Discours de Macron à l’ONU : mais au fait, qui écoute encore vraiment la France aujourd’hui ?
Face à l’émergence de nouveaux rivaux, la diplomatie française vacille entre principes d’hier et réalités de demain. Si Paris conserve d’imposants atouts stratégiques, son poids réel exige désormais de renoncer aux grandes postures pour bâtir des alliances concrètes.
Ce qu’il faut en retenir :
Un multilatéralisme nécessaire mais obsolète : Si la méthode reste indispensable face aux crises globales, les institutions nées en 1945 et leurs processus décisionnels sont désormais dépassés.
Une influence française intacte mais concurrencée : La France conserve de grands atouts stratégiques (ONU, armée, nucléaire), mais son poids relatif baisse face à l’émergence de nouvelles puissances.
Un manque de moyens et de lisibilité : La crédibilité diplomatique française est surtout freinée par des contraintes financières et des positions parfois floues ou perçues comme contradictoires.
Le besoin de coalitions ciblées : Face au recul du bloc occidental et des grands discours, la France doit s’adapter en bâtissant des alliances pragmatiques, notamment avec le Royaume-Uni.
Entretien oral retranscrit in extenso
Atlantico : Dans son discours à l’Assemblée générale de l’ONU, Emmanuel Macron a appelé à “ne pas céder à l’esprit de défaite” et à se tenir « droit aux côtés des Nations unies » face à la « loi de la jungle ». Ce soutien indéfectible à l’ONU, à l’heure où le rôle de l’organisation est maintenant contesté, peut-il être entendu ?
Frédéric Charillon : On ne saurait simplement constater que la loi de la jungle prévaut désormais, et s’en accommoder. Du reste, on n’en a pas vraiment le droit. Il faut aussi comprendre qu’il s’agissait du dernier discours d’Emmanuel Macron devant les Nations unies dans le cadre de son mandat : il ne va pas dire le contraire de ce en quoi il a toujours cru. Il existe deux constantes dans sa politique étrangère : le plaidoyer pour l’Europe et le plaidoyer pour le multilatéralisme. De ce point de vue, le propos n’est pas une surprise. La question de savoir s’il a des chances d’être entendu appelle toutefois une réponse négative. Mais ce discours n’est pas fait pour emporter immédiatement l’adhésion. Il vise à montrer qu’il demeure des pays, principalement européens, qui continuent d’affirmer que la seule solution réside dans le multilatéralisme. Le reste ne réglera rien. Cela demeure vrai intellectuellement. Que cela ne soit pas à la mode, que cela ne soit pas entendu, est une autre affaire. Je pense néanmoins que ce discours trouvera un écho. Non parce que la France entraînerait derrière elle l’ensemble des États (évidemment que non), mais parce que l’on s’inscrit dans un camp : celui des pays qui refusent la politique du fait accompli, convaincus qu’elle n’est bonne pour personne. Parmi les alliés démocratiques figurent le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud et le Japon. Des pays qui ne sont pas des démocraties, mais qui estiment qu’il faut que tout le monde se parle, peuvent également s’y retrouver : la Chine, les pays du Golfe et quelques autres. La Chine, grande puissance commerciale, n’a nulle envie que le commerce international soit détruit par des guerres commerciales et des droits de douane. Cela ne signifie pas que nous serons les leaders de cette affaire ; chacun tente de compter dans son camp.
Le multilatéralisme n’est pas dépassé, contrairement à ce qu’on entend, parce que les problèmes sont globaux. Personne n’arrivera à régler seul l’environnement, les émissions de carbone ou la question des océans. Donald Trump critique en permanence le multilatéralisme, mais lorsqu’il a besoin d’une solution collective, il appelle tout le monde à l’aide. Cela montre bien que le multilatéralisme est la seule issue, tout simplement parce que nous sommes tous dépendants les uns des autres. C’est la grande différence avec la Guerre froide : à l’époque, on pouvait encore souhaiter la disparition de son ennemi ou de son concurrent. Aujourd’hui, personne ne souhaite la disparition de son adversaire, même si ça peut paraître paradoxal. La Chine ne souhaite pas l’effondrement économique des États-Unis, et réciproquement, car ce serait une catastrophe pour chacun des deux. Nous sommes donc obligés de travailler ensemble. C’est ça, le multilatéralisme.
