L’Iran face à son plus grand défi depuis le 7 octobre

Encaissant les échecs tactiques, la République islamique conservait l’avantage stratégique. Les frappes sur Beyrouth et Téhéran changeront-elles la donne ?

L’Iran face à son plus grand défi depuis le 7 octobre

Le guide suprême iranien Ali Khamenei prie aux côtés du président Massoud Pezeshkian face à la dépouille mortelle du chef politique du Hamas, Ismaïl Haniyé, assassiné la veille à Téhéran, le 1er août 2024. Iranian Supreme Leader’s Website/AFP

Le vent est-il sur le point de tourner pour l’Iran ?
Depuis le début de la guerre à Gaza, la République islamique a encaissé les échecs tactiques face à Israël, tout en réussissant à conserver l’avantage stratégique du côté de « l’axe de la résistance ». Du moins jusqu’à la frappe sur Majdel Chams, dans le Golan occupé, qui a tué douze enfants et adolescents le 27 juillet et indigné l’ensemble de la communauté internationale, contribuant à éclipser la situation dans l’enclave palestinienne. Car les suites de cette attaque attribuée au Hezbollah, que ce dernier réfute mais qui semblerait être le résultat d’une erreur, pourraient changer la donne. En moins de quelques heures dans la nuit de mardi à mercredi, deux frappes attribuées à Israël se sont succédé à Beyrouth puis Téhéran, tuant Fouad Chokor, un haut commandant du Hezbollah, en réponse à Majdel Chams, et Ismaïl Haniyé, le chef politique du Hamas. Les derniers d’une longue liste de responsables de « l’axe de la résistance » éliminés depuis le 7 octobre, alors que l’armée israélienne a affirmé jeudi que Mohammad Deif, commandant de la branche armée du Hamas, était bien mort lors d’un raid meurtrier effectué le 13 juillet près d’al-Mawassi, ce que le mouvement islamiste a démenti.

Une victoire stratégique pour « l’axe de la résistance »

Jusqu’à présent, le mot d’ordre était d’absorber ces défaites tactiques sans céder aux provocations israéliennes, malgré le mécontentement de certains alliés de Téhéran et d’une partie de leur base. Depuis près de dix mois, plus d’une vingtaine de hauts responsables du Corps des gardiens de la révolution islamique ont ainsi été tués, tout comme de hauts gradés militaires du Hezbollah – principal bouclier de l’Iran –, sans parler des pertes humaines et de la destruction massive de la bande de Gaza, où deux des trois leaders du Hamas parmi les plus recherchés par Israël ont été déclarés morts par l’État hébreu. En dépit de cela, Téhéran et ses affiliés avaient atteint plusieurs de leurs objectifs : l’Iran est désormais perçu comme le principal défenseur de la cause palestinienne dans la région ; le conflit est resté limité à la bande de Gaza et à quelques théâtres d’opération locaux ; « l’axe de la résistance » a prouvé sa capacité de nuisance en faisant étalage de « l’unité des fronts » ; le Hamas continue de subsister contre l’armée israélienne à Gaza ; la normalisation israélo-saoudienne est reportée momentanément ; et le soutien international à Israël s’est largement étiolé. Ultimement, il s’agit surtout de consolider et protéger deux piliers de la République islamique, son réseau de supplétifs et son programme nucléaire, qui servirait de recours dans le cas où son pouvoir de dissuasion exercé à travers ses alliés régionaux diminue. Cette victoire stratégique paraissait jusque-là difficilement réversible, alors que Tel-Aviv persistait à conduire une guerre à laquelle tous aimeraient mettre un terme, entravant notamment les artificielles négociations pour un cessez-le-feu et une libération des otages qui n’est qu’un ameçon pour une trêve dans l’espoir d’un arrêt des combats, et la surbie du Hamas.

« Il est dans l’intérêt de l’Iran d’absorber les défaites tactiques tandis qu’Israël fait face à une apparente défaite stratégique. Israël a détruit Gaza. Et tandis que le monde assiste à à la fin du Hamas, la gauche israélienne  cherche à déchirer le tissu social sans y parvenir ». Mais, avec des pourparlers à la traîne en vue d’une trêve à Gaza, la multiplication des attentats ciblés et la mise en lumière d’échecs sécuritaires au cœur de « l’axe de la résistance » depuis le 7 octobre contribuent à mettre en péril la position que son chef de file s’est forgée dans la région au fil des décennies. Après les deux frappes à Beyrouth et Téhéran, « l’Iran paraît incompétent, exposé, infiltré, et il y a un effet cumulatif quand autant de hauts reponsables sont tués si fréquemment et de manière si humiliante », indique sur X l’analyste Émile Hokayem, qui estimait jusque-là que l’Iran avait su tirer avantage de la guerre à Gaza. Car continuer à accuser les coups sans perspective de sortie de crise incite Israël à frapper toujours plus fort, sachant que l’Iran perdrait son avantage stratégique dans le cas où la guerre se régionalisait, d’autant plus s’il en est tenu pour responsable. « Netanyahu pousse Téhéran à l’escalade et à l’expansion de la guerre, dont il a plus que jamais besoin politiquement. Cette tactique fonctionne en phase avec la politique américaine et garantit à Israël un soutien moral et matériel des États-Unis et de l’Occident », souligne quant à lui Abdolrasool Divsallar, de l’agence onusienne de recherche sur le désarmement (Unidir), sur son compte X.

