Benjamin Netanyahu n’est depuis longtemps plus seulement un homme politique israélien. Après près de dix-neuf années cumulées à la tête du gouvernement, il est devenu un phénomène politique et social autour duquel s’est réorganisée une large part du débat public israélien.

Pour ses admirateurs, « Bibi » est l’homme d’État qui a contribué à faire d’Israël une puissance économique, diplomatique et militaire ; celui qui a résisté aux pressions internationales, identifié très tôt la menace iranienne et transformé la position régionale du pays. Après le traumatisme du 7-octobre, il serait également celui qui a conduit ce que ses partisans appellent la « guerre du Renouveau » avec une détermination et une audace qu’ils jugent exceptionnelles, redonnant à Israël sa capacité de frapper ses ennemis et de modifier les rapports de force régionaux.

Pour ses adversaires, le même 7-octobre raconte une histoire exactement inverse : loin de consacrer sa stature d’homme d’État, il constitue l’échec historique dont Netanyahu porte, en tant que Premier ministre de longue date, la responsabilité politique suprême. À leurs yeux, il incarne également la corruption du pouvoir, l’affaiblissement des institutions, l’aggravation des fractures sociales — et, pour certains, une menace pour la démocratie israélienne elle-même.

Entre ces deux représentations diamétralement opposées, il est difficile de porter sur Netanyahu un jugement dépassionné. Il faut donc revenir aux faits, à son parcours et à ses choix : mesurer ses réussites comme ses échecs, distinguer la critique légitime de ce qui s’est parfois transformé en récit politique — et comprendre pourquoi aucun autre dirigeant israélien n’a suscité une identification aussi profonde et une hostilité aussi intense.

La puissance comme vision du monde

Pour comprendre Netanyahu, il faut commencer par sa vision du monde. Héritier de la tradition nationale-libérale du Likoud et de la doctrine jabotinskienne du « Mur de fer », il considère qu’Israël ne peut fonder sa sécurité ni sur la bonne volonté de ses ennemis ni sur les garanties de la communauté internationale. Le pays doit être suffisamment fort — militairement, économiquement et diplomatiquement — pour rendre sa destruction impossible et la coopération avec lui avantageuse.

Cette conception explique aussi son attitude face aux États-Unis. Tout en considérant l’alliance américaine comme un pilier essentiel de la sécurité d’Israël, Netanyahu a toujours revendiqué pour son pays la liberté de défendre ses intérêts vitaux, y compris au prix d’un affrontement avec la Maison-Blanche. Son opposition publique à Barack Obama sur le dossier nucléaire iranien — jusqu’à son discours devant le Congrès en 2015 — en fut l’expression la plus spectaculaire. Ses partisans y voient la marque d’un dirigeant capable de tenir tête au plus puissant allié d’Israël lorsqu’il estime sa sécurité en jeu ; ses détracteurs lui reprochent au contraire d’avoir parfois inutilement politisé et fragilisé une relation stratégique essentielle.

Ministre des Finances au début des années 2000, Netanyahu engagea de vastes réformes libérales : réduction des dépenses publiques et de certaines allocations, privatisations, incitation au retour à l’emploi, encouragement de l’investissement et de la concurrence. Cette politique fut douloureuse et controversée, mais elle contribua au redressement d’une économie en crise et à l’émergence d’une économie israélienne plus dynamique et compétitive.

La même conception sous-tend sa politique étrangère. Les accords d’Abraham de 2020 ont remis en cause l’idée selon laquelle toute normalisation avec le monde arabe devait nécessairement attendre le règlement du conflit palestinien. Ils ont montré que des États arabes pouvaient rechercher des relations avec Israël en raison de sa puissance militaire, économique et technologique.

Il en va de même de l’Iran. Pendant des années, l’insistance de Netanyahu sur la menace iranienne fut présentée comme une obsession. On pouvait critiquer son style et sa théâtralité ; il est plus difficile aujourd’hui de soutenir que la menace était imaginaire. Le programme nucléaire iranien et l’« anneau de feu » constitué par Téhéran autour d’Israël ont confirmé la centralité du danger contre lequel Netanyahu mettait en garde depuis des décennies.

Entre idéologie et pragmatisme

À côté du Netanyahu idéologue existe un Netanyahu beaucoup plus pragmatique et prudent que son image ne le laisse supposer. L’accord d’Hébron, le mémorandum de Wye River, le discours de Bar-Ilan, le renoncement à l’annexion et les cessez-le-feu successifs à Gaza montrent qu’en pratique il s’est souvent situé sur l’aile la plus modérée de son propre camp.