Ce qui est en crise, ce n’est donc pas le multilatéralisme, ce sont les institutions nées en 1945, et notamment le processus de décision des Nations unies : cinq pays, dont la France et le Royaume-Uni, mais pas l’Inde, le Japon, le Brésil, l’Allemagne ni un pays d’Afrique, disposent d’un droit de veto. Cela, oui, est dépassé. Ce n’est pas le multilatéralisme qui est dépassé, c’est la façon dont il a été organisé en 1945 sur la base d’une situation ponctuelle. Le multilatéralisme est une méthode : il signifie que nous sommes obligés de se parler pour trouver une solution ensemble à un problème. Cette méthode n’est pas en crise. Ceux qui le croient ont tort ; ils le prouvent eux-mêmes en appelant tout le monde à l’aide lorsqu’ils ont un problème. Il faut en revanche repenser les mécanismes du multilatéralisme, car ses institutions doivent aujourd’hui être revues. La France demeure un membre permanent du Conseil de sécurité, c’est un membre important de l’Union européenne et de l’OTAN. Il n’est donc pas vrai de dire qu’elle n’est plus écoutée. En revanche, je ne suis pas certain que l’on sache très bien quelle est sa position. Pour le dire autrement, ce n’est pas que l’on n’écoute pas la France : c’est que l’on n’arrive pas forcément à comprendre ses positions. Hormis les constantes pro-européenne et multilatéraliste, que tout le monde a comprises, le message n’est pas toujours très clair sur les situations précises. C’est un peu normal, car les situations sont compliquées. Nous devrions parfois avoir un message plus visible.
Emmanuel Macron a donné son dernier discours à l’ONU. Mais qui écoute encore vraiment la France ? Quels sont les derniers hommes d’État français considérés comme ayant été plus écoutés ?
Frédéric Encel : La France est écoutée par tout le monde. Et elle est écoutée pour des raisons simples. Elle dispose, malgré tout ce qu’on peut dire, d’un siège permanent au Conseil de sécurité : cinq pays seulement, sur 193, bénéficient de cette position. Elle possède une force nucléaire indépendante, la seule dans l’espace européen. Elle occupe une place de choix au sein de la seule alliance militaire multilatérale au monde, l’OTAN, même si, à la tête de l’État le plus puissant de cette alliance, se trouve aujourd’hui quelqu’un d’extrêmement imprévisible. Elle demeure la septième économie mondiale. Elle conserve enfin des relais économiques, diplomatiques et culturels dans plusieurs dizaines d’États, sans compter sa capacité à vendre des matériels militaires en quantité et à très haute valeur ajoutée : nous sommes en deuxième position derrière les Américains. Ricaner sur le caractère prétendument secondaire ou complètement effacé de la France n’a aucune valeur analytique. Ce n’est pas exact. Nous sommes évidemment moins écoutés que les chefs d’État de puissances plus considérables. Mais qui accorde aujourd’hui un véritable sérieux à Donald Trump ? Qui considère que Vladimir Poutine n’est pas dans la duplicité vis-à-vis de ses alliés, qu’il a abandonnés les uns après les autres ? Qui croit franchement que le président Xi Jinping souhaite une parfaite équité entre les États et un monde d’amour et de fraternité ? Il existe certes un déclin en part relative, c’est incontestable.
Il y a quelques décennies, la Chine et l’Inde étaient des acteurs diplomatiques, économiques et, dans une certaine mesure, militaires secondaires. Pourquoi auraient-ils dû le rester ? On assiste donc, de manière logique dans les relations internationales, à la montée d’États qui concurrencent la France en matière d’influence (je pense au Sahel), de vente d’armements (des États d’Asie orientale ou Israël, par exemple) et sur ses fleurons civils. Je pense notamment au nucléaire civil, concurrencé par le Japon, la Corée du Sud entre autres. Cela n’équivaut pas à un déclin en part absolue. Lorsqu’un président de la République s’adresse à cent quatre-vingt-treize autres chefs d’État et de gouvernement à l’ONU, il est écouté. Ce n’est pas contestable. Cela ne signifie pas que l’on imposera des revendications de paix ou des exigences de négociation françaises. Les chefs d’État qui, dans l’histoire, ont disposé à la fois d’une aura et d’une puissance telles qu’ils pouvaient facilement imposer leurs vues au monde entier sont rarissimes. C’est quasiment jamais vu.
Emmanuel Macron a réitéré son “soutien sans failles” à l’Ukraine. Mais la France est-elle encore un acteur utile sur ce volet et par conséquent, sa voix porte-t-elle ?
