Ludwig Wittgenstein, Grammaire philosophique. (Tel, Gallimard)

Maurice-Ruben Hayoun le 20.07.2020

Voici l’un des ouvrages les plus importants de ce mathématicien- philosophe qui sort de l’ordinaire. Philosophe d’origine autrichienne né en 1889 et mort à Cambridge en 1951, devenu citoyen britannique, Wittgenstein fut à la fois philosophe et mathématicien.

Ludwig Wittgenstein (1889-1951) -Philosophe-Tractatus (II) - La Culture de  A à Z

Ce sont des amis britanniques, entre autres, qui le convaincront de retourner à ses spéculations philosophiques après s’en être détourné pendant une assez longue période.

Cette grammaire philosophique ne doit pas être confondue avec la syntaxe traditionnelle de la phrase. La grammaire garantit l’intelligibilité du discours. Mais ici ce n’est pas vraiment le sujet. Il s’agit plutôt d’une construction linguistique du réel, comme on peut le constater en scrutant quelques citations reproduites infra..

Par exemple, quelle est la relation entre l’arbre en tant que plante et le mot arbre, censé le désigner. Dans le Tractatus… l’auteur définissait la philosophie comme étant essentiellement la critique du langage, démontrant ainsi la continuité de ce thème dans sa pensée.

Quels sont les différents sens du terme grammaire ? Nous en trouvons quatre chez Wittgenstein :
a) la grammaire philosophique régit les rapports entre le langage et la réalité.
B) la grammaire ne nous dit pas le vrai ou le faux, mais ce qui a du sens et ce qui n’en a pas.
C) la grammaire est le procès-verbal des transactions linguistiques.
D) les impressions psychologiques qui les accompagnent (p 11 in fine)..

On a déjà relevé plus haut que la recherche du vrai chez Wittgenstein passe après la constitution de la certitude, ce qui représente à ses yeux l’essentiel de sa recherche.

La traductrice a adjoint au texte un petit glossaire afin de préciser son approche lorsqu’il s’agit d’emplois particuliers de certains termes par l’auteur. Notamment le terme allemand Beweis, pris généralement dans le sens de preuve ou de démonstration. Ensuite nous lisons un très long sommaire de 56 pages résumant de manière détaillée les principales entrées de ce texte.

On n’y pense pas toujours, mais il convient de se demander dans quelle mesure comprenons nous le sens d’une proposition ? Est ce le cas dès le milieu de la proposition ou bien faut il attendre la fin de celle-ci pour être convaincu d’en avoir perçu le sens ?

Cela me semble plus approprié à la langue germanique où la syntaxe peut placer l’auxiliaire et l’opérateur négatif tout à la fin d’une subordonnée. ON raconte même à ce sujet une anecdote savoureuse concernant un grand écrivain qui s’isole dans un coin de la forêt viennoise. Mais il est reconnu par un de ses admirateurs qui lui demande ce qu’il peut faire derrière les bosquets. Il répondit ceci : je cherche l’auxiliaire d’une subordonnée allemande…

Si je comprends bien ce que veut dire Wittgenstein dans cette Grammaire philosophique, il y a u une différence indéniable entre les règles syntaxiques et les règles sémantiques. Mais les deux demeurent inextricablement liées.

On ne peut pas faire dire n’importe quoi aux concepts. Si un énoncé n’est pas formellement articulé, il n’a aucune intelligibilité. L’auteur donne plusieurs exemples concrets, par exemple : moi, lait, sucre !

Ainsi formulé, cela ne veut rien dire. Mais si la syntaxe est corrigée, l’énoncé regagne un sens, par exemple : Je prends du sucre dans le lait… L’auteur donne un autre exemple, encore plus clair.

Vous ne pouvez pas dire il fait chaud aujourd’hui pour signifier tout le contraire, à savoir qu’il fait froid. Il existe donc une différence, soulignée plus haut, entre la règle immuable de la grammaire, de la syntaxe et celles de la sémantique. Le sens en soi dépasse la cadre étroit de l’usage grammatical. Et pourtant, il ne peut pas en faire abstraction totalement.

Il est assez malaisé de rendre compte globalement, sinon en s’en référer à des passages du sommaire détaillé. Comme on pourra mieux le comprendre en lisant les citations suivantes, ce qui préoccupe le plus notre mathématicien, c’est le rapport entre le terme et le réel.