C’est l’un des paradoxes du personnage : Netanyahu possède une vision idéologique solidement ancrée, mais dans l’exercice du pouvoir, il privilégie souvent le pragmatisme et la prudence.

7-Octobre : l’effondrement d’une doctrine

Le 7-octobre mérite une place particulière, parce qu’il concentre à lui seul une grande partie du débat électoral sur Netanyahu. Pour ses détracteurs, la catastrophe constitue l’échec qui le disqualifie politiquement. Gadi Eisenkot, comme d’autres anciens responsables de l’establishment sécuritaire, considère ainsi que les défaillances liées au 7-octobre le rendent inapte à exercer à nouveau des fonctions dirigeantes dans l’État.

Pour ses partisans, au contraire, la guerre menée depuis a confirmé chez Netanyahu une capacité hors du commun à diriger Israël dans l’une des périodes les plus critiques de son histoire — là où, à leurs yeux, peu d’autres dirigeants auraient su maintenir le cap, assumer des risques aussi lourds et résister à de telles pressions.

Pendant des années, Israël avait fait sienne l’hypothèse selon laquelle le Hamas pouvait être contenu et dissuadé. Le raisonnement était qu’une organisation responsable du sort de deux millions d’habitants finirait par préférer la survie de son régime et les bénéfices du calme à une guerre totale. La dissuasion militaire fut donc combinée à des mesures économiques, des permis de travail et des fonds qataris.

Cette doctrine n’était pas celle de Netanyahu seul. Elle était largement partagée au sein de l’establishment sécuritaire et ne disparut pas lorsqu’il quitta le pouvoir en 2021. Cela ne diminue cependant pas sa part de responsabilité : Netanyahu fut Premier ministre pendant la majeure partie de la période au cours de laquelle le Hamas renforça considérablement ses capacités. Le 7 octobre 2023, cette conception se fracassa contre la réalité dans l’une des plus graves catastrophes sécuritaires de l’histoire du pays.

La responsabilité directe des défaillances opérationnelles et du renseignement de ce jour-là ne saurait lui être imputée. En revanche, la responsabilité politique de la doctrine stratégique qui précéda le désastre lui incombe également — aux côtés de l’establishment sécuritaire qui joua un rôle central dans son élaboration et sa mise en œuvre.

C’est peut-être l’ironie la plus cruelle de sa carrière : l’homme qui avait bâti sa vision du monde sur une profonde méfiance envers les ennemis d’Israël est lui-même tombé dans le piège qu’il avait si souvent dénoncé. Il pensait que le Hamas pouvait être contenu par la dissuasion, les incitations économiques et des calculs de coûts et de bénéfices. Le 7-octobre a révélé le prix terrible de cette hypothèse.

De l’endiguement à la recherche de la victoire

Mais la responsabilité de Netanyahu dans ce qui précéda le 7-octobre ne constitue qu’une partie du bilan. Il faut également examiner la manière dont il a dirigé Israël dans la guerre qui a suivi.

Face à un conflit qui s’est étendu de Gaza à l’ensemble de l’axe régional soutenu par l’Iran, Netanyahu a manifesté une disposition à prendre des risques qui tranchait avec la prudence ayant caractérisé sa politique pendant des années. Il a autorisé des opérations militaires à haut risque, malgré la possibilité d’une escalade régionale, et résisté à de fortes pressions internationales. Progressivement s’est dessinée une transition : d’une politique visant avant tout à contenir les menaces et à acheter des périodes de calme vers une stratégie cherchant à frapper les centres de puissance de l’axe iranien et à modifier l’équilibre régional.

À Gaza, les résultats militaires de cette stratégie sont considérables. Le Hamas qui subsiste aujourd’hui n’a plus les capacités militaires qui lui avaient permis de lancer l’assaut du 7-octobre. Une grande partie de sa chaîne de commandement a été éliminée, ses infrastructures et son réseau de tunnels ont subi des destructions massives et sa capacité à soumettre durablement les localités israéliennes voisines à des tirs de roquettes a été très fortement réduite. Israël conserve par ailleurs le contrôle militaire d’environ 60 % de la bande de Gaza et poursuit ses opérations contre les cadres, cellules et infrastructures que le Hamas tente de reconstituer.

Le prix humain et matériel de cette guerre pour Gaza est immense et continuera d’alimenter le débat sur la conduite de la campagne. Mais sur le seul plan militaire, l’organisation qui avait infligé à Israël le désastre du 7-octobre a été profondément affaiblie.