Frédéric Charillon : Voici justement un des exemples de notre manque de lisibilité ! Nous soutenons l’Ukraine mais, dans le même temps, la France et le Luxembourg viennent de bloquer in extremis des sanctions contre deux oligarques russes. Mardi, les sanctions contre la Russie ont été renouvelées mais ces deux pays, dont la France, ont demandé l’exemption de deux oligarques. Les Ukrainiens en sont furieux et ne comprennent pas pourquoi. Néanmoins, sur ce volet, oui, la France demeure importante. Sans elle, on ne peut pas avoir de sanctions contre la Russie et nous avons l’une des armées les plus importantes de l’Union européenne. Financièrement, nous ne sommes pas parmi les tout premiers à soutenir l’Ukraine (nous n’avons en effet plus beaucoup d’argent), mais en termes de formation militaire et par notre poids dans l’Union européenne, tout le monde est obligé de traiter avec nous. Mais tout dépend ensuite des autres acteurs. Sur la question ukrainienne, nous attendons encore les États-Unis. Dans les régions où l’Europe ne pèse pas grand-chose et où tout se décidera à Washington ou au Qatar, nous ne pesons nous-mêmes pas grand-chose. Mais là où l’Europe joue un rôle, la France est incontournable.
Emmanuel Macron a rencontré Donald Trump puis Volodymyr Zelensky pour discuter notamment du déblocage du détroit d’Ormuz de la guerre en Ukraine. La France est-elle encore un acteur utile sur les volets ukrainien et iranien ?
Frédéric Encel : Sur le volet ukrainien, je pense qu’Emmanuel Macron demeure un acteur très utile. Cela vaut depuis l’invitation de Donald Trump au 14 juillet, dès le premier mandat de celui-ci. Il est utile de continuer à tenter de le ramener à de meilleures dispositions, voire à la raison, même si je pense que cela ne fonctionnera pas. C’est nécessaire de le tenter car Emmanuel Macron joue le rôle d’un président d’un État puissant : son rôle n’est pas de rester neutre face à Trump. Mais ce dernier s’inscrit dans une dynamique personnelle aujourd’hui incompatible avec une forme de rationalité et de pondération diplomatique. Inversons la question pour mieux comprendre : qui compte pour Donald Trump, si la France ne compte pas ? A priori, personne. Et donc, personne n’est aujourd’hui capable d’influer de manière décisive sur lui.
Sur le volet palestinien, Emmanuel Macron a dénoncé “un spectacle qui nous fait honte à tous”. Que pèsent ces paroles au regard de la position affichée par Paris ?
Frédéric Charillon : Sur ce dossier, le message français là encore n’a pas toujours été clair. On affirmait se conformer à la décision de la Cour pénale internationale concernant Benjamin Netanyahu, puis ensuite, nous avons donné le sentiment d’une position contraire. Plus personne n’arrivait à bien comprendre la position française. Les Israéliens se sont montrés furieux contre nous et les Palestiniens et ceux qui les soutenaient aussi. Aujourd’hui, ce n’est pas la France seule qui est en cause : tout le monde est impuissant face à la situation au Proche-Orient. Les Britanniques ne sont pas mieux placés que nous, et les Allemands pas davantage. Nous savons où sont les clés du problème : pour un certain nombre d’acteurs arabes, il faut que les pays du Golfe tapent fort sur la table ; pour Israël, il faut que les États-Unis le fassent. Nous ne sommes pas au premier rang de ceux qui pourront réellement peser. Ce n’est pas nouveau, et nous ne sommes pas les seuls. D’une manière générale, à la question « la France peut-elle encore faire quelque chose ? », la réponse est souvent non. Et si l’on se demande aussi si « d’autres peuvent-ils faire mieux que nous ? », la réponse est encore non. C’est une impuissance internationale. Donald Trump est arrivé au pouvoir en disant qu’il allait régler l’Ukraine en vingt-quatre heures : on a vu ce que ça a donné ! Seul, on ne peut rien ; les autres non plus. On le voit au Proche-Orient. Même les États-Unis ont tout essayé : ils ont lancé le processus de paix au début des années 1990, tenté de le relancer dans les années 2000, et voici où nous en sommes. Le processus de paix est d’abord un échec américain, mais c’est aussi l’échec de tout le monde. Il faut relativiser. Oui, nous sommes impuissants. Mais s’il n’y avait que nous qui n’arrivions à rien, ce serait presque plus simple : on se dirait qu’on ne compte effectivement pas. Il y a des dossiers où nous ne comptons pas, mais il y en a d’autres pour lesquels c’est le cas. En Syrie, nous n’avons rien pu faire, la Turquie, si.
