« Annoncer à Khamenei que la fin est arrivée » : la correspondance secrète entre Sinwar et Nasrallah
Nasrallah n’était pas enthousiaste, Haniyeh voulait la destruction d’Israël et Sinwar élaborait des scénarios. Des documents saisis révèlent que les dirigeants du Hamas et du Hezbollah échangeaient constamment au sujet du projet d’attaque du 7 octobre. Ils estimaient que Tsahal était dissuadée d’agir — et cette conviction les encourageait.
Si nous pensions que l’ensemble des alertes reçues par l’appareil de sécurité avant le 7 octobre nous avait déjà été entièrement dévoilé, voici une nouvelle révélation. Des lettres échangées entre les dirigeants du Hamas, ou adressées à leurs partenaires au sein de « l’axe de la résistance », ont été rendues publiques par le Centre du patrimoine du renseignement, à Glilot. Ces documents montrent que le Hamas n’avait pas seulement fait connaître ses intentions à Israël : il entretenait également une correspondance détaillée, en interne comme avec ses alliés du Hezbollah, au sujet du projet de grande offensive.

Le Dr Daniel Sobelman, spécialiste du Moyen-Orient et chercheur au département des relations internationales de l’Université hébraïque, a examiné minutieusement une partie de ces échanges, au centre desquels se trouve le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar. Il en a tiré un vaste article de 23 pages, publié dans la revue internationale Studies in Conflict & Terrorism. Il y expose en détail la stratégie, les motivations et le processus qui ont conduit le Hamas à lancer son attaque le 7 octobre.
Le point culminant de son analyse se situe dans le dernier tiers de l’article, où Sobelman examine les échanges entre Sinwar et les dirigeants du Hezbollah, ainsi que les rencontres en face à face du chef du bureau politique du Hamas, Ismaïl Haniyeh, à Beyrouth et à Téhéran.
Les documents dressent clairement le tableau des préparatifs de la guerre et des consultations entre les deux organisations sur sa nature et ses différentes composantes. Le Dr Sobelman conclut que, contrairement à la perception dominante en Israël selon laquelle le Hamas était dissuadé d’agir, c’est en réalité l’appareil de sécurité israélien qui fonctionnait les mains liées.
La perception d’un Israël militairement dissuadé a constitué l’un des facteurs qui ont renforcé la confiance du Hamas et encouragé ses dirigeants à lancer l’offensive.
Le compte à rebours
Du point de vue du Hamas, le compte à rebours a commencé en mai 2021. Sa branche militaire avait alors mené contre Tsahal l’opération « Gardien des murailles », dont l’ensemble de « l’axe de la résistance » était sorti encouragé et galvanisé.
« Le scénario est déjà prêt, nous n’avons fait qu’une répétition générale », avait déclaré Sinwar dans un discours prononcé après cette campagne.
Les échanges de lettres montrent que le Hamas considérait « Gardien des murailles », qu’il appelait « Épée de Jérusalem », comme un moment fondateur du conflit, devant conduire à l’étape suivante : celle où « la résistance » éliminerait Israël.
Il comptait sur les Arabes israéliens
Sinwar cherchait à convaincre le Hezbollah de rejoindre l’offensive lorsqu’elle éclaterait et en avait fait la demande à Hassan Nasrallah. Les documents révèlent que le chef du Hezbollah n’était pas enthousiaste et qu’il avait même retenu certains de ses hommes favorables à cette idée.
Pour Nasrallah, l’Iran était plus important que la question palestinienne, ce qui explique ses hésitations.
Sinwar estimait également qu’au déclenchement de l’offensive à Gaza, un soulèvement éclaterait en Cisjordanie et que des foules venues de Jordanie envahiraient Israël. Il espérait également que les Arabes israéliens se joindraient au mouvement.
« Nous n’avons pas peur de la guerre », avait déclaré le haut responsable du Hamas Khalil al-Hayya deux ans avant l’offensive. Il s’exprimait à Beyrouth devant Hassan Nasrallah et Esmaïl Qaani, commandant de la Force Al-Qods des Gardiens de la révolution iraniens.
Ismaïl Haniyeh, qui participait lui aussi à la rencontre, avait ajouté : « Il nous incombe de démanteler l’ennemi et de mettre fin à son existence. La défaite d’Israël est possible. »
Dans un télégramme adressé à Haniyeh le 7 juin 2022, Sinwar indiquait que l’Iran et le Hezbollah hésitaient à se joindre à l’offensive, mais ajoutait : « Nous sommes prêts au plus grand scénario commun avec eux. »
Les lettres révèlent que jusqu’au dernier moment, Sinwar ne savait pas si Nasrallah ordonnerait effectivement à ses hommes de participer à l’offensive. Dans une autre lettre adressée à Haniyeh, Sinwar présentait trois scénarios possibles, tous dépendant de la bonne volonté de ses partenaires.
Selon le premier scénario, celui qu’il privilégiait, Israël serait attaqué simultanément et par surprise depuis plusieurs fronts, puis détruit.
Dans le deuxième, le Hamas mènerait l’offensive et le Hezbollah interviendrait comme force secondaire. Israël subirait des pertes dévastatrices, de nombreux Israéliens quitteraient le pays, puis les différentes factions achèveraient le travail et provoqueraient son effondrement.
Dans le troisième scénario, le Hezbollah ne participerait pas directement, mais permettrait à la structure du Hamas présente au Liban de combattre depuis le territoire libanais.
Dans sa lettre, longue de cinq pages, Sinwar précisait que la branche militaire du Hamas avait consacré toute l’année précédente à des préparatifs incessants et menés à plein régime pour la campagne à venir.
