Charlotte Touati – Marc Bloch et les profanateurs de tombe

La décision de faire entrer Marc Bloch au Panthéon est une excellente nouvelle. Elle honore un homme, un savant, un patriote et un résistant. Mais elle nous place devant une interrogation profonde: à qui appartient désormais sa mémoire ?

Avant d’être une figure de la Résistance, Marc Bloch fut l’un des plus grands historiens du XXe siècle. Son œuvre, et notamment Les Rois thaumaturges, révolutionna l’étude du passé en démontrant que les croyances collectives, les représentations symboliques et les mentalités étaient des objets historiques à part entière. Avec Lucien Febvre, il ouvrit la voie à l’École des Annales, qui transforma durablement les sciences historiques bien au-delà des frontières françaises.

Professeur à Université de Strasbourg, où la faculté des sciences historiques porte aujourd’hui son nom, Marc Bloch a inspiré des générations d’étudiants. J’appartiens à cette filiation intellectuelle et c’est à Strasbourg que j’ai soutenu ma thèse. Comme tant d’autres historiens, j’ai été formée à une tradition scientifique dont Marc Bloch demeure l’un des monuments.

Son entrée au Panthéon signifie que sa mémoire cesse d’appartenir uniquement à ses descendants. Elle rejoint le patrimoine moral de la nation française, voire de l’humanité. Elle appartient désormais à tous ceux qui reconnaissent dans son œuvre et dans son sacrifice une part de leur héritage et c’est précisément pour cette raison que les tentatives d’instrumentalisation politique de sa mémoire suscitent un profond malaise.

La présence revendiquée de responsables de La France Insoumise autour de cette panthéonisation, à l’initiative de membres de la famille, ne relève pas d’une simple question protocolaire. Elle participe d’une bataille contemporaine pour l’appropriation des morts illustres. Marc Bloch se trouve ainsi convoqué dans les querelles politiques du présent.

Or l’anachronisme est l’un des péchés capitaux pour l’historien. Plaquer sur les hommes du passé les catégories idéologiques du présent revient à les trahir. Marc Bloch n’a pas connu le monde de 2026. Il n’a pas connu les débats actuels sur Israël, sur le Proche-Orient ou sur les fractures politiques françaises contemporaines. Prétendre parler en son nom revient à lui faire dire ce qu’il n’a jamais dit.

Plus inquiétant encore, le discours qui réduit Marc Bloch à son hostilité envers Israël. Comme si son œuvre monumentale, son engagement militaire pendant deux guerres mondiales, son patriotisme français, son rôle dans la Résistance et son apport à la connaissance humaine devenaient secondaires face à une identité particulière, « Juif antisioniste » que l’on chercherait à mobiliser au service d’un récit politique contemporain. Cette réduction est une impasse intellectuelle qui enferme un homme universel dans une catégorie identitaire.

Alors remettons un peu de complexité et de contexte. Bien que profondément attaché à l’universalisme républicain français, Marc Bloch est issu de l’Alsace juive.

Présents dans la région depuis le Moyen Âge, les Juifs furent progressivement exclus des villes alsaciennes à partir des XIVe et XVe siècles, notamment après les massacres liés à la peste noire de 1348-1349. Contrairement à d’autres régions de France, ils trouvèrent refuge dans les campagnes et les petites seigneuries rurales, faisant de l’Alsace l’un des rares espaces d’Europe où un judaïsme villageois put se développer durablement.

À la veille de la Révolution française, l’Alsace abritait près de 20 000 Juifs, soit environ la moitié de la population juive du royaume de France. Soumis à un statut juridique discriminatoire, ils devaient s’acquitter de taxes spécifiques, limités dans certaines professions et exclus de nombreuses corporations, mais bénéficiaient néanmoins d’une relative autonomie communautaire sous l’autorité de syndics et de rabbins reconnus par le pouvoir royal. Cette concentration rurale exceptionnelle donna naissance à plus de 180 petites communautés, dotées de synagogues, d’écoles religieuses et surtout d’un dense réseau de cimetières israélites. Après l’émancipation accordée par la Révolution en 1791, les Juifs alsaciens devinrent des citoyens à part entière et beaucoup gagnèrent progressivement les villes, notamment Strasbourg, Colmar ou Mulhouse. Malgré cet exode urbain, l’Alsace conserva jusqu’au XXe siècle la plus importante population juive de France.

Cette histoire particulière explique l’attachement profond des Juifs alsaciens à leurs lieux de mémoire, dont les nombreux cimetières constituent aujourd’hui un patrimoine exceptionnel mais aussi vulnérable, régulièrement visé par des actes de profanation antisémite. C’est précisément pour défendre et préserver cet héritage qu’ont été créés les Veilleurs de Mémoire, illustrant la conviction que la protection des tombes et de la mémoire des morts relève non seulement d’un devoir communautaire, mais d’une responsabilité collective envers l’histoire de France elle-même. Fait remarquable, l’écrasante majorité d’entre eux n’est pas juive. Ils agissent parce qu’ils considèrent que la mémoire des morts dépasse les appartenances confessionnelles. Ils veillent parce qu’ils croient à l’universalisme.

Cette démarche nous enseigne quelque chose d’essentiel. La mémoire n’est pas une matière première destinée aux communicants. Elle n’est pas un instrument électoral, ni un réservoir de symboles dans lequel les partis et responsables politiques puisent au gré de leurs intérêts.

La mémoire est une forme de sacralité et l’historien l’éprouve mieux que quiconque. Derrière les archives, les monuments et les tombeaux se trouve une exigence de fidélité. Non pas fidélité à nos passions du moment, mais fidélité à l’intégrité des hommes et des femmes qui nous ont précédés. C’est pourquoi l’instrumentalisation des morts produit toujours un sentiment de profanation, pas au sens juridique du terme, mais au sens moral et civilisationnel. Lorsque l’on utilise un défunt pour légitimer des combats qui ne furent jamais les siens, lorsque l’on transforme un tombeau en tribune politique ou lorsque l’on enrôle la mémoire dans les guerres partisanes du présent, on franchit une frontière que toute société civilisée devrait s’interdire.

La grandeur de Marc Bloch mérite mieux. Elle mérite le respect dû à l’historien qui nous a appris à comprendre le passé avant de le juger. Elle mérite le silence du recueillement plutôt que le bruit des slogans et la transmission plutôt que l’appropriation. À l’heure où Marc Bloch rejoint le Panthéon, il nous appartient donc de devenir, chacun à notre manière, des Veilleurs de Mémoire, car les profanateurs ne sont pas toujours ceux qui brisent les pierres tombales. Ils peuvent aussi être ceux qui détournent les morts et se repaissent de leur mémoire.

JForum.fr avec La Nouvelle Revue Politique

 

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