BARDELLA : IL SUFFIT QUE L’IMAGE RESTE

Mediapart publie des messages antisémites datant de 2013 qu’il attribue à Jordan Bardella et affirme les avoir authentifiés. Bardella répond qu’il ne les a jamais écrits, parle de « faux grossiers » et annonce des poursuites.

L’affaire pourrait en rester, pour l’instant, à cette contradiction. Mais elle est déjà devenue autre chose. Il suffit de parcourir les titres, les commentaires, les réactions : le nom de Bardella voyage désormais en compagnie du mot « antisémitisme ». Les messages sont encore « attribués » dans les formulations prudentes ; ailleurs, cette précaution commence à s’effacer. Et il n’est pas difficile d’imaginer ce qui restera lorsque les détails de l’affaire auront été oubliés : « Bardella, il y avait quand même cette histoire d’antisémitisme. »

C’est là que l’opération devient intéressante. Une accusation ne produit pas seulement de la croyance ou de l’incrédulité ; elle produit une association. Elle rapproche un homme et une idée, un visage et un mot, et ce rapprochement peut persister longtemps après que les circonstances précises qui l’ont fait naître ont disparu de la mémoire.
Les Juifs connaissent depuis longtemps cette autonomie des représentations. Les Protocoles des Sages de Sion ont été démasqués comme faux depuis plus d’un siècle, sans que disparaisse avec eux l’imaginaire qu’ils avaient contribué à répandre : les Juifs contrôlant les banques, la presse, les gouvernements, agissant secrètement derrière les événements. Le document s’est effondré ; la représentation lui a survécu.
Même chose avec les fausses citations du Talmud. On peut démontrer qu’une phrase a été inventée, falsifiée, mal traduite ou arrachée à une controverse rabbinique ; pendant le temps nécessaire à cette explication, quelque chose a déjà été installé : le Talmud, donc les Juifs, enseigneraient la haine des non-Juifs. La réfutation est longue, l’image instantanée.
Gaza relève d’un cas différent, puisqu’il ne s’agit pas de faux documents et que les morts, les destructions et les souffrances palestiniennes sont réels. C’est leur qualification qui est en cause. Le bon sens oblige à distinguer une guerre atroce de l’intention de détruire un peuple comme tel. Pourtant « génocide », porté et répété par des militants, des ONG et des organismes internationaux dont les positions sur Israël ne sont pas celles d’observateurs sans parti pris, tend à devenir non plus une qualification à démontrer mais le nom même de l’événement. On ne parle plus de l’« accusation de génocide à Gaza », mais du « génocide à Gaza ». Le mot finit par commander la lecture des faits qu’il était supposé qualifier.

Il serait surtout naïf de croire que ce genre d’opération se produit toujours par hasard, comme si le rapprochement des mêmes mots, des mêmes images et la disparition progressive des mêmes précautions n’étaient que les effets innocents de la circulation de l’information. La manipulation moderne est beaucoup plus savante. Elle n’a pas nécessairement besoin d’un faux grossier ni d’une consigne que l’on retrouverait écrite quelque part. Elle organise un cadre, choisit ce qui frappera, ce qui sera répété, ce qui devra s’associer dans les esprits, puis laisse les mécanismes ordinaires de l’information accomplir le reste.
C’est même là son habileté. Ceux qui la relaient n’ont pas tous besoin d’être complices, ni même conscients de la relayer. Un journaliste reprend une information, un responsable politique la commente, un chroniqueur l’interprète, un internaute la réduit à quelques mots ; chacun peut agir pour ses propres raisons et parfois en toute bonne foi. Une opération calculée peut parfaitement utiliser des relais spontanés. Elle est d’autant plus efficace que, parvenue au bout de la chaîne, elle ne ressemble plus à une opération.
C’est ce qui rend l’affaire actuelle particulièrement révélatrice. Il n’est pas nécessaire de savoir aujourd’hui ce que deviendront les messages publiés par Mediapart pour observer ce qui est déjà en train de se produire. Ce qui circule n’est plus seulement une information sur des messages attribués à Bardella. C’est une association.
Bardella. Antisémitisme.
Et cette association intervient à un moment politique où elle n’a évidemment rien d’anodin. Le président du Rassemblement national est l’une des figures centrales de la vie politique française et son parti a fait depuis plusieurs années de la lutte contre l’antisémitisme un élément important de sa normalisation. Faire surgir aujourd’hui, à côté de son nom, des phrases d’un antisémitisme brutal atteint donc exactement le point où son image politique est la plus vulnérable.
Cela ne démontre pas à soi seul qui a organisé quoi. Mais cela interdit la naïveté. Une manipulation politique intelligente ne choisit pas seulement sa cible ; elle choisit le moment, le point sensible, le vocabulaire qui blessera le plus profondément et surtout l’image qui restera lorsque l’affaire elle-même aura cessé d’occuper les journaux.

Nous avons une conception beaucoup trop ancienne de la propagande. Nous imaginons encore le mensonge grossier, le document fabriqué, la photographie truquée, le propagandiste qui répète son slogan jusqu’à l’écœurement. Les techniques contemporaines peuvent être infiniment plus fines. Il n’est même plus nécessaire d’imposer une conclusion. Il suffit parfois d’organiser les prémisses à partir desquelles chacun tirera ensuite, très librement, la conclusion attendue.
C’est pourquoi les faits ne suffisent plus à nous protéger. Encore faut-il regarder comment ils arrivent jusqu’à nous, dans quel ordre, accompagnés de quels mots, de quelles images, de quelles associations, et se demander à qui profite la représentation ainsi construite.
Dans quelques semaines, l’affaire Mediapart aura peut-être été remplacée par dix autres. Les lecteurs auront oublié les formulations exactes, les dates, les démentis, les détails des conversations publiées. Mais il est possible qu’une chose demeure, beaucoup plus simple que tout le reste :
Bardella. Antisémitisme.
Une manipulation réussie n’a pas besoin que l’on se souvienne de son histoire.
Il lui suffit que l’image reste.

Charles Rojzman

JForum.fr

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