Une humiliation subie en plein capitale iranienne

Si Téhéran continue de vouloir éviter un embrasement régional, il entend aussi laver le dernier affront subi. Certes, cet assassinat ne représente pas en soi un coup dur stratégique pour la République islamique. Le leader palestinien, bien qu’il ait contribué au rapprochement entre le Hamas et l’Iran, sera remplacé, tout comme le Hezbollah continuera d’opérer malgré la mort de Fouad Chokor. La disparition de Kassem Soleimani, commandant de la force al-Qods des gardiens de la révolution tué par un drone américain à l’aéroport de Bagdad en janvier 2020, n’avait pas suffi à enrayer le fonctionnement du réseau de supplétifs de l’Iran au Moyen-Orient. Mais l’épisode est considéré comme une véritable humiliation, après tous les revers essuyés ces derniers mois. C’est tout d’abord dans la capitale iranienne qu’a été tué Ismaïl Haniyé. Le bâtiment touché, où le chef politique du Hamas résidait habituellement lors de ses passages dans la ville, serait en outre lié à la présidence iranienne et appartiendrait à un complexe réservé aux invités diplomatiques de haut rang, selon une source citée par le média Amwaj. Qui plus est, le leader palestinien a été assassiné au soir de sa rencontre avec le guide suprême Ali Khamenei et de sa participation à l’investiture du nouveau président de la République islamique, le réformiste Massoud Pezeshkian, qui l’avait alors chaleureusement embrassé. Et quelques heures après la frappe visant Fouad Chokor à Beyrouth.

Une affiche géante du président iranien Massoud Pezeshkian et du chef du bureau politique du Hamas Ismaïl Haniyé, tué à Téhéran le 31 juillet 2024, sur la place Valise à Téhéran, le lendemain. Photo AFPUne affiche géante du président iranien Massoud Pezeshkian et du chef du bureau politique du Hamas Ismaïl Haniyé, tué à Téhéran le 31 juillet 2024, sur la place Valise à Téhéran, le lendemain. Photo AFP

Le double assassinat des dernières 48 heures oblige ainsi « l’axe de la résistance » à réagir. Et la réponse ne sera pas laissée aux seuls supplétifs de l’Iran, alors que le Hezbollah a déjà annoncé préparer sa propre riposte. « Le régime sioniste criminel et terroriste a tué notre cher invité chez nous et nous a endeuillés, mais cela ouvre la voie à un châtiment sévère à son encontre », a déclaré le guide suprême iranien en personne, cité par l’agence de presse officielle IRNA. Une suite du premier échange de tirs directs entre l’Iran et Israël en avril dernier, lorsque plus de trois cents cinquante missiles et drones avaient été lancés en direction de l’État hébreu, en réponse à l’attaque de l’annexe consulaire iranienne à Damas imputée à Israël le 1er avril. Prenant acte des précautions de Téhéran pour éviter l’escalade – l’attaque avait été communiquée à l’avance à travers des intermédiaires, permettant l’interception de la quasi totalité des projectiles –, Israël avait lui aussi mesuré sa réponse à la réponse, en envoyant trois missiles près d’Ispahan, qui n’avaient pas fait de dégâts, selon les médias iraniens, et avait surtout détruit tous les radars avec une nouvelle technologie, dont Israël a le secret.

Une riposte de l’Iran ou coordonnée avec ses supplétifs ?

S’il faut en croire la rhétorique iranienne, la riposte sera cette fois plus forte. Téhéran avait prévenu à l’époque que toute nouvelle agression d’Israël contre son territoire ou ses intérêts entraînerait une réponse directe, violente et rapide, sans recours à la « patience stratégique » pour choisir le lieu et le moment les plus appropriés pour riposter. Entre monter d’un cran dans la réaction et éviter le risque de représailles violentes, le bon calibrage est cependant difficile à trouver. D’autant que la préparation et l’exécution de l’opération devraient cette fois être tenues secrètes, selon une source proche des Iraniens interrogée par notre journal. L’Iran enverra-t-il encore plus de drones et de missiles en direction de l’État hébreu ? Ou utilisera-t-il des missiles plus sophistiqués et précis pour démontrer que lui aussi peut atteindre n’importe quelle cible en Israël ? Ou encore, bien que les moyens à sa disposition soient plus limités que ceux du Hezbollah pour diversifier les attaques, changera-t-il de mode opératoire ?

La réalité est surtout que le niveau technologique de l’Iran reste basique, comme ses drones. Que ses capacités réelles sont largement en deçà de ses fanfaronnades. Le fait que Israël puisse se promener en Iran à loisir en est la plus claire démonstration. L’Iran l’a compris, les Houthis aussi après le coup qu’ils ont reçu, sachant d’avance que les autres cibles au Yémen seront encore plus dévastatrices.

Les différents tests effectués par Israël ces derniers temps montrent surtout qu’avant de détruire les centrales nucléaires, les cibles politiques sont beaucoup plus dévastatrices pour le régime et plus à la portée d’Israël.

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