Le recul français en Afrique (expulsions au Sahel, fin de la Françafrique) est-il irréversible, ou la France a-t-elle encore des leviers ailleurs sur le continent ?
Frédéric Charillon : Oui, en Afrique, nous avons pris une leçon. Nous avons clairement perdu sur le terrain de l’influence. Nous avons commis des erreurs et les Russes n’ont fait qu’exploiter habilement un certain nombre de nos faiblesses. Nous avons beaucoup réduit la coopération scientifique et technique au profit d’un maintien militaire limité. On a pourtant fait des choses utiles. Les Africains s’apercevront d’une certaine manière que l’on n’était pas si mauvais : nous sommes relativement parvenus à contenir les groupes djihadistes au Sahel. Aujourd’hui, les pouvoirs qui s’appuient sur Wagner et sur la Russie sont en train de perdre cette bagarre. Cela montre que nous n’étions pas incompétents. Ce recul n’est donc pas nécessairement irréversible, mais il faut se réinventer. Les Africains pouvaient légitimement se demander pourquoi, plusieurs décennies après les indépendances, il demeurait des bases militaires françaises dans leurs pays. Ils avaient le sentiment que ces bases résultaient d’une entente un peu secrète entre leurs gouvernements et la France, et non de ce qu’eux-mêmes souhaitaient. Ils auraient voulu davantage d’argent pour la coopération, la construction de routes, bien d’autres choses. On donnait de moins en moins, tout en maintenant les bases. N’empêche que militairement, je ne pense pas que l’on ait été si mauvais. Ceux qui ont parié sur Wagner plutôt que sur l’armée française le regrettent amèrement, parce qu’ils sont en train de perdre. Je ne plaide pas pour le retour des bases, mais il faut renouveler complètement notre discours, revoir notre coopération et notre posture. Il faut que la France se réinvente. Ce n’est pas facile en politique étrangère. Les exemples de pays qui ont changé avec succès leur image et leur posture sont rares, hors révolution ou changement de régime : l’Allemagne après 1945, l’Espagne après Franco. La Grande-Bretagne offre un exemple intéressant : au début de l’ère Blair, le « rebranding Britain » visait à sortir de l’image de vieille puissance coloniale pour donner une tonalité moderne, celle d’un Londres cosmopolite. Les premières années ont plutôt bien fonctionné. Il faudrait que nous y parvenions. Ce n’est pas gagné, vu la situation. Nous sommes arrivés à la fin d’un cycle.
Frédéric Encel : La France a reculé en Afrique ces dernières années, c’est vrai. Et il est vrai que l’on entretenait de meilleurs rapports avec un certain nombre de chefs d’État d’Afrique francophone, d’abord parce que Chirac avait une longue tradition et une véritable passion pour l’Afrique, dans un continuum avec Mitterrand. Mais c’était une autre époque : la Russie n’exerçait pas alors d’emprise comparable sur l’Afrique, et la Chine était beaucoup moins active sur le plan économique. Je mettrais toutefois deux bémols. D’abord, sur le plan politico-militaire, certains États reviennent. Le Tchad revient, notamment parce qu’il est extrêmement déçu, comme d’autres pays africains, par la présence russe et par le caractère absolument négatif, pillard, de la Russie dans la région. Ensuite, sur le plan économique, nous sommes en France un peu romantiques et considérons que seule l’Afrique francophone compte. Or les pays sahéliens, bien que francophones, figurent parmi les plus pauvres d’Afrique et du monde. La France a effectivement reculé, notamment en termes de contrats dans ces pays-là : c’est incontestable. Mais les apports liés à ces contrats sont économiquement négligeables. Ces dernières années, la France a progressé dans des pays beaucoup plus puissants et prometteurs, comme le Kenya ou le Nigeria. Elle est revenue au Maroc de manière positive et mutuellement intéressée. Le Maroc est aujourd’hui l’un des États africains qui montent très nettement en puissance, sur le plan infrastructurel, diplomatique et militaire. Le recul n’est donc pas systématique et certainement pas irréversible, à condition qu’une présidence, quelle qu’elle soit, décide de ne pas abandonner les alliés africains qui souhaitent le maintien de notre présence, et à condition que les Africains eux-mêmes se rendent compte de la nature extrêmement corruptrice, prédatrice et dangereuse des pénétrations russes, et dans une certaine mesure chinoises. Si l’on est Africain, surtout parmi les populations plutôt que parmi les régimes corrompus qui appellent Wagner, on sait très bien que la présence russe locale est prédatrice, qu’elle se livre au pillage de ressources et, le cas échéant, à des massacres.