Sous l’impulsion des États-Unis, le dispositif international envisagé pour l’après-guerre fait désormais du désarmement du Hamas et des autres groupes armés une condition centrale du futur de Gaza, avec un mécanisme de vérification et une Force internationale de stabilisation. Sa mise en œuvre reste incertaine et dépend encore de négociations complexes ; mais le cadre du débat a changé : il ne s’agit plus simplement de restaurer le calme en laissant subsister un Hamas armé et maître de Gaza.

Le front libanais constitue un autre volet essentiel de ce bilan. À partir de septembre 2024, Israël porta au Hezbollah une série de coups d’une ampleur exceptionnelle. L’explosion coordonnée de milliers de pagers et de centaines de radios utilisés par l’organisation désorganisa profondément ses réseaux de communication et toucha plusieurs milliers de ses membres. Quelques jours plus tard, Hassan Nasrallah, qui dirigeait le Hezbollah depuis plus de trente ans, fut éliminé dans une frappe israélienne à Beyrouth, tandis qu’une grande partie du haut commandement militaire de l’organisation était elle aussi décimée. La chaîne de commandement du Hezbollah, ses capacités opérationnelles et une part importante de ses infrastructures furent sévèrement affaiblies, tandis que les opérations israéliennes contre ses tentatives de reconstitution se poursuivaient. Là encore, l’objectif n’était plus seulement de rétablir temporairement la dissuasion, mais de modifier durablement le rapport de forces.

Sur la question des otages également, Netanyahu a refusé de considérer leur retour et la défaite du Hamas comme des objectifs nécessairement contradictoires. Il a maintenu la pression militaire tout en acceptant des accords et des concessions tactiques permettant le retour d’otages, sans renoncer à l’objectif stratégique consistant à empêcher le Hamas de tirer un bénéfice politique de leur détention – au prix, selon ses adversaires et une partie des familles, d’occasions manquées de conclure plus tôt un accord plus large.Au total, si le 7-octobre restera l’échec majeur de la doctrine d’endiguement longtemps défendue sous Netanyahu, la guerre qui l’a suivi marque peut-être le tournant le plus profond de sa carrière : le passage d’une stratégie visant à contenir les ennemis d’Israël à une stratégie cherchant à leur retirer durablement la capacité de le menacer.

Quand Netanyahu est devenu la ligne de fracture

Le bilan des réussites et des échecs de l’homme d’État ne suffit cependant plus à comprendre la place de Netanyahu dans la réalité israélienne. À un moment donné, il a cessé d’être simplement un Premier ministre dont on conteste la politique : il est lui-même devenu la ligne de fracture de la politique israélienne.

Cette fracture n’est pas née de rien. Dans une partie de la gauche israélienne s’est imprimée, dès les années 1990, l’accusation selon laquelle Netanyahu aurait contribué au climat d’incitation ayant précédé l’assassinat d’Yitzhak Rabin — accusation qui a profondément marqué la manière dont il est depuis perçu dans ce camp.

Sa victoire électorale de 1996 accentua cette hostilité. Aux yeux de nombreux membres du camp de la paix, quelques mois seulement après l’assassinat du dirigeant qui incarnait pour eux l’espoir d’un accord historique avec les Palestiniens, arrivait au pouvoir celui qu’ils considéraient comme l’adversaire politique et idéologique par excellence du processus d’Oslo. Le sentiment avait presque une dimension biblique — une sorte de « Tu as assassiné, et maintenant tu hérites ? ».

Au fil des années s’y ajoutèrent la longueur exceptionnelle de son règne, son style conflictuel et très personnalisé, une image d’arrogance chez certains de ses adversaires, les controverses publiques entourant des membres de sa famille et le sentiment que le système politique se concentrait toujours davantage autour d’un seul homme.

Les enquêtes judiciaires et les dossiers 1000, 2000 et 4000 donnèrent une dimension nouvelle à cette opposition. Dès lors que Netanyahu fut inculpé pour corruption, fraude et abus de confiance, une grande partie de ses adversaires cessa de voir en lui un simple rival politique et commença à considérer qu’il était un dirigeant corrompu luttant avant tout pour sa survie personnelle et judiciaire.

Le tableau mérite toutefois d’être nuancé. Le chef le plus grave — celui de corruption dans l’affaire 4000 — a été considéré par le collège de juges du tribunal de district de Jérusalem comme particulièrement difficile à établir. Les magistrats ont recommandé au parquet de l’abandonner en juin 2023, puis de nouveau en juin 2026 ; dans les deux cas, le parquet a refusé.

