Soixante-quinze ans après la Shoah : « L’antisémitisme est avant tout une histoire – et une pensée – européenne « 

INTERVIEW Il y a soixante-quinze ans, le camp d’extermination d’Auschwitz était libéré.

Pourtant, l’antisémitisme encore très présent en Europe. Tal Bruttmann (1), historien, revient pour « 20 Minutes » sur les liens entre le Vieux continent et la discrimination des juifs

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas — 

Il y a soixante-quinze ans, le camp d’extermination et de concentration d’Auschwitz était libéré par l’armée soviétique. A l’occasion de cet anniversaire particulier, quarante dirigeants, dont Emmanuel Macron, se rendent cette semaine en Israël pour rendre hommage aux victimes de la Shoah.

Au-delà des commémorations et du devoir de mémoire sur le passé se pose la question d’un antisémitisme encore actuel, particulièrement en Europe.

Un sondage Ifop, révélé par Le Parisien ce mardi, indiquait que 34 % des juifs en France se sentaient menacés. Tal Bruttmann est historien spécialiste de la Shoah et de l’antisémitisme. Il revient pour 20 Minutes sur les liens entre l’Europe et la discrimination des juifs.

Soixante-quinze ans après la Shoah, peut-on encore parler d’une Europe antisémite ?

Non. L’antisémitisme est combattu et rejeté par l’immense majorité des Etats, et la majorité des opinions publiques. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas présent en Europe, ni qu’en ce moment il ne connaît pas un net regain.

Comment l’expression de l’antisémitisme a-t-elle évolué en Europe depuis la Shoah ?

Avant la guerre, l’antisémitisme, comme le racisme, était considéré comme une simple « opinion », sans même évoquer qu’il y avait avant-guerre et pendant la guerre de nombreuses politiques d’Etat dans un certain nombre de pays.

La Shoah a disqualifié l’antisémitisme, en premier lieu celui venant de l’extrême droite. Après la guerre, l’expression de l’antisémitisme est très largement bannie de la sphère publique, et ne trouve plus à s’exprimer que dans des cercles restreints, même s’il resurgit cependant régulièrement sur le devant de la scène.

On parle beaucoup du sentiment d’insécurité ressenti par les juifs en France. Notre pays est-il l’un des plus touchés du continent européen par l’antisémitisme ?

La France se range parmi les pays les plus touchés, en raison du nombre d’actes antisémites mais aussi du nombre d’assassinats qui ont visé des juifs depuis le début des années 2000. Le phénomène a longtemps été nié et négligé – aucune mobilisation après les attentats de Merah par exemple et l’assassinat d’enfants.

Depuis la fin des années 1990, on assiste à un retour de l’antisémitisme en France, porté aussi bien par l’extrême droite incarnée depuis plus d’une décennie par des Soral et Dieudonné, qui constitue une forme de jonction avec des pans de l’extrême gauche qui n’ont pas de problème avec l’antisémitisme. A cela s’ajoute l’antisémitisme émanent de l’islamisme radical.

On voit néanmoins qu’en Allemagne (avec l’attentat de Halle par exemple) la violence se manifeste également, tandis qu’aux Etats-Unis, l’antisémitisme devient violent et meurtrier, dans des proportions largement inédites.

L’occupation soviétique de l’Europe de l’Est a-t-elle empêché une introspection des pays du bloc soviétique à laquelle a pu se livrer la France notamment ?

Officiellement, l’antisémitisme n’existait pas à l’Est. Mais dès la fin de la guerre, Staline déclenche des politiques antisémites, la plupart du temps sous couvert « d’antisionisme » visant les « cosmopolites sans racines » comme le disait la terminologie soviétique. On assiste à des vagues d’arrestations et d’exécutions.

En 1968, la Pologne déclenchera elle aussi une politique antisémite sous ce couvert, expulsant des administrations et des universités les juifs et chassant du pays des milliers d’entre eux.

Alors que l’antisémitisme d’extrême droite était disqualifié, celui à gauche, notamment dans le bloc de l’Est, a largement continué a existé y compris officiellement, sous couvert « d’antisionisme ».

D’autre part dans le bloc de l’Est, la Shoah n’était pas reconnue, le discours officiel parlant de citoyens soviétiques (ou autres) victimes des fascistes, à Babi Yar, en Ukraine, où 33.771 juifs ont été exécutés fin septembre 1941 par exemple. Mais cela vaut pour l’ensemble des lieux, le mot juif ne figure pas sur le monument érigé après guerre.

