Quand l’Allemagne achète Arrow-3 et vote contre le Golan
Israël vient de livrer à l’Allemagne l’un de ses atouts stratégiques les plus sensibles, le système antimissile Arrow-3, au terme du plus important contrat d’armement de son histoire. Quelques heures plus tard, Berlin votait à l’Assemblée générale de l’ONU une résolution exigeant le retrait israélien du plateau du Golan. Deux gestes en apparence contradictoires, qui cristallisent le malaise entre deux alliés liés par la mémoire historique… mais aussi par des intérêts très concrets.
Le contrat Arrow-3, estimé à environ 3,5–3,8 milliards d’euros selon les sources, fait de l’Allemagne le premier pays au monde, hors Israël, à déployer ce bouclier antimissile de très longue portée. Développé conjointement par Israël Aerospace Industries et les États-Unis, l’Arrow-3 est conçu pour intercepter des missiles balistiques en dehors de l’atmosphère, à plus de 100 km d’altitude. Il a été mis à rude épreuve lors des vagues de tirs iraniens et houthistes contre Israël en 2024–2025, où il a affiché un taux d’interception particulièrement élevé, limitant les dégâts humains et économiques malgré des centaines de projectiles tirés.
La première batterie doit être déployée sur la base de Holzdorf, au sud de Berlin, appelée à devenir un pivot de la défense aérienne allemande et européenne. Le système viendra coiffer, au sommet de l’architecture de défense, les batteries Patriot et IRIS-T déjà en service, dans un contexte où la menace balistique russe, notamment en direction de l’Europe centrale, est prise très au sérieux à Berlin. Le gouvernement allemand a déjà annoncé qu’il comptait acquérir à terme trois batteries complètes et suit de près le développement de la future génération Arrow-4, encore plus performante.
Pour l’industrie israélienne de défense, ce contrat est un tournant : il consacre Israël comme fournisseur de technologies stratégiques pour un grand pays de l’OTAN. Pour l’Allemagne, il s’agit d’un pilier de la réorientation de sa politique de sécurité depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Berlin assume désormais un rôle de « bouclier » pour ses voisins européens, et l’Arrow-3 doit devenir l’un des symboles de cette nouvelle posture.
Cette coopération étroite intervient pourtant après une séquence de fortes tensions. En août 2025, le chancelier Friedrich Merz avait décidé un embargo partiel sur les exportations d’armes vers Israël, invoquant les combats à Gaza et la situation humanitaire. Les licences d’exportation susceptibles d’être liées au théâtre gazaoui avaient été gelées « jusqu’à nouvel ordre ». Ce n’est qu’après l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu, jugé globalement stable, que Berlin a levé ces restrictions fin novembre, revenant à un examen au cas par cas des demandes israéliennes. Le contrat Arrow-3, négocié de longue date et destiné à la défense du territoire allemand, n’a jamais été remis en cause, mais l’épisode a laissé des traces à Jérusalem.
C’est dans ce climat déjà chargé qu’est intervenue la résolution annuelle de l’Assemblée générale de l’ONU sur le Golan syrien. Le texte, porté par des États arabes et soutenu par l’axe pro-syrien, qualifie l’annexion israélienne du plateau de « nulle et non avenue » et exige un retrait complet aux lignes du 4 juin 1967. Sur 171 États participants au vote, 123 ont approuvé la résolution, 7 s’y sont opposés et 41 se sont abstenus. Parmi les voix favorables figurent l’Allemagne, mais aussi la Hongrie et l’Ukraine, pourtant souvent perçues comme proches d’Israël sur la scène internationale.
À Jérusalem, la réaction ne s’est pas fait attendre. L’ambassadeur israélien Danny Danon a dénoncé un « déni total de la réalité », rappelant que le Golan constitue pour Israël une ligne de défense critique face à l’Iran et à ses supplétifs présents en Syrie. Les autorités israéliennes répètent depuis des années qu’elles ne reviendront pas aux frontières d’avant 1967, considérées comme indéfendables, et que la souveraineté israélienne sur le Golan est pour elles non négociable.
Dès lors, la question qui agite les milieux diplomatiques israéliens est simple : que vaut la solidarité stratégique allemande quand, sur la scène multilatérale, Berlin s’aligne sur des textes perçus en Israël comme hostiles ? Aux yeux de nombreux responsables israéliens, l’enchaînement est amer : d’un côté, Israël fournit à l’Allemagne un bouclier antimissile pour la protéger de menaces balistiques venues de l’Est ; de l’autre, ce même partenaire se joint à une résolution qui nie la légitimité de la présence israélienne sur l’un de ses verrous géostratégiques.
Le chancelier Merz est attendu à Jérusalem dans les prochains jours. Sa visite, consacrée officiellement à la relance de la coopération bilatérale et au suivi du cessez-le-feu à Gaza, sera aussi l’occasion de clarifier cette ambiguïté. Berlin veut-il rester un allié stratégique fiable, acceptant de parfois diverger dans les forums onusiens tout en consolidant la coopération sécuritaire ? Ou bien Israël doit-il se préparer à un partenaire de plus en plus soumis aux pressions de l’ONU et de l’opinion publique européenne ? En filigrane, une interrogation dérangeante se pose pour nombre d’Israéliens : Israël protège aujourd’hui le ciel allemand ; en retour, l’Allemagne protège-t-elle vraiment la sécurité d’Israël, ou lui plante-t-elle un couteau dans le dos diplomatique ?
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