La femme et le monothéisme: le cas du judaïsme (2)

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La femme et le monothéisme : le cas du judaïsme (2)
Les trois religions monothéistes n’ont pas accordé aux femmes une place de choix.

Même au niveau du sexe de la divinité, comme le rappelait Ernest Renan, le mot déesse serait en hébreu un barbarisme.

La même chose vaut de la langue arabe. Pour le christianisme qui a converti l’immense majorité du monde gréco-latin, l’adjonction d’un statut spécial pour Marie, «mère de Dieu» a quelque peu modifié la donne… Il demeure, malgré ce qu’on va lire, infra au sujet de «femmes d’Evangile»

Dans la Bible hébraïque, on se souvient de la malédiction prononcée à l’encontre d’Eve, responsable de la chute car ayant induit son époux en tentation pour manger du fruit interdit.

Certes, il y a parfois des actes de bravoure et de grand courage effectués par des femmes (Sara, Sephora, Myriam, Deborah, Judith, etc…) mais dans l’écrasante majorité des cas, le beau rôle revient à l’homme.

Il y a aussi, ne l’oublions pas, la belle supplique de Hannah (I Samuel,) la mère du prophète Samuel, qui est devenue le parangon de la prière en général.

 

Le Talmud constate trois modes d’acquisition (ba-mé ha-isha niknit) (on reviendra sur ce vocable) d’une épouse: par de l’argent, par un contrat ou par des relations sexuelles.

Mais par la suite, lorsque la conscience religieuse hébraïque s’est affinée et que les mœurs se sont adoucies, on a expliqué que le consentement de la jeune fille et de sa famille étaient nécessaires.

Ce fut le cas du chapitre 24 du livre de la Genèse où Rébecca, la future épouse du patriarche Isaac, est consultée: elle donne son avis qui est favorable.

Le texte de la Mishna dit «comment est-elle acquise, ou comment acquiert-on ?» Il n’est pas dit «j’acquiers…» (Kiddushin 2a), ce qui serait le règne de l’arbitraire.

De plus en plus, on assimila la méthode des relations intimes à de la prostitution et Maimonide signifie clairement dans son Mishné Tora, Seder Nashim, hilkhot Ishut 3 ; 21-22) que le mariage par le moyen de relations sexuelles est déconseillé, même, ajoute-t-il, si la Mishna le recommandait

Ce qui prouve la capacité d’évolution d’une tradition vivante, ainsi que la volonté de renforcer l’aspect éthique des lois.

En fait, la législation n’a fait que rattraper l’évolution des mœurs: on redoutait, surtout dans le cercle familial, les nesi’ut séter, le mariage en cachette.

C’est aussi pour cette raison que les familles ont exigé que la cérémonie des kiddushin (consécration) et des nissu’in (mariage concret) se suivent immédiatement.

Le cas de la toute jeune fille de Naresh ( (Yebamot 110a) est édifiant : promise à un très jeune âge à un enfant (donc par la cérémonie des kiddushin) la jeune fille fut séduite par un autre qui la ravit à son rival…

Que fallait-il faire ? Pouvait-on considérer qu’elle était déjà mariée et qu’il fallait un divorce, c’est-à-dire une lettre de répudiation ? On imagine l’imbroglio juridico-éthique si la promesse avait été concrétisée par des relations sexuelles…

Car l’acquisition par une somme d’argent pouvait être annulée par un tribunal qui avait à sa disposition un panel de mesures, mais dans l’autre cas ?

On sent bien, dans toute cette affaire, que la femme passe de la tutelle de son père à celle de son mari. Voici ce que dit le traité Sota 20a) : une femme préfère être pauvre mais mariée que riche et célibataire…

Le divorce 

Au fond, et malgré des réajustements successifs au cours des siècles, le divorce est resté une prérogative masculine, la plupart du temps.

La Bible ne s’arrête pas trop sur la question ; comme pour le mariage, elle se contente de quelques versets, en Deutéronome 24, 1-4.

