Plusieurs scénarios sont possibles, voire cumulables: appui d’une zone libérée par les rebelles, no fly zone, tirs ciblés en représailles ou conflagration générale. Mais qui aurait intérêt à entrer en guerre?Contradictoires, les messages des autorités turques: les uns minimisent la tension, les autres brandissent la menace. Mais depuis le 3 octobre, un tournant semble s’opérer.
Ce jour-là, un obus de mortier syrien tombe sur le village d’Akçakale, tuant une mère et ses quatre enfants. L’armée turque riposte immédiatement et le Parlement turc donne feu vert au gouvernement pour mener des opérations hors de ses frontières. Les jours suivants, les incidents se multiplient, l’armée turque répond coup pour coup aux tirs syriens atteignant son territoire. Elle avait déjà renforcé sa présence militaire, batteries d’artillerie et chars notamment, sur la frontière avec la Syrie, longue de 900 kilomètres.

Et mercredi 10, le chef d’état-major turc menace la Syrie d’une réponse encore plus puissante si elle continue ses tirs vers le territoire turc. Tandis que l’après-midi même, l’aviation turque force un airbus syrien civil, et ses 30 passagers, reliant Moscou à Damas à atterrir à Ankara. L’avion syrien est reparti, délesté de sa cargaison suspecte, du matériel d’armement selon certains médias turcs.
La veille, le secrétaire général de l’Otan, Anders Fogh Rasmussen, avait appelé la Turquie et la Syrie à éviter l’escalade et à faire preuve de modération. Car les ingrédients sont là qui pourraient très vite tourner à la déflagration régionale. Plusieurs scénarios sont possibles, voire cumulables: appui d’une zone libérée par les rebelles, no fly zone, tirs ciblés en représailles ou conflagration générale. Mais qui aurait intérêt à entrer en guerre?
Syrie: rodomontades et pusillanimité
Le régime de Bachar el-Assad espère-t-il qu’une intervention étrangère en Syrie ressoude la population autour de lui? Très nationalistes, les Syriens pourraient en effet mal supporter la présence de militaires originaires de l’ancienne puissance ottomane, de pays voisins arabes rivaux ou de l’Occident. Mais à l’inverse, le régime syrien a commis de tels méfaits, la répression est si sanglante qu’il n’est pas exclu que la population syrienne se sente au contraire soulagée par une intervention de l’extérieur.
Pour autant la Syrie répliquera-t-elle à la Turquie? A considérer les précédents israélo-syriens, ce serait étonnant. Elle ne l’a pas fait en septembre 2007, après qu’une escadrille de chasseurs-bombardiers israéliens a détruit un «centre de recherche agricole» qui aurait abrité des équipements nucléaires livrés en grand secret par la Corée du Nord.
Pas de réplique à l’égard d’Israël, non plus, en 2006 lorsque l’aviation de l’Etat hébreu a survolé le palais présidentiel près de Lattaquié. Tel-Aviv dénonçait ainsi la protection accordée par Damas au Hamas et signifiait à Bachar el-Assad que les services israéliens avaient les moyens de le localiser et de le toucher quand ils le voulaient.
Pas de réplique encore, trois ans plus tôt, lorsque l’armée de l’air israélienne avait visé un camp du Djihad islamique, à la frontière syro-libanaise après une attaque suicide meurtrière sur le territoire de l’Etat hébreu.
Et puis, l’armée syrienne sait bien qu’elle ne fait pas le poids face à l’armée turque; elle possède des chars et des avions en quantité, sans cependant qu’on puisse en connaître l’état réel de fonctionnement; d’ailleurs au bout d’un an et demi, elle n’est toujours pas parvenue à mater les opposants.
«Le régime de Bachar el-Assad est maître dans l’art de manœuvrer, analyse l’ancien diplomate et blogueur Ignace Leverrier. Il sait parfaitement jouer des uns contre les autres. Il provoque selon une logique binaire, parfois très simpliste (“l’ennemi de mon ennemi est mon ami”). Il essaie peut-être actuellement de mettre un coin entre l’armée turque et le gouvernement de RT Erdogan, dont les relations sont tendues. Mais s’il mobilise son armée, c’est pour se protéger lui. D’abord et avant tout.»
Ariane Bonzon – Slate.Fr Article original
Journaliste, spécialiste de politique étrangère. Elle a été en poste à Istanbul, Jérusalem et Johannesbourg. Vit et travaille actuellement entre la France et la Turquie. Dernier ouvrage paru: Dialogue sur le tabou arménien, d’Ahmet Insel et Michel Marian, entretien d’Ariane Bonzon, ed. Liana Levi, 2009.
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