On peut dire qu’il opère une reconstruction linguistique du réel qui nous entoure. En d’autres termes, le mot bleu renvoie automatiquement à la couleur qu’il semble désigner ? Si ce bleu est la couleur perçue hier dans une grande luminosité est moins flamboyante par mauvais temps, peut-on faire confiance à sa mémoire et se dire que c’est toujours, dans les deux cas, le même objet…

On relèvera aussi les définitions très subtiles de l’idée même de compréhension
En voici quelques exemples :
Quand comprenons nous une phrase ? Quand nous avons fini de la prononcer ou pendant que nous la prononçons ?,
Le symbole écrit ne devient signe de négation que par la façon dont il fonctionne. La façon dont on l’emploie dans le jeu.
A quel signe voit-on que quelqu’un comprend un jeu ? N’apprend-il pas le jeu simplement en regardant les joueurs ? Apprendre et parler sans règles explicites. Nous comparons toujours le langage avec un jeu.

En quoi consiste la signification d’un mot comme peut-être ?.Je sais comment on l’emploie. Il s’agit d’un cas semblable lorsqu’on m’explique un calcul que je ne comprends pas exactement. Maintenant je sais comment continuer. Comment sais- je que je le sais ?
Les mots « splendide, Ah, peut-être», chacun peut être l’expression d’un sentiment. Mais je n’appelle pas ce sentiment la signification du mot. Je peux remplacer les sentiments par une intonation ou des gestes.

Nous ne nous soucions que de l’explication de la signification, en aucun cas de la signification elle-même.
Comprendre un mot —- C’est une chose d’un incroyable complexité.
Par connaissance, nous entendons t els et tels processus et d’autres similaires.
Comprendre, laisser une proposition agir sur soi.

Dans quel cas dirons nous qu’il comprend le mot bleu ? Et dans quelles circonstances pourra t il le dire ? Ou pourrai – il dire qu’à un certain moment il l’avait compris ? S’il dit j’ai pris la boule au petit bonheur, je n’avais pas compris le mot, devrons nous le croire ? —– il ne peut pourtant pas se tromper, s’il dit qu’il n’a pas compris le «mot». Remarque sur la grammaire de la déclaration «je n’ai pas compris le mot.»

Ce que nous appelons comprendre, ce n’est pas l’action qui nous montre la compréhension mais un état dont cette action est un indice.
Comprendre= c’est laisser une proposition agir sur soi.
Il en est du processus de la compréhension comme de l’objet arithmétique trois.
Ce qui nous intéresse dans le signe, c’est ce contient sa grammaire.
Peut on chercher quelque chose de rouge à partir du mot rouge ? A t on besoin d’une image mathématique pour cela ? Un ordre. Nous ordonne t il réellement ? Fais maintenant ce que d’après ton souvenir, tu as fait autrefois. Si d’après mon souvenir l’échantillon de couleur m’apparaît plus sombre qu’il ne l’était hier, je ne dois plus donner raison à ma mémoire.

La «relation entre le langage et la réalité» est faite par les explications des mots — qui appartiennent à la théorie du langage. La corrélation de l’objet et du mot est une partie du symbolisme. Dire que cette corrélation est d’autre psychologique est une interprétation inexacte.

Je caresse un projet ; je me vois faire ceci et cela. Comment sais je qu’il s’agit de moi ? Ou bien comment sais- je que le mot Je me représente ? L’illusion que les mots font dans la pensée ce que la proposition énonce à leur sujet.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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1 Commentaire
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Elie de Paris

Que dire alors de celui qui émet une opinion avant d’avoir écouter l’entièreté d’une démonstration, et de l’avoir, réellement, appréhendée ?
Pire, que faire de « l’emission », du « halo » et enfin de ce qui est perçu ?
Que reste-t-il de l’Information, si sa forme finale dépend principalement de son émetteur, puis de ceux qui la relaient ensuite ?
Nos Sages ‘h’ zl ont expliqué, extraordinairement, tout ce mécanisme et l’ont condensé dans les Pirkey Avoth, les « principes » des Pères . Une lecture recommandée pour tous les âges de vie, puisque comprise à chaque étape de celle-là différemment…