Elle utilise une curieuse expression assez difficile à traduire et qui a suscité tant de commentaires talmudiques : si un homme découvre chez son épouse ERWAT davar, en hébreu «une nudité de quelque chose».

S’agit-il d’un défaut, d’une inconduite, mais nous en ignorons la nature ? Les talmudistes envisagent toutes les possibilités qui vont de l’infidélité conjugale à une incompétence culinaire (sic !) : on cite le cas d’un homme qui voulait répudier son épouse au motif que celle-ci avait laissé brûler son dîner…

Les deux grandes écoles juridico-exégétiques de Hillel et de Shammai s’affrontent pour proposer leur interprétation de cette expression controversée erwat davar.

On prend davar pour un adjectif, ce n’est pas de la bonne philologie hébraïque. Après des discussions qui illustrent bien le sérieux judaïque critiqué par Renan, on adopte l’interprétation de Hillel, la plus indulgente.

Mais comme c’est l’homme qui a l’initiative, le Talmud spécifie que la ketuba a été imposée à l’homme afin qu’il ne divorce pas sur un coup de tête ni pour un motif futile.

Il aurait de lourds dommages financiers à subir s’il passait à l’acte D’ailleurs, dès le Xe siècle, le même Rabbénu Gershom d’Allemagne a menacé d’anathème quiconque divorcerait abusivement de son épouse.

Le talmud a aussi de l’humour. Pesahim 112a stipule ceci : deux divorcés qui se remarient ensemble, cela fait quatre opinions (personnes) dans le même lit !

Mais la compassion n’est pas absente : Gittin 90a : lorsqu’un homme divorce de son épouse, même l’autel (au temple) verse des larmes…

Au cours du Moyen Age s’est posée la question des maris violents : les femmes ont alors, généralement, le droit de demander le divorce et les juges rabbiniques ont le devoir d’exiger le divorce de la part du mari, voire même de requérir la force publique, même non-juive, pour l’y contraindre. Il y eut aussi le cas de femmes ne supportant plus physiquement leur époux (mauvaise odeur, mauvaise haleine, maladie cutanée).

En gros, les cas où la femme peut demander le divorce sont les suivants : mari repoussant, ne nourrissant pas sa famille, ne remplissant pas son devoir conjugal, un mari violent. Ces cas sont à prendre individuellement ou ensemble, c’est-à-dire groupés.

Le rabbin Mickaël WEIL de Paris avait proposé au XIXe siècle que tout divorce prononcé par les tribunaux civils entraîne eo ipso la nullité des kiddushin (cérémonie religieuse du mariage) ; il ne fut pas suivi.

Deux cas spécifiques féminins, propres à la tradition juive : la ‘aguna et la yebama.

Si un époux disparaît sans laisser de traces et que nul ne sait pas précisément s’il est encore de ce monde ou s’il est mort, son épouse ne peut pas se remarier.

Car si elle le faisait et que, d’aventure, le mari disparu refaisait surface, ses amours seraient considérées comme un acte de prostitution et d’éventuels rejetons de cette nouvelle union seraient considérés comme des mamzérim, c’est-à-dire des bâtards…

Ce qui est affreux ! Ce type de femme qui se trouve dans cette situation porte le nom de AGUNA. Ce terme vient d’un autre terme hébraïque, ‘Ogen qui signe l’ancre d’un navire. La femme traîne une sorte de boulet qui l’empêche de vivre, d’avancer. Pour la délivrer de cette inconfortable situation, il faut suivre un processus compliqué et long.

La yebama, par contre, est la veuve d’un homme mort sans laisser de descendance et qui, selon une ancienne loi biblique, celle du lévirat, doit épouser son beau frère afin de donner une descendance à son défunt mari.

