Discours de Macron à l’ONU : mais au fait, qui écoute encore vraiment la France aujourd’hui ?

Face à l’émergence de nouveaux rivaux, la diplomatie française vacille entre principes d’hier et réalités de demain. Si Paris conserve d’imposants atouts stratégiques, son poids réel exige désormais de renoncer aux grandes postures pour bâtir des alliances concrètes.

Ce qu’il faut en retenir :

Un multilatéralisme nécessaire mais obsolète : Si la méthode reste indispensable face aux crises globales, les institutions nées en 1945 et leurs processus décisionnels sont désormais dépassés.

Une influence française intacte mais concurrencée : La France conserve de grands atouts stratégiques (ONU, armée, nucléaire), mais son poids relatif baisse face à l’émergence de nouvelles puissances.

Un manque de moyens et de lisibilité : La crédibilité diplomatique française est surtout freinée par des contraintes financières et des positions parfois floues ou perçues comme contradictoires.

Le besoin de coalitions ciblées : Face au recul du bloc occidental et des grands discours, la France doit s’adapter en bâtissant des alliances pragmatiques, notamment avec le Royaume-Uni.

Entretien oral retranscrit in extenso

Atlantico : Dans son discours à l’Assemblée générale de l’ONU, Emmanuel Macron a appelé à “ne pas céder à l’esprit de défaite” et à se tenir « droit aux côtés des Nations unies » face à la « loi de la jungle ». Ce soutien indéfectible à l’ONU, à l’heure où le rôle de l’organisation est maintenant contesté, peut-il être entendu ?

Frédéric Charillon : On ne saurait simplement constater que la loi de la jungle prévaut désormais, et s’en accommoder. Du reste, on n’en a pas vraiment le droit. Il faut aussi comprendre qu’il s’agissait du dernier discours d’Emmanuel Macron devant les Nations unies dans le cadre de son mandat : il ne va pas dire le contraire de ce en quoi il a toujours cru. Il existe deux constantes dans sa politique étrangère : le plaidoyer pour l’Europe et le plaidoyer pour le multilatéralisme. De ce point de vue, le propos n’est pas une surprise. La question de savoir s’il a des chances d’être entendu appelle toutefois une réponse négative. Mais ce discours n’est pas fait pour emporter immédiatement l’adhésion. Il vise à montrer qu’il demeure des pays, principalement européens, qui continuent d’affirmer que la seule solution réside dans le multilatéralisme. Le reste ne réglera rien. Cela demeure vrai intellectuellement. Que cela ne soit pas à la mode, que cela ne soit pas entendu, est une autre affaire. Je pense néanmoins que ce discours trouvera un écho. Non parce que la France entraînerait derrière elle l’ensemble des États (évidemment que non), mais parce que l’on s’inscrit dans un camp : celui des pays qui refusent la politique du fait accompli, convaincus qu’elle n’est bonne pour personne. Parmi les alliés démocratiques figurent le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud et le Japon. Des pays qui ne sont pas des démocraties, mais qui estiment qu’il faut que tout le monde se parle, peuvent également s’y retrouver : la Chine, les pays du Golfe et quelques autres. La Chine, grande puissance commerciale, n’a nulle envie que le commerce international soit détruit par des guerres commerciales et des droits de douane. Cela ne signifie pas que nous serons les leaders de cette affaire ; chacun tente de compter dans son camp.

Le multilatéralisme n’est pas dépassé, contrairement à ce qu’on entend, parce que les problèmes sont globaux. Personne n’arrivera à régler seul l’environnement, les émissions de carbone ou la question des océans. Donald Trump critique en permanence le multilatéralisme, mais lorsqu’il a besoin d’une solution collective, il appelle tout le monde à l’aide. Cela montre bien que le multilatéralisme est la seule issue, tout simplement parce que nous sommes tous dépendants les uns des autres. C’est la grande différence avec la Guerre froide : à l’époque, on pouvait encore souhaiter la disparition de son ennemi ou de son concurrent. Aujourd’hui, personne ne souhaite la disparition de son adversaire, même si ça peut paraître paradoxal. La Chine ne souhaite pas l’effondrement économique des États-Unis, et réciproquement, car ce serait une catastrophe pour chacun des deux. Nous sommes donc obligés de travailler ensemble. C’est ça, le multilatéralisme. 

Ce qui est en crise, ce n’est donc pas le multilatéralisme, ce sont les institutions nées en 1945, et notamment le processus de décision des Nations unies : cinq pays, dont la France et le Royaume-Uni, mais pas l’Inde, le Japon, le Brésil, l’Allemagne ni un pays d’Afrique, disposent d’un droit de veto. Cela, oui, est dépassé. Ce n’est pas le multilatéralisme qui est dépassé, c’est la façon dont il a été organisé en 1945 sur la base d’une situation ponctuelle. Le multilatéralisme est une méthode : il signifie que nous sommes obligés de se parler pour trouver une solution ensemble à un problème. Cette méthode n’est pas en crise. Ceux qui le croient ont tort ; ils le prouvent eux-mêmes en appelant tout le monde à l’aide lorsqu’ils ont un problème. Il faut en revanche repenser les mécanismes du multilatéralisme, car ses institutions doivent aujourd’hui être revues. La France demeure un membre permanent du Conseil de sécurité, c’est un membre important de l’Union européenne et de l’OTAN. Il n’est donc pas vrai de dire qu’elle n’est plus écoutée. En revanche, je ne suis pas certain que l’on sache très bien quelle est sa position. Pour le dire autrement, ce n’est pas que l’on n’écoute pas la France : c’est que l’on n’arrive pas forcément à comprendre ses positions. Hormis les constantes pro-européenne et multilatéraliste, que tout le monde a comprises, le message n’est pas toujours très clair sur les situations précises. C’est un peu normal, car les situations sont compliquées. Nous devrions parfois avoir un message plus visible.

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