Il n’est pas une personnalité occidentale importante, d’Angela Merkel à Hillary Clinton, en passant par Joe Biden, qui n’ait protesté contre l’emprisonnement arbitraire de Mikhaïl Khodorkovsky.

La greffière du tribunal qui a tapé les minutes de son procès a, plus tard, révélé à un journal d’opposition, que le Juge chargé du dossier n’a pas écrit une seule ligne du verdict, totalement dicté de l’extérieur depuis le Kremlin »>Article original. Passée au détecteur de mensonges, à la suite de ses confidences, elle a, un peu plus tard, été démissionnée.

En 2011, lorsque Joe Biden fait un discours important de politique générale, à l’Université d’Etat de Moscou, il ne peut s’empêcher de mentionner le dossier Khodorkovsky. Il le présente comme une tâche au palmarès déjà aussi sombre qu’impressionnant des violations russes des droits de l’homme. Tous les grands investisseurs étrangers le nomment comme la métaphore la plus parlante des risques liés à l’envie de faire des affaires en Russie : même le plus riche et le plus puissant des hommes d’affaires peut tout perdre du jour au lendemain, face à la poigne de fer du « Tsar ».

Pour la presse juive américaine et israélienne, le cas Khodorkovsky marque le retour des « vieux démons » antisémites, rappelant les jours les plus sombres de l’ère soviétique stalinienne. Mais, même au moment de la chute du communisme, malgré plusieurs tentatives d’attiser le ressentiment populaire contre les oligarques, dont certains sont Juifs, de façon assez surprenante, ces campagnes ont très peu marché. Sans doute, les Russes étaient-ils trop préoccupés par leur survie immédiate. D’autre part, les oligarches juifs sont issus d’une époque soviétique, où il n’était pas bon d’afficher ses origines ou sa religion.

Khodorkovsky, du fait de ses ambitions et de son bras de fer avec Poutine, n’échappe pas à la règle. De père juif et de mère orthodoxe, il est peu probable qu’il ait eu loisir de s’identifier comme Juif, même si la presse juive a adopté sa cause.

Son ancien adjoint, au sommet de Yukos, Léonid Nevzlin, s’est enfui en Israël, du fait qu’il n’existe pas d’accord d’extradition entre la Russie et l’Etat juif, en prévision des mêmes accusations que celles qui se sont abattues contre son partenaire, dont celle de meurtre. Il a raconté que chacun d’entre eux avait fait des choix contraires et délibérés, contre les risques de persécution d’Etat qu’ils encouraient. « J’ai toujours su que j’étais Juif avant d’être citoyen russe », dit Nevzlin. « Khodorkovsky pensait le contraire et l’affaire Yukos nous a confronté à ce choix. Je respecte celui de Khodorkovsky. Il a voulu rester… »

Il est resté, jusqu’à adopter la figure christique du Juste entre les mains de César. Il s’est réinventé son personnage et reconverti en martyr exemplaire de la Russie, en se constituant une armature d’homme politique libéral. Il a écrit des éditoriaux dans de nombreuses publications occidentales, comme le New York Times. Il a maintenu une longue correspondance avec Lyudmila Ulitskaya, l’une des plus célèbres romancières russes. Il dispose d’un réseau très étoffé de relations publiques , avec des équipes basées à Moscou, Londres, Paris, Washington et New York.

Lors du 2nd procès, en 2010, encore plus politisé que le précédent, son armada d’avocats s’est montrée très disponible, donnant ses n° de téléphone portable aux journalistes. Son groupement de relations publiques a, même, embauché Rendy Scheunemann, le conseiller de John Mc Cain en politique étrangère, qui a aussi, fait un saut dans l’équipe de Sarah Palin. Mais, il est probable qu’aucune société de communications n’aurait pu le rendre aussi sympathique, sans l’aide involontaire du Kremlin. Les procédures et poursuites inlassables de Vladimir Poutine, son désir insatiable de le voir croupir en prison, ses rictus nerveux et ses éclairs de colère dans les yeux, dès qu’on évoquait le nom de Khodorkovsky devant lui, la condamnation à l’exil sibérien, sur un site exposé aux radiations, alors qu’il aurait dû bénéficier d’une cellule moscovite, ont fait beaucoup pour renforcer son capital de sympathie. Tout a contribué à montrer qu’il était victime d’un acharnement démesuré. Après tout, il n’y avait rien, en apparence, qu’il ait fait de plus ou de pire que la plupart des autres oligarques.