Devant le caractère archaïque et passablement “barbare” de cette coutume, les rabbins avaient organisé sa tombée en désuétude et son remplacement par la cérémonie dite de la halitsa, le déchaussement : en se déchaussant devant le prétendant putatif et en lui montrant la semelle de sa chaussure, la femme crée un motif de rejet et donc de refus de convoler avec le frère du disparu.

Cette notion était celle du Yibboum, d’où le nom de yebama donnée à la veuve se trouvant dans cette situation peu enviable. Dans le livre de la Genèse le cas s’est présenté avec le fils de Juda, l’époux de Tamar

Seul le premier cas pose encore problème en Israël où des soldats disparus ou retenus prisonniers sans qu’on sache s’ils sont vivants ou morts, ont laissé des épouses seules et prisonnières de leur statut marital.

L’amour entre les époux : les relations sexuelles

On s’en rend compte à présent : parler du statut de la femme dans le judaïsme, c’est principalement évoquer son statut face à la loi ou à la règle religieuse.

Comme d’habitude, le Talmud commence par faire preuve d’un humour tout britannique.

Le traité Avoda zara 5a rend un hommage inattendu à nos ancêtres (Adam et Eve) car, s’ils n’avaient pas péché, nous ne serions jamais venus au monde.

Se posent assurément quelques questions dans une religion qui entend tout réglementer : comment fait-on l’amour et combien de fois par semaine, par mois ou par an ?

Assez curieusement, le Talmud met cette fréquence en rapport avec l’activité professionnelle de l’époux. Un chamelier qui part pour de longues traversées du désert sera astreint à un laps de temps plus allongé entre deux étreintes (une fois par mois) alors que celui qui s’occupe des ânes devra aimer son épouse au moins une fois par semaine.

Le marin, lui, bénéficie d’un délai plus long, eu égard à la distance des lieux… : une fois, au moins, tous les six mois. La périodicité des rapports sexuels s’appelle en hébreu biblique, ONA.

Il ne faut pas oublier que la période des règles prend entre sept et douze jours chaque mois, au cours desquels aucun contact n’est permis entre les époux.

Les docteurs du Talmud ont toujours souligné l’importance de relations sexuelles stables et régulières dans l’équilibre de l’individu et du couple.

Bien que le judaïsme rabbinique ne soit pas contempteur du corps, il énonce quelques principes de bon sens qui guident vers la modération : Sukka 52b dit ceci: c’est un petit membre que le sexe de l’homme ; s’il le rassasie, il est toujours affamé, mais s’il l’affame il est rassasié !

Il faut évoquer ici la symbolique, de la syzygie du masculin et du féminin dans la kabbale.

Les kabbalistes statuent qu’au sommet de l’arbre séfirotique, les premières sefirot, hochma et bina (la sagesse et le discernement) étaient pris dans une étreinte éternelle et qu’on les nommait abba we-imma (père et mère) ; de leur union spirituelle émane une nouvelle séfira nommée Da’at (le savoir, la connaissance)…

Encore deux passages , l’un talmudique et l’autre de Maimonide, sur la question de l’amour. Shabbat 140b : Rabbi Hisda donnait à ses filles des conseils en matière amoureuse ; leur recommandant d’offrir d’abord leurs seins à leur époux et d’attendre que l’envie du mari atteigne le paroxysme… pour passer à l’accouplement proprement dit…

Maimonide  explique qu’un mari a droit à sa femme ; tout ce qu’un homme a envie de faire, il peut le faire ; il a le droit de faire l’amour quand cela lui chante et d’embrasser quelque organe que ce soit.

Il peut faire l’amour de manière naturelle ou pas, tant qu’il ne gaspille pas sa semence. Toutefois, la piété commande de ne pas agir à la légère dans ce domaine, de se sanctifier durant l’acte d’amour, ainsi que nous l’avons expliqué dans un autre partie de ce livre.

L’homme ne devrait pas dévier de la pratique habituelle car l’amour sert tout d’abord à la procréation…  Fin

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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