Très beau et dense roman de Charles Lewinsky.
Le destin de Kurt Gerron, vedette du théâtre et du cinéma, obligé de vanter le camp de concentration.C’est une histoire très réelle que nous raconte Charles Lewinsky dans « Retour indésirable », un destin terrible, horrible, mais traité de manière merveilleuse et émouvante.
On croyait avoir déjà tout lu sur l’Allemagne d’entre-deux-guerres et l’Holocauste.
Ce roman nous en offre un regard neuf et captivant de bout en bout.
On ne sait pourquoi on n’a pas repris son titre allemand, plus explicite : « Gerron ».
Car c’est la vie de cet homme qui est rapportée, avec ses éléments historiques et sa psychologie réinventée par le romancier.
Né en 1897 à Berlin, de son vrai nom Kurt Gerson, il est un juif allemand, blessé sur le front de l’Yser en 1914-1918.
Il commença des études de médecine avant de bifurquer vers le théâtre, le cabaret et la réalisation de films.
Il joua dans « L’Opéra de quatre sous » de Brecht et Kurt Weill, à sa création en 1928. Il fut à l’affiche de « L’Ange bleu » de von Sternberg avec Marlene Dietrich (notre photo).
Mais, surtout, il fut bien malgré lui au centre d’un incroyable mensonge imaginé par les nazis, lorsqu’il était enfermé à la fin de la guerre dans le camp de concentration de Theresienstadt, près de Prague (là où mourut Robert Desnos), un camp particulier où se trouvaient les « célébrités » en attente d’être envoyées à Auschwitz et gazées là.
C’est ce camp que visita la Croix-Rouge en juin 1944 quand son représentant fut mystifié par une mise en scène nazie tendant à prouver que cela « se passait bien » et qu’il y régnait un confort relatif alors que la vie y était épouvantable.
Le commandant du camp, Karl Rahm, commanda à Gerron, sur une idée de Goebbels, la réalisation « in situ » d’un film de propagande faisant croire que ce camp était un « rêve » pour tous les Juifs.
On y montrerait une vie quasi idyllique où tout, bien sûr, serait faux.
Le film fut réalisé sous le titre de « Le Führer donne une ville aux Juifs ».

Mais Gerron, malgré la promesse d’une vie sauve, fut quand même envoyé à Auschwitz avec sa femme Olga, le 30 octobre 1944, et y fut gazé.
Trois jours plus tard, les chambres à gaz étaient plastiquées et le camp fermait sous l’ordre d’Himmler.
Trois jours de plus et il eut sans doute la vie sauve.
« Peut-être existe-t-il vraiment un dramaturge céleste et rien ne l’amuse davantage que de scier la planche servant de siège aux latrines.
De vous regarder dégringoler dans la merde. Le monde entier est une gigantesque pétaudière », fait dire Lewinsky à son héros.
Le roman raconte les quelques jours où Gerron, enfermé au camp de Theresienstadt, doit donner sa réponse à cette demande des nazis.
Il se remémore toute sa vie, avec sa suite de bonheurs et de malheurs.
Le dernier choix qu’il doit faire est pascalien.
Soit obéir à l’ordre et faire un film scandaleux et ridicule mais que le monde entier jugera comme tel et qui pourrait – on sent que la défaite allemande est proche – retarder l’échéance d’une mort sinon promise.
Soit, alors, refuser et prendre le premier train pour Auschwitz.
Charles Lewinsky rend au personnage de Gerron, un homme tout en rondeurs, « gros comme un tas de viande », disait méchamment Brecht de lui, toute son humanité, sa finesse, ses interrogations, son amour si tendre et complice pour Olga.
On est sans cesse amusé et ému à lire sa vie.
D’abord son enfance, avec un grand-père merveilleux qui avait toujours mille histoires à lui raconter pour illustrer le monde et qui lui donna le goût de la scène.
Il verra toujours sa propre vie comme une pièce, la tragédie bouffonne d’un dieu pervers.
Sur le front de l’Yser en 1914, un éclat d’obus le touche aux testicules et le rend eunuque, lui donnant aussi cette rondeur un peu molle.
Il n’aura jamais d’autres enfants que le théâtre, le cabaret et les nombreux films qu’il réalisa en Allemagne, puis, après l’arrivée des nazis, aux Pays-Bas où il s’exila en 1933.
Mais, pris par son amour de la scène, grisé par ses succès, il n’a rien vu venir.
Il aurait pu fuir à temps à Hollywood comme von Sternberg, il eut des propositions, mais il y répondit trop tard, si bien qu’il fut pris au piège de la guerre de 1940, rattrapé par les nazis qui l’enfermèrent d’abord dans le camp hollandais de Westenbork, où il anima même un cabaret et monta des spectacles, avant d’être envoyé à Theresienstadt.
Il le dit à un moment : « Nous avons effectué notre ascension ensemble, les nazis et moi.
Je suis devenu célèbre, ils sont arrivés au pouvoir.
Par la faute de ceci, je n’ai pas vu cela ».
Ce roman est souvent une découverte.
Il est rare de suivre comme ça la guerre de 1914 du côté allemand, d’entendre les échos du Berlin de la scène, des films de l’Ufa (l’Hollywood berlinois), les potins aussi autour de Bertold Brecht ou de Marlene et de von Sternberg. Lewinsky est aussi parvenu à rendre l’horreur, au jour le jour, d’un camp comme celui de Theresienstadt et les réflexions de ceux qui y survivaient, devinant l’Holocauste en cours, même s’ils ne pouvaient en connaître les détails que nous connaissons aujourd’hui.
Si Gerron a quand même réalisé ce film scandaleux et ridicule, c’est, en dernière analyse, qu’il voulait, une fois encore, avant une mort certaine, être lui-même, c’est-à-dire un artiste, un réalisateur, vivre enfin et non pas mourir, même via l’abjection d’un film de propagande.
La scène fut sa vie, sa seule vie, et Charles Lewinsky rend un bel hommage à ces êtres au bord du gouffre, laminés par le vent de l’Histoire, qui tâchent quand même de croire en l’amour et de se redresser.

Guy Duplat/ La Libre Belgique Article original
TAGS : Histoire Nazisme Shoah Goebbels Kurt Gerron Charles Lewinsky
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