Pour le blogueur Alexeï Navalny : « c’est un affreux transgresseur des droits des actionnaires minoritaires, un fraudeur impénitent du fisc, mais ce n’est pas pour cela qu’il est en prison ».

Selon Alexi Gobulovitch, qui a détenu plusieurs postes importants dans diverses sociétés oligarchiques, dont Yukos et Menatep (la banque de Khodorkovsky) : « ce n’est pas un dissident, mais la victime de mauvaises décisions, à commencer par les siennes ». « Il y a encore des millions, dont on ne parle jamais, en jeu ». Les anciens actionnaires de Yukos réclament encore, par l’intermédiaire de la Cour Européenne des Droits de l’homme, 98 milliards de $ de dommages et intérêts à la Russie, soit l’équivalent de sa valeur, au moment où elle est mise en faillite, une somme jamais égalée de toute l’histoire de l’institution.

« Tout cela démontre le caractère exceptionnellement impitoyable et intrigant de Khodorkovsky », selon David Hoffmann, qui a rédigé « Les Oligarques », le récit le plus détaillé retraçant leur épopée, au sein de la Russie dérégulée d’après la chute du Mur.

Khodorkovsky et ses comparses ne resteront, sans doute, pas dans l’histoire comme des entrepreneurs qui faisaient en sorte que la Russie aille de l’avant, mais plutôt comme un danger pour son développement futur. Selon Lee S. Wolosky, ancien responsable du contre-terrorisme sous Clinton et professeur à Columbia, ces personnages hauts en couleur ont, surtout, menacé la transition russe vers la démocratie et le libre-marché, au point de provoquer un retour à l’autoritarisme, du fait de la position précaire du pays, au moment où ils sont entrés en scène et du fait des procédés qu’ils ont employés.

Ils apparaissent à un moment où il fut décidé de lancer la Russie la tête la première dans le capitalisme sauvage, sur la foi des théories d’économistes comme Jeffrey Sachs, aujourd’hui consultant spécial de Ban Ki Moon et partisan de la « thérapie de choc », pour des pays comme le Brésil, la Pologne et la Russie. Selon certains observateurs, elle a fait 3, 2 millions de victimes de la paupérisation, du fait de cette reconcentration du marché entre les mains d’une poignée d’hommes.

Il a s’agi d’un chaos dérégulé, non pas tant parce que personne ne respectait les règles, mais parce personne ne savait quelle règle il aurait fallu respecter. A cette époque, les systèmes pyramidaux fleurissent, l’inflation explose pour atteindre des sommets, l’épargne de millions de gens s’évapore du jour au lendemain. L’appauvrissement devient contagieux, sauf pour quelques rares hommes qui parviennent à s’enrichir, en exploitant les failles géantes que présente ce désordre. Certains spéculent sur la dévalorisation du rouble et se font une petite fortune en une après-midi.

A la même époque, Khodorkovsky a su transformer ses relations au sein du Parti pour en faire un club privé, puis a investi dans un commerce d’importation d’ordinateurs privés. Cette petite société lui a servi de moyen de blanchiment pour reconvertir des crédits d’Etat en liquide. En quelques opérations rondement menées, il a pu monter sa propre banque privée : Menatep . Khodorkovsky a su employer ses liquidités, au moment où l’Etat devait privatiser ses vastes propriétés industrielles. Le concepteur principal du système qu’il a mis sur pied est Vladimir Potanin.

