Les marchés pétroliers et boursiers mondiaux risquent d’être « suspendus aux lèvres » du Venezuela ces prochains jours, car des troubles, assez probables, suite au résultat de l’élection présidentielle de ce dimanche ne sauraient être anodins. Le pays exporte 1,7 millions de barils de pétrole par jour et est assis sur les plus grandes réserves mondiales prouvées d’or noir, supérieurs aux 250 milliards de barils de l’Arabie saoudite ; il disposerait avec le bassin de l’Orénoque de 296 milliards de barils récupérables à moyen terme si le progrès technologique et la hausse des prix du pétrole continuent au rythme actuel (ainsi que mille milliards de barils de ressources accessibles dans des conditions nettement plus hypothétiques).

Les écoles, la plupart des services publics et nombre d’entreprises fermées demain

Les Venezuéliens des deux camps avouent d’ailleurs leur inquiétude ces derniers jours. La plupart estiment que, politiquement, le camp vaincu ne pourra se permettre, après une posture de déni raisonnable d’une journée, de ne pas reconnaître sa défaite. Mais des dérapages de partisans frustrés et armés (des arsenaux sont cachés dans certains « barrios », notamment celui dit du « 23 Janvier ») sont possibles, surtout si le résultat est serré. Par mesure de sécurité, les écoles, la plupart des services publics et nombre d’entreprises privées seront fermées demain, voire mardi. Il est interdit d’acheter de l’alcool ou d’en servir au restaurant depuis vendredi 18 h.

Pour autant, le calme pourrait retomber assez vite si Hugo Chavez l’emporte ; bien qu’elle ait tenté en 2002 un coup d’Etat désastreux, l’opposition, qui recrute plutôt dans les classes moyennes et aisées, n’a pas de tradition de contestation violente, habituée il est vrai à la défaite dans douze des quatorze scrutins organisés sous Chavez. Un analyste pronostiquait en cas de défaite de Henrique Capriles « quelques pneus brûlés dans des quartiers anti Chavez et puis tout reviendrait à la normale mardi ». Sur le plan géostratégique, un nouveau mandat d’Hugo Chavez n’apporterait pas non plus de grands changements. Le pays continuerait d’approvisionner en pétrole ces Etats-Unis (40 % de ses débouchés) qu’Hugo Chavez couvre d’insultes et à collaborer avec une Colombie pro-américaine vouée aux gémonies il y a peu.

Personne ne veut « insulter l’avenir » en se liant à Hugo Chavez

La « révolution bolivarienne » censée permettre au Venezuela de s’assurer un leadership géostratégique régional dans la lutte contre l’impérialisme américain a fait long feu. Malgré les milliards de dollars versés au Nicaragua, à Cuba, à l’Equateur, à l’Argentine, à la Bolivie (et même, provocation envers Washington, à un quartier défavorisé de New York pour une adduction d’eau), le Venezuela n’exerce pas d’influence régionale forte, malgré son adhésion récente au Mercosur, le pôle de pseudo intégration du cône sud de l’Amérique latine (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay).

Le président de gauche du Pérou, Ollanta Humala, a pris des distances avec Hugo Chavez, explique un diplomate, tout comme celui de l’Equateur, Rafael Correa. Dilma Roussef, la présidente du Brésil, ne lui a pas apporté de soutien marqué avant le scrutin, tout comme Christina Kirchner, la présidente de l’Argentine. Personne ne veut « insulter l’avenir » en se liant à Hugo Chavez alors que Henrique Capriles a des chances raisonnables de l’emporter. Seul le président bolivien, Evo Morales, affiche un chavisme éclatant.

Si, précisément, le candidat de l’opposition l’emporte, ce serait, en revanche, un mini séisme régional. L’argent consacré aux aventures géostratégiques d’Hugo Chavez, estimé à 28 milliards de dollars par an, « serait mieux utilisé au développement d’infrastructures nationales dans les transports, la santé ou l’éducation », explique Hiram Gaviria, un député de l’opposition. Henrique Capriles suspendrait donc les livraisons à Cuba de pétrole à prix ultra préférentiels (une aide estimée à environ 6 milliards de dollars par an). Un choc pour le régime des frères Castro équivalent à l’arrêt des subventions soviétiques en 1992. L’aide au Nicaragua socialiste serait aussi interrompue. Les relations, en plein essor, avec la Chine (qui doit bénéficier de 400 000 barils de pétrole par jour en échange de dizaines de milliards de dollars de crédit à moyen terme) ne seraient pas revues à la baisse, mais ses termes seraient renégociées. Enfin, et surtout, le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, perdrait un partenaire précieux, auquel il a rendu visite ici en janvier dernier. Aux termes d’un contrat signé en 2008, l’Iran a construit une usine de ciment et une de tracteurs, d’où sort pourtant très peu de tracteurs, dans le bassin de Roraima, riche en uranium…

Une victoire de Henrique Capriles serait donc un rude coup pour l’Iran et Cuba, ainsi que pour les partisans d’un socialisme radical qui ne compterait alors plus en Amérique latine que sur la Bolivie pour rêver. Et ce serait vraisemblablement une très bonne opération pour les occidentaux en général et les Etats-Unis en particulier.

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL À CARACAS
Écrit par Yves BOURDILLON – Journaliste Article original

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