L’instabilité politique intérieure de la France et ses multiples crises, notamment économique, ne constituent-elles pas un facteur de décrédibilisation ?
Frédéric Charillon : Ce qui pèse surtout, c’est un manque de moyens. Les crises et l’instabilité politiques peuvent peser, mais pas tant que cela. Il y a des pays en instabilité permanente. Les États-Unis ne sont pas non plus dans une stabilité exemplaire, eux qui activent un “shutdown” lorsque le budget n’est pas voté. L’Allemagne n’est pas en grande forme non plus. C’est un facteur. Mais le plus important demeure indubitablement notre manque de moyens. Certains pays peuvent aligner des dizaines de milliards sur la table, comme la Chine pour l’Afrique, ou les riches pays du Golfe. Nous ne le pouvons pas, et tout le monde le sait. Nous organisons des conférences internationales à Paris pour débloquer une situation, mais c’est en réalité pour demander aux autres de payer. Le budget du Quai d’Orsay a augmenté, mais il ne nous donne pas beaucoup plus de marge, car il y a aussi l’inflation qui a augmenté. D’autres pays multiplient les ouvertures d’ambassades et musclent leur présence : la Turquie est très présente en Afrique, les Émirats arabes unis également. Là est notre handicap, davantage que l’instabilité politique. La IVe République a connu vingt et un gouvernements en douze ans et a pourtant eu une politique étrangère qui fonctionnait plutôt bien. On peut s’accommoder de l’instabilité ; on ne s’accommode pas de l’absence de moyens.
L’Élysée a annoncé vouloir dépasser les « grands discours structurants », mettant l’accès sur des formes de coopérations concrètes passant par la formation de coalitions. Est-ce un ajustement réaliste au statut de puissance moyenne dans un monde qui délaisse le multilatéralisme tel qu’on l’a connu après 1945 ?
Frédéric Encel : C’est un moyen de s’adapter aux circonstances. Nous ne sommes plus dans un monde bipolaire, quoique non pas sur le plan économique et technologique : face aux États-Unis et à la Chine, oui, le monde est aujourd’hui bipolaire. Si les Français, les Européens et d’autres États ne consentent pas des efforts herculéens de financement de la recherche et du développement, notamment en matière d’intelligence artificielle, nous risquons de laisser ce duopole sino-américain s’envoler. En revanche, sur le reste, notamment sur le plan politico-militaire, il n’y a pas de duopole. Le mot « multipolaire » ne veut rien dire. Il n’existe qu’une seule alliance militaire : l’OTAN. Considérer les BRICS comme une coalition est une blague ; cela n’a aucun sens. Puisque les Français et les Européens ne peuvent plus compter sur le parapluie américain (ce qui est à mon avis définitif), qu’ils subissent une pression russe extrêmement vindicative et dangereuse, ainsi qu’une offensive économique chinoise tous azimuts, s’adapter signifie créer des coalitions de volontaires. L’Europe ne doit plus être perçue simplement comme l’Union européenne depuis 1957, dont la vocation et l’ADN étaient quasi exclusivement économiques. Il faut passer à la dimension politico-militaire. Cette coalition volontaire ne peut qu’inclure nos alliés britanniques. Il n’est pas possible de créer une Europe-puissance sans un moteur ou un fer de lance franco-britannique, comme il y a eu un moteur et un fer de lance franco-allemand incontournables dans les années 1950-1960. Il ne s’agit pas de constituer un simple tandem, mais d’agréger, selon les crises et les missions, d’autres États partageant les mêmes valeurs, un système institutionnel à peu près similaire et des intérêts convergents : le Canada, le Japon ou la Corée du Sud, très intéressés par ce pôle européen, et bien sûr tous les États de l’espace européen qui souhaiteraient rejoindre ou suivre ce tandem.
