Du lycée aux tranchées, les années d’apprentissage de Marc Bloch
Né en 1886 à Lyon, Marc Bloch grandit dans une famille juive alsacienne. Après des études brillantes et un début de carrière prometteur, il participe aux combats de Grande Guerre. Comment mobilise-t-il sa propre expérience de guerre pour l’analyser et s’en faire l’historien ?
L’enfance de Marc Bloch, un environnement fertile
Marc Bloch est issu d’une famille juive d’origine alsacienne, des « optants » qui ont choisi la France après la perte de l’Alsace-Lorraine à la suite de la défaite française pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871.
Son grand-père paternel, Marc Bloch, est instituteur puis directeur d’école. Son père, Gustave Bloch, est historien, normalien et professeur d’histoire ancienne à l’université de Lyon puis à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris et à la Sorbonne. C’est donc dans un environnement culturel fertile qu’évolue le jeune Marc Bloch.
Pour l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, Marc Bloch hérite de ce qu’il appellera plus tard la « méthode critique » : « En 1923, Marc Bloch rend un hommage particulier à l’apprentissage de l’histoire qu’il doit à son père, Gustave Bloch. Ce dernier a eu un rôle déterminant dans la formation intellectuelle de son fils. L’École des Annales, à laquelle Marc Bloch a participé en tant que co-fondateur avec Lucien Febvre, a ensuite critiqué l’histoire telle qu’elle se pratiquait encore au début du 20e siècle. Pourtant, même s’il s’est ensuite tourné vers une nouvelle façon d’écrire l’histoire, Marc Bloch a été solidement formé par cette ancienne école, sous l’influence directe de son père. »
Ainsi, après des études au lycée Louis-le-Grand à Paris, Marc Bloch intègre à son tour l’École normale supérieure, en 1904, et obtient l’agrégation d’histoire et géographie en 1908. Après un séjour d’un an à Berlin et à Leipzig, il devient pensionnaire de la Fondation Thiers, entre 1909 et 1912.
Par sa formation académique et sa filiation familiale, Marc Bloch est un produit de l’histoire universitaire, mais il commence déjà à montrer son originalité.
Il s’intéresse à la sociologie et à la psychologie, notamment aux ouvrages d’Émile Durkheim.
Entre 1912 et 1913, Marc Bloch fait ses premiers pas professionnels en lycée, à Montpellier puis à Amiens.
Patriote, soldat et historien engagé pendant la Première Guerre mondiale
Marc Bloch est ainsi très tôt, en partie à travers son histoire familiale et en partie par ses propres choix, un patriote et un fonctionnaire. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, Marc Bloch est aussitôt mobilisé comme sergent d’infanterie.
Son engagement pour la France est total. Blessé, malade, il retourne cependant au combat. Il fait partie de ces combattants qui ont vécu les quatre années d’une guerre particulièrement meurtrière.
Il est décoré pour ses faits de guerre, de la croix de guerre et de la Légion d’honneur.
Dans le parcours de Marc Bloch, 1914 apparaît comme un tournant décisif.
« Malgré son statut de soldat mobilisé, il ne cesse de réfléchir et d’analyser la situation, comme s’il ne pouvait se défaire de son esprit critique d’historien. Bloch, alors engagé dans les combats en raison de son âge, écrit deux choses importantes pendant la guerre : d’une part, il rédige ses souvenirs de guerre, immédiatement après avoir été blessé, relatant les sept premiers mois du conflit. On y retrouve déjà sa réflexion sur la mémoire et l’oubli, un thème qu’il commence à explorer pendant qu’il est encore au front. D’autre part, il laisse dans sa correspondance des légendes très évocatrices sur les photographies prises pendant le conflit », précise l’historienne Annette Becker.
Marc Bloch ne perd pas ses habitudes intellectuelles au front, même s’il craint de perdre la main. En historien, presque en anthropologue, il remplit plusieurs carnets de notes tout au long du conflit et prend des photographies. Même au milieu des obus dans les tranchées de la première guerre « l’esprit de curiosité, qui m’abandonne rarement, ne m’avait pas quitté », note-t-il dans ses Souvenirs de guerre. Son objet partout et toujours ? L’homme, les hommes « le pluriel mieux que le singulier propice à l’abstraction », cette abstraction qu’il fuyait, les hommes dans le temps.
À la faveur de sa convalescence, il consigne ses souvenirs de guerre, publiés en 1969, car il souhaite lutter contre l’oubli et fixer son témoignage. À la sortie de la guerre, il rédige un article « Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », publié en 1921.
Il y développe des idées qui annoncent un pan de son œuvre future, notamment le travail sur l’inconscient collectif, sur les croyances, et l’apport de la sociologie pour faire de l’histoire.
Le jeune historien s’appuie également sur sa propre expérience combattante pour rédiger cet article. La Grande Guerre apparaît ainsi comme un atelier de sa pensée, qui lui permet de mûrir certaines réflexions et d’en débuter d’autres, qui vont connaître un destin fructueux dans ses ouvrages ultérieurs, et jusque dans la création de l’école des Annales. A suivre….
Pour en savoir plus
Annette Becker est historienne, professeure émérite à l’Université Paris-Nanterre et membre senior honoraire de l’Institut universitaire de France. Elle est spécialiste de l’histoire de la Première Guerre mondiale.
Stéphane Audoin-Rouzeau est historien, directeur d’études de l’EHESS et président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. Il est spécialiste d’anthropologie historique du combat et de la violence de guerre au 20e siècle.
Lecture de L’Étrange défaite écrit par Marc Bloch en 1940 et publié en 1946 à titre posthume
Lecture de Souvenirs de guerre : 1914-1915 de Marc Bloch, publié en 1969 à titre posthume
Lecture de « Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre » de Marc Bloch, publié en 1921
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Marc Bloch, arborant la croix de guerre reçue en 1918. Crédit : Bridgeman images.
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