La notion de l’autorité par Alexandre Kojève

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Alexandre Kojève, La notion de l’autorité (Gallimard) par Maurice Ruben Hayoun

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Selon ce grand spécialiste de la pensée de Hegel, né dans le pays des futurs soviets en 1902 et réfugié à Berlin dans les années vingt, cette notion d’autorité a été quelque peu délaissée par la classe des philosophes.

Il était donc temps pour lui de s’y intéresser, ce qu’il fit alors qu’il était réfugié avec sa femme en zone libre, plus exactement à Marseille en 1942. Il y croisera d’ailleurs le futur grand historien de l’historien de l’antisémitisme, Léon Poliakov. A cette époque, le commentateur des écrits de Hegel signait encore de son nom russe, précédant sa naturalisation, A. Kojevenikoff.

En 1926, il s’installe à Paris mais la crise économique de 1929 le ruine et le contraint à monnayer son savoir et son talent de commentateur philosophique. Peu de temps auparavant, il avait soutenu sa thèse sur Soloviev à l’université e Heidelberg.

A Paris, il obtiendra, grâce à l’intervention d’Alexandre Koyré, l’animation d’un séminaire à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il y offre un commentaire linéaire de la Phénoménologie de l’esprit.

Comme le note le préfacier de ce petit livtre dans sa bonne introduction, Kojève a puissamment contribué au retour de la pensée de Hegel dans la génération des trois H, Hegel, Heidegger, Husserl.

En 1821, Hegel écrit Les principes de la philosophie du droit, la dernière œuvre publiée de son vivant ; et près d’un siècle et demi plus tard, Kojève fera paraître son Esquisse d’une phénoménologie du droit.

Sur quoi repose l’idée ou la notion même d’autorité ? D’où provient l’autorité, quelle est son essence et comment se transmet elle ? Or, on constate qu’il existe en chacun d’entre nous un désir de pratiquer la justice et de respecter le droit. Cette sensibilité est à placer au même niveau que le désir de reconnaissance, de valorisation de soi et de la jouissance sexuelle.

L’homme ne peut s’empêcher de juger ou d’être jugé, et c’est de cela qu’émanent des distinctions cruciales entre le juridique, d’une part, le religieux, le moral, l’économique et politique, d’autre part (p13).

Et cette idée de justice détrône presque celle de la liberté, si essentielle dans la noétique du philosophe. Kojève cite (page 78) la légende rapportée par Hérodote sur l’origine de l’institution royale chez les Mèdes : il y avait dans ce peuple un homme réputé pour son souci de justice.

Petit à petit, son renom s’étendit à l’ensemble de la population qui vint lui soumettre tous les conflits et les différends entre citoyens. Au bout d’un certain temps, il finit par donner à ses concitoyens le choix suivant : il ne pouvait plus s’occuper en même temps de ses propres affaires et de cclles des autres.

Le peuple réagit alors de la façon suivante : on en fit un roi, dégagé des soucis matériels et désormais apte à s’occuper des autres.. Mais une fois qu’il rendait la justice dans son tribunal, encore fallait il pouvoir appliquer les décisions judiciaires. On lui donna des gardes, chargés d’appliquer ses décisions… D’arbitre cet homme épris de justice à l’origine, était devenu procureur !

Au sein de tout groupe humain, et parfois même dans le monde animal, s’établissent une hiérarchie et un ordre réglant les relations entre les membres de ce même groupe.

Il existait donc toujours l’exercice d’une certaine autorité traditionnelle, laquelle a fini par reculer devant la poussée de forces nouvelles qui ont ruiné la famille, les corporations professionnelles, et plus fortes que toutes les autres, le magistère religieux. Ces relais, souligne le préfacier, sont un passage obligé entre le pouvoir, donc l’autorité, et les masses.

En 1958, Hannah Arendt a publié un texte intitulé Qu’est ce que l’autorité ? Elle place au fondement de son raisonnement l’effondrement presque généralisé des autorités traditionnelles dans des domaines qui ne relèvent pas encore vraiment de la politique, comme l’éducation et l’instruction des enfants, lesquels ont besoin de ce cocon protecteur pour survivre dans la société où ils sont venus au monde.

Sans consentement à de telles valeurs préexistantes, l’enfant ne pourrait tout simplement pas survivre. Arendt va encore un peu plus loin et résume sa pensée en trois mots : tradition, religion, autorité (p21). Mais ces deux premières sources de l’autorité n’ont pas manqué de subir un affaiblissement constat, proche parfois de la disparition pure et simple. Et l’autorité qui repose sur de tels piliers risque de subir le même sort.

