La Haskala (3): Isaac Satanow misait sur l’éducation

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La haskala III Isaac Satanow ( 1732-1804) par M-R Hayoun

Né en Podolie, à Satanow même, qu’il quitta à l’âge de quarante ans, laissant derrière lui femme et enfants, Isaac a en quelque sorte imité Salomon Maïmon, originaire de Pologne lui aussi.

Ayant appris la Tora dès l’âge de cinq ans, il débuta en littérature peu après sa majorité religieuse (13 ans), prit femme à dix-huit ans et devint négociant environ deux ans plus tard.

Il avait l’habitude de se rendre aux foires de Francfort sur l’Oder trois fois par an mais tout laisse penser que sa vraie passion était l’étude et non point le négoce.

Satanow n’appréciait guère les membres des classes aisées mais savait se concilier leurs faveurs: c’est ainsi qu’il écrivit des poèmes en l’honneur du richissime banquier Daniel Itzig, à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire, et de son gendre le disciple préféré de Mendelssohn, David Friedländer. Satanow était un maskil aux activités multiples: il ne se contentait pas d’être un écrivain prolixe et ne dédaignait pas les affaires du siècle.

Bien que cet homme ait mené une existence mouvementée et passionnante son engagement en faveur de la culture juive moderne et des idéaux de la Haskala fut remarquable.

Fondamentalement Satanow ne distinguait aucune différence entre la Tora ou la religion d’une part, et la science et la sagesse d’autre part. Il divisait la population juive de son temps en deux groupes: les orthodoxes ouverts à la culture de la haskala et ceux qui rejetaient absolument les Lumières [mordé or].

Tout ce que la religion commande de faire mérite d’être mesuré à l’aune de l’esprit, avait-il coutume de dire; de même, la religion et la raison devaient être également recherchées car toutes deux poursuivaient la justice et la vérité.

Dans son Sefer ha-Middot [Livre des qualités éthiques; Berlin, 1784, p 105], il écrivait ceci:

Acquiers des perles chez tout un chacun et reçois le savoir de quiconque est savant. Respecte la sagesse et tire la de toute personne, quel que soit son degré d’importance. L’intensité de la lampe de l’intellect qui éclaire l’obscurité n’augmente pas si elle est tenue par un homme pieux pas plus qu’elle ne diminue s’il s’agit d’un criminel.… Maïmonide ne recommande-t-il pas d’accepter la vérité d’où qu’elle vienne? Et nos sages eux-mêmes n’ont rien dit d’autre: Quel est l’homme intelligent? Celui qui apprend de tout homme…”

On ne peut admettre l’autorité de ceux que la sagesse a éloignés de la Tora: ce sont, dit Satanow, des ignoramuse. Dieu a donné la Tora mais il a aussi créé la sagesse: la haïr c’est haïr Dieu lui-même!

Les prophètes, les sages du talmud et les rabbins médiévaux ne se sont guère détournés de la sagesse. Satanow va même jusqu’à écrire que si le temple n’a jamais été touché par la foudre c’est parce que ses bâtisseurs étaient au fait du paratonnerre et qu’ils en avaient construit un… en or.

Satanow garda de sa jeunesse une attirance pour la kabbale qu’il ne semble pas avoir récusée à l’âge mûr.

Il réédita le Ets Hayyim [Arbre de vie, Korets, 1782] de Hayyim Vital, le disciple préféré de Isaac Louria. Il appréciait aussi le Zohar et contrairement à Jacob Emden qui contestait la paternité littéraire de Siméon bar Yohaï, Satanow n’accordait à Moïse de Léon aucun rôle dans cette affaire…

Cette attitude est si inattendue que certains critiques littéraires, peu favorables à Satanow ont voulu voir dans cette défense de la littérature ésotérique et de son antiquité une adroite instrumentalisation: en se faisant passer pour un adepte de la littérature mystique le maskil avançait masqué et pouvait défendre encore mieux les idéaux des Lumières…

Satanow a lu les écrits juifs et hébraïques de Mendelssohn et avait eu connaissance du mémoire de Dohm sur la Réforme sociale des juifs; il était donc en mesure de formuler quelques idées sur le développement harmonieux du corps social: l’homme est libre par nature, il doit traiter ses congénères sans iniquité, quelle que soit leur appartenance religieuse; tout homme a le droit de disposer de ses biens comme il l’entend; il ne lui est pas permis de se faire du mal mais il est seul à pouvoir déterminer par quel biais s’effectuera le salut de son âme; aucun homme n’a le droit d’en contraindre un autre de changer de religion…

Les juifs ont eux aussi le droit de vivre comme les autres: la Tora ne dédaigne pas les affaires de l’Etat, partant, les juifs devraient être associés à sa bonne marche.

Satanow propose la création progressive d’une classe moyenne composée de juifs mais dont l’imposition fiscale ne saurait être plus lourde que celle des chrétiens.

Même les obligations militaires ne représentent pas une impossibilité pour les juifs: mais Satanow demande qu’ils en soient dispensés jusqu’à la troisième génération et que le séjour sous les drapeaux ne porte pas préjudice à leur religion.

Satanow se voulait aussi -comme Mendelssohn et les autres maskilim– un réformateur social; il stigmatise l’attitude des parnassim [dirigeants communautaires] qui se servaient de la communauté, au lieu de la servir, qui se dispensaient de payer les taxes, aggravant ainsi l’imposition des plus pauvres. [Minhat bikkurim, p 41]

Comment obvier à tous ces manquements, à la fois au sein de la communauté juive elle-même, mais aussi dans ses relations avec le milieu chrétien ambiant?

Satanow propose des solutions: les juifs devraient inviter chez eux des chrétiens, les mères chrétiennes ne devraient pas distiller de haine anti-juive dans le cœur de leurs enfants, enfin, une éducation adéquate devrait déraciner tous les préjugés religieux et sociaux.

Pour favoriser l’émergence d’une nouvelle génération de juifs Satanow misait, comme Wessely, sur l’éducation; toutefois, il accordait la priorité aux matières traditionnelles, ce que ne faisait pas l’auteur des Divré shalom wé-émét.

Les deux pédagogues se rejoignaient toutefois dans le cursus des études hébraïques: l’apprentissage de la lecture était suivi de celui de la Bible dans son sens obvie, l’acquisition des règles grammaticales les plus importantes et c’est seulement après qu’intervenait le talmud, à l’exclusion de tout pilpul (arguties talmudiques)

Certaines déclarations de Satanow, voire même un certain comportement, lui valurent la réprobation de la part de certaines autorités rabbiniques de son temps: dans ses Mishlé Assaf [Paraboles d’Assaf, chapitre 31] il a écrit que “l’on ne devait pas se priver des plaisirs de ce bas monde puisque Dieu ne les avait pas créés en vain… On ne doit pas, non plus, se détourner du sexe, puisqu’il n’a pas été créé en vain.”

De telles déclarations, anodines en soi, furent exploitées par les adversaires de la haskala qui cherchèrent à démasquer en Satanow un tenant de Sabbataï Zewi (1626-1676) et un descendant de la secte des Frankistes (de Jacob Frank 1726-1791). Ceci conforterait alors la thèse de ceux qui voyaient en la haskala un appendice du frankisme lui -même issu du sabbataïsme…

On comprend mieux que certains historiens judéo-allemands n’aient pas hésité à parler de jüdischer Kulturkampf [combat pour la culture] faisant ainsi référence au futur combat de Bismarck contre la papauté. A suivre

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

 

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