Quelques pays ont mené une introspection après la chute du communisme, en premier lieu la Pologne, où une part importante de la société s’est penchée sur ce sujet, et une école historiographique de premier plan est apparue au début des années 2000.

Mais avec le pouvoir nationaliste du PIS depuis plusieurs années, on assiste à une résurgence de l’antisémitisme, sous diverse forme. Officiellement, ce sont les nazis qui ont tué les juifs, jetant dans l’ombre les responsabilités de certaines parties de la population où l’antisémitisme était vivace.

L’antisémitisme est-il similaire à l’Ouest et à l’Est ?

Le terreau est le même, de même que les ressorts. On note cependant des différences au gré des pays. En Pologne, le « crime de sang » (accusation qui remonte au Moyen-Age, selon laquelle les juifs enlèvent des enfants pour les tuer et utiliser leur sang…) reste particulièrement prégnant – alors qu’en France ce type d’accusation a totalement disparu depuis le Moyen-age.

La principale différence réside dans la manière dont les Etats à l’Est se sont constitués, non pas sur le modèle que l’on connaît en France, où depuis la Révolution la citoyenneté se confond avec la nationalité.

A l’Est les Etats, en particuliers avec la Seconde Guerre mondiale, étaient multinationaux (un citoyen soviétique était de nationalité russe, ukrainienne, tatar ou juive par exemple). Les Juifs constituent une nationalité, ce qui n’est plus le cas en Europe de l’Ouest depuis en particulier la révolution française, qui a rendu le fait juif uniquement religieux, tandis qu’à l’Est il est demeuré national.

Ce qui permet donc d’une certaine manière de considérer que les Juifs étaient une nation étrangère, que leur sort ne concerne pas l’histoire nationale de tel ou tel pays…

Y a-t-il quelque chose d’antisémite propre au continent européen qui n’existe pas ailleurs ?

L’antisémitisme est avant tout une histoire – et une pensée – européenne, qui s’est diffusée depuis l’Europe, à partir du XIXe siècle. La quasi-totalité des penseurs et théoriciens de l’antisémitisme sont européens, ou occidentaux.

Reste que l’antisémitisme a aussi été largement instrumentalisé au Moyen Orient, par les régimes au pouvoir, dans le cadre de la lutte contre Israël. Mein Kampf, les protocoles des Sages de Sion etc ont été largement distribués à partir des années 1950 par exemple, et certains Etats (Iran, Arabie saoudite) ont financé, voire continue à financer, l’antisémitisme à l’international.

www.20minutes.fr

(1)Tal Bruttmann est historien. Ses travaux portent sur les politiques antisémites en France pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que sur la « solution finale ». Il est notamment l’auteur de La Logique des bourreaux (Hachette Littératures, 2003), Au bureau des Affaires juives. L’administration française et l’application de la législation antisémite, 1940-1944 (La Découverte, 2006) et « Aryanisation » économique et spoliation en Isère (PUG, 2010). Il a codirigé Pour une microhistoire de la Shoah (avec I. Ermakoff, N. Mariot et C. Zalc, Seuil, 2012).

8 Commentaires

  1. Je pense, pour avoir vécu en terre d’Islam et en terre chrétienne, que l’antisémitisme n’est pas le fait d’une géographie mais du monothéisme lui-même. L’antisémitisme est complètement ignoré dans les pays qui ne l’on pas connu : l’Inde, la Chine, le Japon. C’est le monothéisme qui engendre l’antisémitisme. Le christianisme et l’Islam voulant se prétendre tour à tour les « vrais » adeptes du divin, à l’instar du judaïsme, et le judaïsme voulant se prétendre le seul et se posant en victime, bien réelle cette fois, des deux autres religions.
    C’est bon! Quand on aura compris cela, peut-être que l’on pourra enfin entreprendre une authentique réconciliation.
    Chacun a le droit de croire comme il veut sans être considéré par les autres comme un sous homme. La question : d’où vient ce mépris à l’égard de son semblable ?
    C’est l’histoire de Joseph et ses frères qui revient en leitmotiv. Méditons!

  2. “L’antisémitisme est avant tout une pensée européenne”. A mon avis c’est une erreur que de le croire. L’antisémitisme, qui n’a pas toujours été la solution finale, est une pensée chrétienne car le christianisme est antérieur à l’Europe qui est une idée du XVIIe siècle. Avant de parler de l’Europe, on disait la Chrétienté. Cela dit, le christianisme n’est pas antisémite dans son essence car les premiers adeptes du Christ, ceux qui ont répandu sa parole, ont été des juifs. Le christianisme n’est pas antisémite mais les chrétiens le sont devenus car les drames les plus pathétiques se passent toujours entre soi quand on partage un même personnage que les uns reconnaissent et les autres pas. Comme le nez le Cléopâtre, si Paul avait été plus conciliant à l’Assemblée de Jérusalem la face du monde aurait changé.

