arrêtant 52 membres parmi les plus proches associés d’Erdogan, dont les fils de deux des Ministres de son cabinet et les ont fait accuser de corruption. Des parents d’Erdogan sont eux-mêmes impliqués 14″>Article original. Le personnage central de ce scandale de corruption est un azeri Iranien, Reza Zarrab – marié à une chanteuse populaire turque – qui commerçait illégament avec l’Iran . Zarrab est accusé d’avoir graissé la patte des fils des Ministres.

C’est juste au même moment que la compagnie aérienne nationale d’Israël, El Al, a annoncé, après six ans de quiproquo, qu’elle reprenait les vols vers la Turquie. Apparemment, le gouvernement turc refusait de laisser Israël suivre les mêmes procédures de sécurité que ses agents observent dans tous les aéroports du monde 15″>Article original , mais semblant sortir de nulle part, la Turquie, brusquement, accède, sans qu’on comprenne ni pourquoi ni comment cela s’est produit, à l’ensemble des exigences sécuritaires des Israéliens .

Plus important, sur le plan politique, on constate, dans la foulée, la sortie de prison du Général à la retraite Çevik Bir, qui a toujours été un chaud défenseur des relations turco-américano-OTAN et, par extension, du rapprochement avec Israël. Bir a été la personnalité centrale de la théorie du « complot du 28 février » – échafaudée par Erdogan et ses comparses, comme un bon moyen de trouver des fondements légaux suffisants pour poursuivre tous leurs opposants politiques en un seul coup de filet. Selon cette mystification politique, Bir était le cerveau de ce « complot », supposé avoir été fomenté par des Généraux du Conseil National de Sécurité, qui aurait visé à renverser le gouvernement islamiste du mentor d’Erdogan, l’ancien Premier Ministre turc Necmettin Erbakan.

Bir a fait partie des principaux architectes du rapprochement turco-israélien des années 1990, et un farouche opposant de Fetthula Gülen , qu’il perçoit comme un fondamentaliste islamique et un danger de long terme pour la République Atatürkiste laïque et démocratique de Turquie. A cause de l’animosité ouverte qu’il réserve au Islamistes, dont le puissant Gülen, la stature de Bir, à l’épque, semble avoir été un facteur contributif important à la décision de Gülen de prendre la poudre d’escampette.

Aussi, on peut s’interroger sur les raisons exactes de la sortie de prison de Bir –un opposant de Gülen – alors même qu’on vient de relater l’influence et la puissance des Gülenistes au sein de l’appareil judiciaire et policier ? Et quoique ces motivations ne semblent pas claires à cette heure, en tant que « poil à gratter » de premier plan pour le gouvernement Erdogan, Bir est-il plus utile aux Gülenistes, lorsqu’il s’exprime libre et en public, qu’en tirant le boulet du condamné? Sa libération contresigne la probabilité qu’il y ait pu y avoir une ou de nombreuses « erreurs judiciaires », dans ce procès pour « complot ». De fait, le voilà promu au titre des alliés objectifs des partisans du prédicateur panturco-islamiste.

L’armée, élément longtemps puissant, aujourd’hui, muselé par le pouvoir des Frères Musulmans de l’AKP, préfère, à cette heure, garder le silence. Historiquement et la plupart de ses officiers de rangs demeurent profondément ancrés dans la tradition Atatürkiste, laïque et pro-occidentale. Au moins, dans les circonstances présentes, les Gülenistes islamistes 16″>Article original paraissent avoir forgé une alliance de pure convenance avec les laïcs.

A terme, il se profile que l’Occident, les Etats-Unis et l’OTAN pourraient faire partie des bénéficiaires des bouleversements en cours.

Israël pourrait retrouver une oreille plus attentive à ses préoccupations régionales, auprès de certains des aspirants au pouvoir.

Les tripatouillages en faveur du blanchiment de l’argent iranien, au cœur de la crise, de certains proches du pouvoir actuel, annoncent que tout n’est pas permis, en matière de « rapprochement avec l’Iran » et qu’il doit exister un cadre juridique fort, contre les tentatives de détournement de la loi internationale.

A l’heure où on annonce des sondages défavorables à Obama (49-42), au cours des prochains midterms de l’automne, un changement de cap en Turquie pourrait faire voler en éclats l’alliance objective de l’Administration Obama avec les Frères Musulmans, dont leur cheville ouvrière, bien mal en point, Recep Tayyip Erdogan, serviteur zélé de la stratégie américano-iranienne…

Marc Brzustowski.

Source : Harold Rhode : Les Jours d’Erdogan sont-ils comptés? gatestoneinstitute.org Article original
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Notes

1″>Article original « Erdoğan implies US ambassador to be expelled », Today’s Zaman.

2″>Article original For a further explanation of the differences between these two Islamist factions, see Harold Rhode, « Mapping Political Islam in Turkey ».

3″>Article original We in the West use the word « Turkish » as an adjective to describe Turkey, and « Turkic » to describe Turks in today’s Russia, the Central Asian Republics, and in Xinjiang, China. Nevertheless, there is a feeling that despite their differences, all of these peoples emanate from one people, and are like close family. From their point of view, Non-Turkish and non-Turkic Muslims are not part of the « family. »

4″>Article original See, « Fethullah Gülen’s Grand Ambition », Rachel Sharon Krespin, and « Turkish investigation into Islamic sect expanded », BBC News. 21 June 1999.

5″>Article original « U.S. charter schools tied to powerful Turkish imam ». 60 Minutes, CBS News, May 13, 2012.

6″>Article original « Reclusive Turkish Imam Criticizes Gaza Flotilla », Wall Street Journal.

7″>Article original From personal interviews with students educated in Gülen schools in Turkey and Central Asia, his people look for potential supporters from among their students. Those selected are invited to « sohbetler » « conversations » »>Article original where anti-American/Western, anti-Christian, and anti-Semitic views are often propagated, but kept private not to jeopardize political support abroad.

8″>Article original This is similar to the « alliance » at present between Israel and many Sunni leaders — especially the Saudis, and the Gulf States – who oppose Shiite Iran. After « regime change » in Iran, it remains to be seen how long this « alliance » will last. Similarly, after Saddam Hussein invaded Kuwait in 1990, until America liberated Kuwait, the Saudis and Kuwaitis maintained relationships with Jewish groups in Western capitals. The day Kuwait was liberated, the Saudis and Kuwaitis severed virtually all contact with these Jewish leaders.

9″>Article original For more on these riots and demonstrations, see, « Turkish police storm protest camp using teargas and rubber bullets, » The Guardian.
10″>Article original This is from conversations with Gülenists throughout the country at that time.

11″>Article original Public examples of these emotional outbursts are many. To cite just two: In June, 2009, Erdoğan lashed out at Israeli President Shimon Peres, calling Israelis killers. Earlier this year, when the Gezi Park demonstrations took place, he labeled the participants « Çapulcus » – low-life good for nothings.

12″>Article original « Draft law aims to ban all prep schools, punish if necessary », Today’s Zaman.

13″>Article original « Fethullah Gulen: Is Islamic Cleric in Self-Exile Behind Turkey’s High-Profile Arrests? », International Business Times

14″>Article original « More arrests as power struggle racks Erdogan government in Turkey, » CNN.com

15″>Article original « Israeli airlines to resume flights to Turkey after six-year hiatus, » The Jerusalem Post

16″>Article original For a detailed study of Gülen’s Turkish/Turkic Islam, see « Fethullah Gulen and His Liberal ‘Turkish Islam’ Movement », GLORIA.
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