Sachant que le gouvernement aurait besoin de liquidités pour payer, ne serait-ce que les salaires au sein de ses entreprises, il suffisait que quelques banques, comme celles de Potanin ou Khodorkovsky lui prêtent l’argent dont il avait besoin, pour mettre en gage des pans entiers de ces industries et anticiper sur l’inévitable défaut de paiement. En ce cas, ces banques proposaient la mise aux enchères de ces entreprises, possessions d’Etat. Et ce qui devait arriver arriva. Ces banquiers débrouillards ont pu s’emparer des joyaux de la couronne, en intégrant des ressources pétrolières et de gaz naturel, sachant qu’à l’époque la Russie en est le premier producteur mondial.

En réalité, le plus souvent, ces ventes aux enchères sont truquées, de façon à ce que ce soient bien ces banques qui prennent possession de ces atouts industriels. C’est ainsi que Menatep a manœuvré pour s’octroyer parmi les plus vastes et les plus efficientes sociétés de production pétrolière. Elle n’a pas eu besoin d’investir plus de 159 millions de $ pour obtenir 45% des actions d’une brochette de sociétés que Khodorkovsky a reconcentrées pour les transformer sous le sigle de Yukos.

Deux ans plus tard, la société valait 8 milliards de $ et pouvait rivaliser avec les entreprises occidentales les plus importantes. Pour être tout-à-fait équitable, personne n’était en mesure d’évaluer exactement leur valeur réelle quand ces sociétés ont été mises aux enchères. Mais, même en tenant compte de l’effort de modernisation consenti par Khodorkovsky, cette évaluation ne peut apparaître que comme artificiellement basse.

Cette façon de faire est la marque de fabrique du caractère impitoyable de Khodorkovsky. Peu de temps après la vente aux enchères, il envoie une légion de ses hommes de mains s’emparer des commandes des villes pétrolières qu’il vient d’acquérir, pour superviser la production et mettre la main sur les livres de compte. Chaque oligarque possédait ainsi sa propre petite armée privée, aux ordres. Mais ce n’est encore que le début.

Il met alors sur pied un système de transfert de fonds vers l’étranger, qu’on appelle le « transfert des tarifs ». Yukos contraignait ses filiales locales à lui vendre le pétrole à des prix dont les taux étaient, là encore, artificiellement bas. En 1999, ils atteignent, par exemple, 1,70 $ le baril. Ce pétrole est revendu à l’étranger au prix du marché, c’est-à-dire : 15$ le baril. On pense qu’ainsi Khodorkovsky a siphonné pour 800 millions de $ en 36 semaines.

Il place ensuite sa fortune dans des sociétés-écrans, à travers des paradis fiscaux de toute la planète. Ce système de transfert de prix a été la façon la plus rapide de faire s’évader les capitaux hors de Russie. On estime cette volatilité à plus de 150 milliards de $, entre 1992 à 2000. Le système n’est soumis à aucune taxe, dont le pays avait cruellement besoin, ce qui saigne à blanc les villes autour des centres de production. Wolosky évoque le cas de Nefteyugansk, où le déficit en matière de taxe locale s’élève à 200 millions de $, auquel s’ajoutent les arriérés de salaires et les coupes nettes dans les paies, menant à une situation sociale explosive.

Des manifestations sont organisées face aux établissements de Youkos, menées par le maire local, Vladimir Pethukov, principal opposant à Khodorkovsky. Quelques temps plus tard, Pethukov est retrouvé mort sur la route qui le menait à son travail. Il n’est, évidemment, pas certain que Khodorkovsky ou ses adjoints au sein de Yukos aient jamais donné l’ordre, mais plus qu’une présomption.

De telles pratiques étaient courantes, dans le cours de l’édification d’un empire commercial. Dans la plupart des cas, il y a eu du sang, mais on ne pouvait pas remonter jusqu’à l’oligarque responsable. Celui-ci ou son bureau décisionnaire ne donnait que la direction dans laquelle l’entreprise devait aller. En fait, son service de sécurité prenait les dispositions qui s’appliquaient à la situation et, ensuite, coupait le contact et brouillait les pistes. Selon Golubovitch : « Ils étaient capables de tout, au besoin, de prendre, en coulisses, les décisions en marge de la loi ».