Ce qu’on appelait par ailleurs le bloc occidental n’existe plus. Celui qui l’a d’abord contesté, c’est Trump, non pas les Chinois ou les Russes. C’est lui qui l’a tué et c’est définitif, car Donald Trump n’a pas d’alliés : il n’a que des clients et des fournisseurs. Il ne voit que des losers et des winners. Il est là encore pour deux ans ; après lui, cette position des États-Unis pourrait perdurer, s’aggraver. Par un faux paradoxe, cette remise en cause est presque positive du point de vue de la prise de conscience européenne et, dans cet écosystème, la France a un rôle plus important qu’autrefois à jouer. Pendant la guerre froide, la France avait souhaité, avec de Gaulle, rester autonome vis-à-vis des États-Unis, notamment grâce à une force nucléaire stratégique totalement indépendante, contrairement à celle des Britanniques. Les autres pays européens n’en disposent pas. À l’époque, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie, le Benelux, pratiquement tous, étaient suivistes vis-à-vis des États-Unis. Ce n’est plus possible. Il ne s’agit pas de suivre la France : elle ne peut à elle seule constituer un leadership aussi puissant que celui que les Américains ont exercé au niveau européen. En attendant que les Allemands trouvent une réponse à leur quête identitaire interne, il faut renforcer l’alliance franco-britannique déjà existante. Les Britanniques le demanderont de plus en plus, car ils sont au bout de leur relation spéciale avec les États-Unis.
L’instabilité politique intérieure de la France et ses multiples crises, notamment économique, ne constituent-elles pas un facteur de décrédibilisation ?
Frédéric Encel : J’ai toujours considéré la dissolution comme catastrophique. Elle l’est du point de vue intérieur et institutionnel, parce qu’elle a provoqué une véritable instabilité là où la France, par rapport à beaucoup d’autres pays démocratiques, y compris nos partenaires européens, était un pôle de stabilité politique et institutionnelle quasi permanent depuis 1958. Je ne sais pas si c’est la crédibilité personnelle du chef de l’État qui en a été entamée, mais il est évident qu’il est aujourd’hui plus compliqué pour la France, dans une certaine mesure, d’influer sur les affaires du monde, parce que le gouvernement se trouve sous une épée de Damoclès et qu’il y en a eu trois en deux ans. La majorité des Européens considèrent qu’Emmanuel Macron a été le premier à avoir raison sur l’autonomie stratégique européenne : c’est lui qui l’a formulée et personne d’autre. En tant que chef des armées, il a aussi tenu, le 2 mars cette année, un discours extrêmement offensif concernant notre doctrine nucléaire, censé être dissuasif. Il a aussi contribué, il y a quelques années, à un emprunt européen de 750 milliards d’euros, une première absolue. Sur le plan de l’autonomie européenne et de la dissuasion, il n’a pas à rougir.
La voix de la France compte donc encore selon, mais est-elle aussi importante que lors de l’après-guerre, souvent invoquée par comparaison ?
Frédéric Charillon : On compare trop souvent la situation actuelle à celle des années 1960. On dit qu’il faudrait une politique étrangère comme celle du général de Gaulle. Mais le général de Gaulle était chef de l’État à une époque où existaient l’Union soviétique, deux Allemagnes, la Yougoslavie ; la Chine avait une économie plus faible que Taïwan ; l’Inde était dans les limbes. C’est fini. Aujourd’hui, des pays ont davantage de moyens de puissance et la volonté d’une politique étrangère autonome. Ce ne sont pas seulement les grands tels que l’Inde, le Brésil, la Chine. Les pays du Golfe sont extrêmement actifs. Même le Rwanda, plus petit, joue un rôle majeur dans certaines régions. Nous sommes très nombreux à avoir des politiques étrangères actives. Mécaniquement, les puissances traditionnelles ont moins de poids. Ce n’est pas parce que nous sommes mauvais, c’est parce que nous sommes beaucoup plus nombreux. C’est la même chose dans l’Union européenne. Nous étions six au départ : l’Allemagne et l’Italie sortaient de la guerre et restaient discrètes en politique étrangère ; trois pays du Benelux étaient plus petits ; et il y avait nous. Nous n’avions pas beaucoup de mal à être le grand pays de la bande à cette époque. Aujourd’hui, nous sommes vingt-sept, avec d’autres pays qui montent et développent des compétences dans bien des domaines. Cela n’a plus rien à voir. Ce n’est pas que nous sommes en déclin : c’est que nous devons compter avec davantage d’acteurs.
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