  3. L’antisémitisme existait et existe aussi dans les pays musulmans .

    On nous a collé sur le front à la glu une étoile de David .

    Aux E.U avant la derniére guerre dans un pays isolationniste existait aussi un antisémitisme .

    Je pense au BUND germano américain servant à promouvoir l’amitié avec l’Allemagne nazie depuis 1930….. date de sa création .

    De jeunes Juifs comme Meyer Lansky et Bugsy Siegel qui ont vécu dans les rues de New York faisaient des descentes pour passer à tabac ces petits cons .
    Il est vrai que ces deux là ont basculé par la suite dans la mafia pour s’associer à Lucky Luciano .
    Il fallait souligner quand même leur courage à cette époque .

    Hollywood et ses dirigeants comme les fréres Mayer et d’autres … se sont élevés eux aussi contre cet antisémitisme…… jusqu’à la fameuse attaque de Pearl Harbor .

    A partir de ce jour tout a basculé et Roosevelt a fini par entrer en guerre auprés des  » alliés  » pour la plus grande joie de Churchill qui commençait à désespérer .

    Tout cela pour dire il y eut plusieurs sortes d’antisémitismes…… mais une seule victime .

  4. Il y a un antisémitisme musulman qui apparaît dans le Coran et les hadith. Cette attitude négative vis à vis des Juifs a imprégné depuis longtemps les populations musulmanes. Les Juifs étaient en Islam des dhimmis au minimum méprisé et parfois persécuter. Traiter quelqu’un de juif est une insulte sévère. Tous ceux qui ont vécu dans des pays arabes le savent. La haine des Juifs préexistait à la création de l’État d’Israël. L’antisémitisme n’est absolument pas le triste apanage de l’Europe.

    • C’est tout à fait exact !
      Mais il y a aussi un « antisémitisme » (ou au moins un rejet profond d’Israel et de sa politique) plus social, plus politique, qui découle directement du racisme anti arabe qu’il ne faudrait surtout pas négliger pour comprendre les réactions et la persistance de l’antisémitisme.
      Je m’appelle Karim et je suis victime de racisme depuis mon enfance (à l’embauche, au logement…) et je comprends très bien ce qu’on peut ressentir lorsque l’on est rejeté pour ce que l’on est sans même pouvoir se défendre. Je suis très intégré dans la société occidentale, je n’ai pas de religion (j’y suis même opposé), et je ne me suis retrouvé face à une situation raciste « en face à face » que deux fois dans ma vie :
      La première fois fut aux Etats Unis, dans un magasin ou le gérant m’a demandé si je n’étais pas hispanique (je parlais français avec ma sœur et les langues c’est pas leur point fort) en me précisant qu’il n’aimait pas les hispaniques et que si c’était le cas je devais sortir !
      La deuxième fois fut dans un endroit qui devrait être le sanctuaire du droit et de la politique israélienne en France. J’ai accompagné une amie qui n’avait pas le permis pour récupérer un film long métrage en coproduction, pour une diffusion à la télévision, à l’ambassade israélienne en France. Cette amie connaissait très bien l’ambassade puisqu’elle y avait travaillé et elle connaissait tout le monde… Nous sommes donc passés par l’entrée du personnel ce qui consiste à prendre un ascenseur et répondre aux questions de la sécurité avant d’entrée. Et Lorsque mon amie a dit que je m’appelais Karim dans le dialogue en hébreux qui s’était engagé du fait de ma présence, la sécurité a dit Kaaaarim… S’en est suivi un dialogue plus musclé avec mon amie très en colère contre la sécurité. Elle s’est ensuite confondue en excuses en me disant « nan mais c’est des cons » et en m’expliquant que je ne pourrais pas rentrer avec elle !!! A cause de mon prénom.

      Alors je ne suis pas assez con pour en conclure qu’il faut exterminer tous les juifs (ce qui inclurait mes enfants puisque la grand mère de mon épouse était juive, ce que j’ignorais avant d’avoir cette amie), mais une chose est certaine pour moi : Il faudrait peut etre changer de mentalité et ne pas céder aux sirènes de « l’ultrasémitisme » de l’extrême droite israélienne ou des ultra orthodoxes.
      Quand on voit que mêmes des juifs sont traités d’antisémites parce qu’ils s’opposent à Netanyahu ou parce qu’ils défendent les droits des arabes en Palestine, il faudrait peut etre se poser enfin les questions qui dérangent, au lieu de censurer les opposants et d’utiliser le point godwin pour éviter d’y répondre.