Son chef de la sécurité en est accusé en 2005 et condamné à la prison à vie. Il n’y a pas de charge contre Khodorkovsky, même si Poutine l’en accuse. A cette époque, Khodorkovsky a déjà commencé à opérer un changement d’optique et de comportement. Il commence, en effet, par être durement frappé par l’effondrement de l’économie russe, dès août 1998. Il devait trouver une issue. Auparavant, il stockait les prêts des banques occidentales, attirées par le « miracle » russe. Il a continué d’acquérir des prêts à très haut taux d’intérêts, prenant des risques colossaux. En 1998, c’est la débâcle. Il doit faire le tour des banques occidentales en disant qu’à ce stade, il ne peut pas rendre ce qu’il doit.

A la même période, il déclare la guerre aux investisseurs étrangers qui ont pris des actions dans Yukos. Un exemple : Kenneth Dart détenait 13% de certaines sociétés affiliées. Khodorkovsky investit des dizaines de millions d’actions supplémentaires pour diluer la part de capital dont dispose Dart, qui passe de 13 à 4%. L’effondrement du marché russe l’amène aussi à spéculer sur les prix du pétrole en Asie du Sud-Est.

D’un autre côté, il fait en sorte de clarifier et de rendre propres ses opérations de Yakos, afin de poursuivre les négociations pour la vente de Yukos, à Chevron, Exxon Mobil, BP. Pour la première fois, il commence à payer des dividendes à ses actionnaires et a réinvestir une partie de ses propres gains dans les zones de production. Les prix du Pétrole rebondissent en 1999/2000, ce qui fait remonter la valeur intrinsèque de Yukos. Il aurait, sans doute, pu s’en séparer à temps.

Mais, là réside la principale erreur de Khodorkovsky : devenu trop riche, il ne partage pas avec la nouvelle nomenklatura de Poutine et de ses siloviki, ces anciens du KGB dont la plupart a évolué à l’ombre des oligarches, en sont devenus les serviteurs, alors que ceux-ci ont atteint les sommets. Le chef d’Etat-Major de Poutine lui a, pourtant, bien fait comprendre exactement à qui il devait donner et à quels partis politiques. Mais Khodorkovsky n’obtiendra jamais la valeur de Youkos, qui sera conduite à la faillite, à coups de feuilles d’impôts gonflées artificiellement. Réponse du berger à la bergère… Il devient insolvable. Yukos est saisie et mise aux enchères à des prix défiant toute concurrence à l’entreprise Rosneft , détenue par un barbouze, ami proche de Poutine.

En prison, Khodorkovsky a réussi à parer aux manœuvres de son tortionnaire, à développer un système de relations publiques électrisant et à faire oublier la vie qu’il menait avant 2003. Il est devenu ce prisonnier de conscience victime d’un Kremlin rapace. Tous ceux qui présenteraient cette partie obscure de sa vie sont considérés comme des défaitistes, qui, baissant les bras devant le pouvoir, feraient l’apologie du Kremlin et contribuent, ainsi, à renforcer le dossier de défense de Khodorkovsky.

Poutine et Khodorkovsky en sont venus à se repousser l’un l’autre, dans leurs propres cordes : Poutine est le seul qui ait eu le cran de s’élever contre les abus des oligarques, qui menaçaient de mener la Russie à la faillite. Mais, pour développer la Russie, il a besoin des investisseurs étrangers, qui voient, dans l’emprisonnement de Khodorkovsky le symbole qu’on ne peut pas faire d’affaires avec cet Etat sans risquer le pire.

Le pire ou presque, puisque l’ex-homme d’affaires n’éprouve plus le besoin de travailler, à sa sortie de détention.

C’est pourquoi Khodorkovsky a pu sortir, plus tôt que prévu des geôles et des camps russes.

Marc Brzustowski.

Source : Julia Ioffe|31 Mai 31 2011 7:00 tabletmag.com Article original

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