C’est la Rome antique et le droit romain qui ont fourni à la notion de l’autorité une assise certaine en la plaçant au fondement même de la vie civile. L’idée même d’autorité a pour corollaire la notion d’obéissance.

Les donneurs d’ordre, pour ainsi dire, présupposent que leurs instructions données s’imposeront d’elles-mêmes car elles reposent sur des principes leur conférant une légitimité (Théodore Mommsen). On donne les exemples classiques de la dialectique hégélienne, le berger et son troupeau, le timonier du navire et son bateau et le médecin dans a relation avec le patient…

Voici la définition de l’autorité qui se lit ici à la page 25 et qui provient de l’Esquisse d’une phénoménologie du droit : L’Autorité est la possibilité qu’ un agent d’agir sur les autres (ou sur un autre, sans que ces autres réagissent sur lui, tout en étant capable de la faire (p 25, 58)

Mais toute autorité qui existe doit avoir une cause, une raison d’être. Faute de quoi, les hommes ne s’y soumettraient pas… Kojève admet quatre types d’autorité (p 67) : celle du père sur l’enfant, du maître sur l’esclave, du chef sur la bande et du juge sur les justiciables.

Chaque catégorie détient son pouvoir d’un certain type de transcendance (pp 81-82). Aucune organisation humaine ne peut se passer d’un passé au cours duquel les lois qui la gouvernent ont progressivement vu le jour. Aucune n’a pu résister à la tentation de se retrancher derrière une certaine transcendance.

Prenons l’exemple de la transmission de l’autorité par l’hérédité, l’élection, la nomination ou l’achat d’une charge. Penchons nous un instant sur le cas de la monarchie de droit divin qui fait du principe monarchique une institution voulue par la divinité. Du coup, quiconque s’en prend à l’élu du Seigneur (p 63) fait désormais figure d’ennemi de l’ordre social, un ordre prétendument voulu par l’instance suprême.

Le texte proprement dit de Kojève se présente en trois parties : les analyses, les déductions et les appendices. Dans cette dernière partie, l’auteur évoque l’autorité du maréchal Pétain et la «révolution nationale». Mais aussi bien au début qu’à la fin de son plan, Kojève souligne bien le caractère provisoire de son entreprise ; il s’agit simplement de poser les problèmes et non de les résoudre dans leur globalité.

Des quatre types d’autorité signalés ci-dessus, celle du Père est probablement celle qui résume le mieux les trois autres. On le voit dans la liturgie et la théologie où l’on parle de Dieu (p 85) comme d’un père de ses fidèles qui acceptent, par voie de conséquence, ce qu’il décide de leur imposer. On le voit aussi dans le domaine politique où certains leaders sont qualifiés de père de la nation, ce qui, d’une certaine façon, assoit ou légitime leur autorité.

Kojève cite aussi un autre type d’autorité, celle de la tradition qui regroupe les principes d’un certain nombre de personnes, notamment les défunts. Là se mêlent des considérations de différents ordres : il y a l’autorité conférée par l’âge, le mystère de la présence sans être présents concrètement et la puissance tutélaire. Ceci se retrouve aussi bien chez les juifs que chez les chrétiens : l’intercession des patriarches, disparus depuis des temps immémoriaux, chez les uns, la communion des saints, chez les autres.

Le livre s’achève sur deux appendices fort intéressants car portant sur la politique de l’immédiat, l’autorité de Pétain et la nature de la révolution nationale. Kojève a vécu ces événements au plus près. Il situe l’autorité du Maréchal dans ses honneurs militaires, son passé glorieux (vainqueur de Verdun) et aussi dans son âge vénérable.

On peut aussi relever qu’il n’était pas aux affaires lorsque la guerre a éclaté ce qui l’exonère d’emblée de toute responsabilité dans quelque erreur stratégique dans la conduite des opérations. Il a donc bénéficié de l’autorité du père, du maître et du juge car, à la tête de l’Etat français, il exerçait une influence allant bien au-delà des affaires purement militaires. (J’ai fait don de ma personne à la France.)

La révolution nationale entend avec tout rompre avec un passé, le plus immédiat, responsable de l’état de la France, généré par la défaite de 1940.

On peut regretter que l’on n’ai pas développer un peu plus cette idée d’autorité qui st la pierre angulaire de toute philosophie politique.

Maurice-Ruben Hayoun

 

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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