« Le niveau de préparation à une grande campagne stratégique qui changera le visage de la région et ses règles de fonctionnement est presque achevé », écrivait-il.
Sinwar ajoutait que, si une mise en œuvre immédiate était nécessaire, ses hommes étaient déjà prêts.
« Les frères au niveau militaire sont convaincus que nous sommes capables d’atteindre l’objectif recherché », écrivait-il.
Dans un télégramme urgent envoyé à Sinwar le 1er juillet 2022, Haniyeh résumait les résultats de deux rencontres qu’il avait eues avec Hassan Nasrallah.
Le chef du Hezbollah, écrivait Haniyeh, soutenait fermement le premier scénario, celui d’une attaque sur plusieurs fronts proposé par Sinwar.
« Les circonstances et les faits rendent ce scénario réaliste, c’est-à-dire la fin de l’existence d’Israël. »
Les deux parties avaient convenu d’informer Khamenei de leur accord et d’élaborer un plan commun permettant de mettre cette idée à exécution.
Un document manuscrit de Sinwar, retrouvé par Tsahal, explique que l’utilisation massive de moyens de photographie et d’enregistrement par les combattants du Hamas au matin de l’offensive n’était pas fortuite, mais faisait partie des ordres opérationnels.
Dans un document daté du 22 août 2022, Sinwar insistait sur la nécessité de produire dès le début des scènes spectaculaires, « afin de provoquer une vague d’euphorie, de folie et d’élan parmi notre peuple, en particulier parmi les habitants de Cisjordanie, de “l’intérieur” (Israël), de Jérusalem et de toute la nation ».
Cette révélation explique les retransmissions en direct et les nombreuses vidéos réalisées par les membres du Hamas au matin de l’attaque.
« Cela devait les pousser à se soulever et à se rebeller, tout en semant la peur et la terreur chez l’ennemi. »
Le 19 juin 2022, Sinwar écrivait à Haniyeh que le moment choisi pour l’opération devait être lié à l’une des fêtes juives, car « durant celles-ci, ils intensifient leurs incursions à Al-Aqsa ainsi que leurs attaques et leurs prières talmudiques ».
Une armée, pas des bandes
Comment le Hamas considérait-il le gouvernement israélien de droite ?
Un document classé « très secret », résumant une discussion interne au sommet du mouvement à Gaza, concluait que la composition du gouvernement serait favorable à la mise en œuvre du projet.
Les attaques des ministres du gouvernement contre les lieux saints musulmans, estimaient les responsables du Hamas, contribueraient à convaincre les autres partenaires de « l’axe de la résistance » de la nécessité de lancer l’offensive.
« Nous devons éviter les affrontements mineurs afin de pouvoir parvenir au grand projet. Les fondations de ce gouvernement nous aideront et nous mènerons ainsi notre guerre de libération », concluaient-ils lors de la réunion.
Sinwar lui-même estimait que la crise politique en Israël était sans précédent et qu’elle portait en elle les germes d’une explosion interne.
« La crise dissout la colle qui maintient les piliers de l’entité », avait déclaré Sinwar lors d’une conversation avec un haut responsable du Hamas, Mohammed Nasr.
Il est inutile de rappeler que les documents sur lesquels reposent ces révélations ne sont tombés entre les mains de Tsahal qu’après l’offensive, grâce à l’entrée des forces terrestres dans la bande de Gaza.
Nous ne pouvons pas savoir si l’appareil de sécurité avait réussi à les intercepter en temps réel. Les réponses se trouvent certainement quelque part.
Si nous ignorions l’existence de ces contacts, il s’agit d’un grave échec. Si nous les connaissions sans en tirer la conclusion qui s’imposait, c’est plus grave encore.
L’article du Dr Sobelman a été publié en anglais et, pour cette raison, la majeure partie du public israélien n’en a pas eu connaissance, pas plus que des révélations qu’il contient.
Ceux qui s’intéressent à ces témoignages et à d’autres éléments similaires peuvent les retrouver sur le site du Centre d’information sur le renseignement et le terrorisme, qui opère au sein du Centre du patrimoine du renseignement à Glilot. Les experts du centre, dirigés notamment par le Dr Shlomo Mofaz, ont déjà rendu publique une partie de ces informations en les traduisant en hébreu.



Sobelman conclut son article par une affirmation qui, à elle seule, mériterait tout un débat.
Le qualificatif d’« organisation terroriste » que nous avons attribué au Hamas a contribué à le figer dans les esprits comme une simple organisation de guérilla. Dès lors, il nous était difficile d’imaginer qu’il puisse mener une opération d’une telle ampleur.
Cette perception explique pourquoi toutes les informations avaient été transmises à l’appareil de sécurité, sans que celui-ci ne parvienne à les traduire en une évaluation correspondant au danger réel.
Nous nous étions habitués à considérer le Hamas comme un ensemble de bandes armées, alors qu’il s’agissait d’une force combattante comptant des dizaines de milliers de membres : une armée au sens plein du terme.
L’auteur est le chroniqueur chargé des affaires arabes de Galei Tsahal (Radio de l’armée israélienne).
C’est bien de s’autocritiquer en pensant être objectif et clairvoyant. Mais la réalité est que les analyses qui ne prennent pas en compte ce qu’est Israël dans sa véritable dimension historique ne font preuve que de malvoyance, et les résultats le prouvent.
Lorsque l’objectivité sert de paravent à la haine d’un homme ( Netanyahou) , nous sommes dans l’aveuglement pur et simple.
JForum.Fr
![]() |
![]() |






































