Stéphane Köchlin, Arthur Köestler, la fin des illusions. Cerf

Voici un ouvrage qui fera date, même si la complexité du personnage étudié laisse encore quelques questions pendantes… Par exemple la question du sionisme; reprenait il à son compte les projets politiques d’un établissement en juif Palestine mandataire… Ce n’est pas la faute de l’auteur qui s’est honorablement acquitté de sa tâche. Je m’en réfère à une expression qui présente l’ouvrage : notre homme a eu mille vies, il a touché à tant de choses qu’on s’y perd aisément. Mais il nous offre aussi son aide en résumant son œuvre de manière lapidaire: il confesse avoir un faible pour le vagabondage et vouloir devenir journaliste; ce qu’il concrétisera en fin de compte en bravant tous les dangers.

Ce qui m’a frappé dans cette affaire, c’est le lieu géographique qui abritait jadis de très nombreuses communautés juives dont cet homme est originaire. Le second point tient à la contusion qui régnait alors et caractérisait l’hostilité des relations, notamment en ce qui concerne les relations entre les individus ou les communautés. Pourtant, ces régions européennes, centrale et orientale ont fourni à l’histoire culturelle de remarquables sujets, des savants qui fondèrent des disciplines nouvelles. Ce fut le cas des juifs qui durent se battre pour trouver un espace de repos où développer leurs talents. Ils vécurent une vie d’errances, peu favorable à du vagabondage . Chassés d’un pays à l’autre. Ce fut le cas principalement pour Koestler qui partagea vie entre de grandes capitales européennes, Paris, Berlin mais aussi Jérusalem et le Caire.

L’auteur poursuit son héros dans ce vaste monde en gestation qui convenait bien à un juif polyglotte et en gésine d’une idéologie autour de laquelle il pouvait créer une œuvre et s’établir enfin quelque part.

L’œuvre majeure de Köestler, celle qui lui ouvrit durablement es portes de la célébrité est évidemment Le zéro et l’infini. Est-il nécessaire de revenir sur cette question qui a aveuglé les yeux d’une Europe judéo-chrétienne au point de chasser toute connexion de la divinité avec le monde réel, avec l’homme qui croyait ne devoir son existence qu’à lui-même et à personne d’autre. Dans ce monde en émoi et profondément divisé des années trente, Köestler adhéra au parti communiste. Un parti totalitaire qui avait ses propres lois, ses propres conceptions du monde et de l’histoire. Et ses propres tribunaux. Et c’est là tout le drame : le parti a toujours raison, ne se trompe jamais, dispose de la vie de chacun de ses membres, il viole l’intimité de tout un chacun, organise et justifie toutes les grandes purges : il est le dieu sur terre. C’est bien cette folie furieuse que Köestler va dénoncer dans son manifeste dont la naissance et la diffusion ont connu bien des péripéties. Köstler dénonce ces dérives criminelles et entend défendre les droits des hommes, là où le parti se voulait l’incarnation de l’infini tandis que l’homme, l’individu, était la valeur proche de zéro.

Une telle philosophie choqua considérablement les militants qui crièrent à la trahison et diffamèrent l’auteur sans la moindre retenue. On peut consulter certains compte-rendu publiés par les thuriféraires du communisme , furieux de constater cette attaque frontale mettant à mal leurs idéaux les plus sacrés : le parti en lequel chaque militant avait placé tous ses espoirs ne pouvait pas s’être trompé. Et cela allait plus loin : après des jugements bâclés, on procédait à des exécutions sommaires. Le tout ne reposant que sur des verdicts idéologiques et non sur des règles du droit. Pas d’appel possible… Mais les partis communistes locaux ne réussirent pas à inverser la tendance en brandissant de très faibles contre-arguments. Mais l’auteur lui-même fit l’objet de violentes campagnes de dénigrement.

Il ne faut pas oublier le terrible contexte de la guerre froide où les deux parties se livraient une guerre sans merci. Quitter son camp, le dénoncer férocement publiquement, dire qu’on s’est trompé lourdement, revenait effectivement à mettre fin aux illusions. Priver de ses rêves tout un spectre du paysage politique était impardonnable. D’où ce passage risqué de Klöster de l’état de camarade solidaire et de militant exemplaire à celui de traître au service de la société capitaliste.

Aujourd’hui, on a du mal à se glisser dans la peau des protagonistes de l’époque où le petit père des peuples était unanimement adulé… S’il nourrissait des soupçons à l’égard de quiconque, personne ne pouvait soustraite cette victime innocente au terrible châtiment qui l’attendait… Et en plus, on exigeait des confessions publiques : on mourait donc deux fois : par des tribunaux de l’iniquité et ensuite en s’auto-accusant de crimes qu’n n’avait jamais commis. En effet, Staline a commis autant de crimes que d’autres tyrans sanguinaires du XXe siècle.. L’histoire jugera.

J’aurais aimé dire un mot à propos su judaïsme de Köestler. Son adhésion aux idéaux communistes trahissait une volonté de sécularisation ou de laïcisation du messianisme juif. Les idéaux des vieux prophètes hébreu ont connu une renaissance sous la plume de ce type de penseur juifs dont l’héritage biblique continue de nourrir la culture européenne.
La Bible n’a jamais cessé de nourrir la pensée moderne.

Maurice-Ruben Hayoun

Maurice-Ruben Hayoun
Né en 1951 à Agadir, le professeur Hayoun est spécialiste de la philosophie médiévale juive et judéo-arabe et du renouveau de la philosophique judéo-allemande depuis Moses Mendelssohn à Gershom Scholem, Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ses tout derniers livres portent sur ses trois auteurs.
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