      • Pauvre Karim et ses caricatures de situations montées en épingle pour accéder au statut de victime éternelle!!! Il est évident qu’en passant par l’entrée du personnel et non l’entrée principale d’une Ambassade ultra-sensible sur sa sécurité, on joue avec le feu et qu’un refus d’entrée correspond à une usurpation d’identité, puisque Karim n’appartient pas au personnel de l’Ambassade! C’est malsain, ce genre d’allusion de « racisme » pour un refus d’accès « privilégié » ou passe-droit sans aucun droit autorisé.

        Il y a des millions de gens qui s’oPposent à Netanyahu, citons Benny Gantz et sa bande de joyeux drilles et jamais, ô grand jamais, ils ne seraient traités, en soi, « d’antisémites ». En revanche de très nombreux musulmans ne font aucune différence entre « Israéliens », « Sionistes » et Yahoud », « Khaybar ya Yahoud », à massacrer depuis la razzia de Khaybar, et leur racisme exterminateur se manifeste par voie de ceintures d’explosifs ou ballons incendiaires, coups de couteau à l’improviste, etc.
        Tu n’es peut-être pas assez con, mais tes propos respirent tellement que tu viendrais à l’espérer pour un oui ou un non, qu’on ne peut t’accorder qu’une confiance limitée, Karim. Tu ferais mieux de pleurer sur la connerie du monde arabe en général qu’accuser ceux qui se défendent contre ses prétentions à la domination mondiale par la Chari’a. On est quelque 15 millions, contre les 1, 4 milliards de tes correligionnaires, nous « occupons » nos propres terres originelles d’environ 2 départements français, alors garde le sens des proportions et après tu viendras pleurer pour « racisme ».

        • Vous êtes le parfait exemple de préjugés et de stéréotypes appliqués sans vergognes et sans discernement, sans même prendre le soin de lire et d’essayer de comprendre, parce que vous refusez tout simplement les gens qui s’appelle comme moi exactement comme dans les gens qui m’ont refusé l’entrée de l’ambassade d’ailleurs !!!
          Vous êtes le parfait militant de base, sourd et aveugle, qui « lit entre les lignes » à l’affût du premier prétexte pour crier à la manipulation, à l’infamie, à la fake news… Cette paranoïa est culturelle est largement entrenue pour vous maintenir sous le joug de vos grands leaders d’extrême droite et ça marche très bien sur vous apparemment …

          Alors, je vous ai donné mon prénom, mais pour info, je ne suis ni arabe, ni musulman, et vous m’avez déjà associé à tous vos fantasmes et phobies , la Charia, les ceintures d’explosifs et tout le folklore islamiste, c’est dingue !!!

          Je m’appelle Karim et donc vous savez exactement qui je suis, que ce que je raconte c’est n’importe quoi et que je joue les victimes.
          En fait, je ne suis pas du tout une victime et je sais très bien me défendre contre les propos racistes et ceux qui véhiculent leurs délires de persécution pour justifier leur racisme.
          Si je n’ai pas fait un esclandre dans cette ambassade ou renvoyer le film d’ou il venait, c’est parce que je ne me considère pas comme une victime et je ne considère pas que les gros neuneus comme vous qui confondent tout doivent imposer leur façon de voir les choses. Je sais très bien que vous n’avez pas les capacités de changer ou d’évoluer.
          Cependant, Il y a toujours du bon dans une discussion, un échange, alors je vais essayer de retenir le positif. Je ne suis pas musulman comme je l’ai déjà indiqué et même si je fais très bien la différence entre les sionistes et les israéliens, je ne connais pas les « Yahoud » ni la razzia de Khaibar (d’ailleurs, j’ai rien pigé à votre phrase je pense qu’elle est mal formulée) et du coup je vais combler cette lacune. Ca fera de moi quelqu’un de moins con.
          Prenez en de la graine…

          Si vous voulez qu’on parle du monde arabe et de la connerie qui y règne, on risque de vite tomber d’accord, même si je pense que « le monde arabe » comme « le monde musulman » n’existe pas vraiment ils sont tous les uns contre les autres et la plus grande communauté musulmane, se situe en Indonésie, il ne faudrait pas l’oublier.

          • Karim ne t’enfonce pas encore plus .
            On a compris .
            On n’est pas des demeurés .

            Les agents de propagande comme toi ici on leur donne le micro .

            Nous on est censurés de partout .

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