Ces développements ont renforcé, dans le camp Netanyahu, une lecture diamétralement opposée de toute l’affaire. Pour ses partisans, les dossiers apparaissent de moins en moins comme la démonstration de sa  corruption et de plus en plus comme le produit d’une entreprise politique visant à obtenir par les médias et le système judiciaire ce que ses adversaires n’étaient pas parvenus à obtenir dans les urnes. Netanyahu dénonce depuis des années une « chasse aux sorcières ». Un procès ouvert en 2020 et toujours non tranché six ans plus tard, auquel s’ajoutent les réserves exprimées par les juges sur l’accusation la plus grave, n’a fait qu’enraciner cette conviction chez ses soutiens.

La crise autour de la réforme judiciaire de 2023 porta ces sentiments à un nouveau sommet. Le projet initial fut présenté par le ministre de la Justice Yariv Levin, mais Netanyahu, en tant que Premier ministre, portait naturellement la responsabilité de la politique de son gouvernement. Pour ses adversaires, le conflit d’intérêts était évident : un Premier ministre lui-même jugé par la justice dirigeait un gouvernement qui entendait réduire le pouvoir des institutions judiciaires. D’où le soupçon que la réforme ne procédait pas seulement d’une conception constitutionnelle de principe, mais aussi d’un intérêt personnel.

ELIMINATION DE NOMBREUX ENNEMIS : HAMAS, HEZBOLLAH, IRAN etc ….

Du « Tout sauf Bibi » au « bibisme »

L’accumulation de ces ressentiments a progressivement modifié la structure même de la politique israélienne. Les élections à répétition entre 2019 et 2022 avaient déjà montré que la division traditionnelle entre droite et gauche n’était plus la seule ligne de fracture. Des dirigeants de droite partageant une grande partie des conceptions de Netanyahu préférèrent finalement gouverner avec le centre, la gauche et même Ra’am plutôt que de siéger sous son autorité. À côté de la droite et de la gauche apparut un nouvel axe politique : « Seulement Bibi » contre « Tout sauf Bibi ».

La radicalisation de l’anti-bibisme renforça en retour l’identification à Netanyahu. Pour une partie de son électorat — notamment dans la droite traditionnelle, séfarade et mizrahi, religieuse et périphérique — il devint davantage qu’un dirigeant à succès : le symbole d’un affrontement avec les élites médiatiques, judiciaires, universitaires et culturelles.

Lorsque ce public entend sans cesse que l’homme pour lequel il vote est corrompu, dangereux ou antidémocratique, la critique peut être ressentie non seulement comme une attaque contre Netanyahu, mais aussi comme un jugement porté sur ses électeurs et sur leur choix. Le « bibisme » acquit ainsi une dimension supplémentaire : à l’estime portée au dirigeant et à ses réalisations vint s’ajouter l’identification avec lui face à ceux qui étaient perçus comme cherchant à nier sa légitimité — et, implicitement, celle de ses électeurs.

Le professeur Avi Bareli a décrit cette oscillation entre « Bibi seulement » et « Tout sauf Bibi » comme un « syndrome collectif bipolaire », voire comme une « psychose » oscillant entre la représentation de Netanyahu en « super-vilain » et celle du « roi d’Israël ». La formule est brutale, mais elle saisit quelque chose de la réalité : Netanyahu a cessé d’être seulement un dirigeant dont on discute la politique pour devenir un filtre à travers lequel une partie importante de la société interprète la réalité politique.

Le bilan d’une époque

Après près de dix-neuf années au pouvoir, une partie de l’héritage de Netanyahu est déjà perceptible : un Israël économiquement, technologiquement, diplomatiquement et militairement plus puissant, plus autonome dans ses choix et plus central dans son environnement régional. Mais cet héritage porte aussi l’ombre du 7-octobre, désormais indissociable de son long règne et dont ses adversaires font l’argument principal de sa disqualification politique.

La question palestinienne illustre tout autant la difficulté de porter sur lui un jugement consensuel. Ses adversaires voient dans l’absence de règlement une faillite stratégique durable ; ses partisans y voient au contraire l’une des lignes les plus constantes de son action : empêcher que la pression internationale ou le paradigme d’Oslo ne conduisent Israël à accepter un État palestinien dans des conditions qu’il jugeait incompatibles avec sa sécurité.

C’est peut-être là le trait le plus frappant de l’ère Netanyahu : il n’est plus seulement jugé en fonction de ses actes — ses actes sont désormais jugés en fonction de ce que chacun pense déjà de lui. Israël est aujourd’hui plus fort, plus autonome et plus central dans sa région. Mais les fractures profondes de sa société se sont aussi cristallisées autour de sa personne et continueront probablement à structurer le débat public israélien longtemps après qu’il aura quitté la scène politique.

Dr Eitan Chikli

JForum.Fr

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