« Israël, le Dreyfus des nations » : Entretien avec Joël Rubinfeld – 1re partie

par Grégoire Canlorbe

Joël Rubinfeld est membre fondateur et président de la Ligue belge contre l’antisémitisme et président de la Coalition juive pour le Kurdistan. Il a été président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique, vice-président du Congrès juif européen et coprésident du Parlement juif européen.

Canlorbe : Vous avez décrit Israël comme le « Dreyfus des nations ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Rubinfeld : Depuis le 7 octobre 2023, nous vivons une sorte de « procès Dreyfus » sans fin, à une différence majeure près : l’État a remplacé l’individu. Autrefois, Dreyfus était jugé ; aujourd’hui, c’est l’État juif qui a pris sa place.

Les « procureurs » de ce procès permanent sont les agences des Nations Unies, les « rapporteurs », Amnesty International, Human Rights Watch, Oxfam, la Ligue des droits de l’homme — ironiquement fondée en 1901 à la suite de l’affaire Dreyfus. S’y ajoute tout un écosystème d’organisations prétendant parler au nom des droits humains, avec leurs relais dans les rédactions, les milieux universitaires, les cercles militants et culturels, et dans la rue.

Quand je vois ces manifestants prétendument « pro-palestiniens », j’ai l’impression que beaucoup d’entre eux se moquent éperdument des Palestiniens. S’ils étaient vraiment pro-palestiniens, ils exigeraient d’abord l’éradication du Hamas, véritable fléau et cauchemar du peuple palestinien. Ce fléau, malheureusement, a été largement adopté par la majorité absolue du Hamas (56 %) lors des dernières élections législatives palestiniennes en 2006.

Ces manifestations en Europe — 300 000 personnes à Londres, 100 000 à Bruxelles et des centaines de milliers en France — me rappellent les marches du début des années 1930 en Allemagne. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une équivalence historique exacte, mais on perçoit une ressemblance dans l’occupation de l’espace public, la dynamique des foules et la pression exercée sur la vie politique. Il y a aussi les slogans haineux, qui hier visaient les Juifs ; aujourd’hui, l’État juif et ses partisans : « Mort aux Juifs » devient « Mort à Israël », « Boycottez les Juifs » devient « Boycottez les sionistes », le nouveau terme poli et « politiquement correct » pour désigner la haine des Juifs.

Cette fièvre qui s’empare des rues pèse sur les dirigeants politiques. Le problème majeur est que nombre d’entre eux raisonnent en termes purement arithmétiques. Ils ont tendance à adopter une vision simpliste, et donc raciste, des communautés : « Juifs » = « Israël », et « Musulmans » = « Palestine ». Une fois le calcul effectué, les conclusions s’imposent.

En Belgique, on compte environ 30 000 Juifs et 900 000 Musulmans, soit un ratio d’un pour trente. Les cyniques en concluent : « J’ai tout à perdre en défendant les Juifs ou Israël, et tout à gagner en soutenant la “Palestine” – en surfant sur la vague de ce que le Hamas est devenu dans l’imaginaire militant – car cela me rapporte des voix. »

À Bruxelles, compte tenu de sa démographie particulière, l’antisémitisme est devenu un atout électoral. Non pas l’antisémitisme « ancien » de ceux qui nourrissent la nostalgie d’Auschwitz, mais une forme revisitée et contemporaine qui assimile Gaza à Auschwitz.

Ce sont les votes qui rendent la situation quasi irréversible. On parle alors de « loi du nombre en islam » : lorsqu’on est minoritaire, on reste relativement discret, mais plus son pourcentage au sein de la population augmente, plus on s’affirme. Raymond Ibrahim, spécialiste de l’islam, observe qu’en Europe, où les minorités musulmanes sont plus importantes qu’aux États-Unis, la violence ouverte est devenue courante – mais toujours présentée comme une revendication, car ce terme apaise l’Occident. Il cite l’exemple de Londres, où les musulmans représentent actuellement environ 15 % de la population : l’assassin du fusilier Lee Rigby, les mains encore ensanglantées, a déclaré : « Nous jurons par Allah le Tout-Puissant que nous ne cesserons jamais de vous combattre tant que vous nous laisserez en paix… Vous ne serez jamais en sécurité », avant de justifier son acte comme une vengeance pour la mort de musulmans tués par les troupes britanniques.

Prenons l’exemple du Nigéria, pays composé à peu près pour moitié de musulmans et pour moitié de chrétiens. Depuis au moins 2000, un génocide perpétré par des extrémistes musulmans est en cours. Selon un rapport de 2025 de l’International Society for Civil Liberties and Rule of Law (Intersociety), « depuis 2009, environ 185 009 Nigérians ont été tués, dont 125 009 chrétiens et 60 000 musulmans dits “libéraux” » – et les massacres se poursuivent.

Depuis des mois, je préviens que nous vivons peut-être la dernière fois qu’une communauté juive « significative » existe en Belgique. Elle est déjà minuscule : 0,25 % de la population belge. Il est possible qu’en 2050, elle ne compte plus 30 000 personnes, mais moins de 10 000. L’exode est déjà en cours et s’accélère.

Canlorbe : Comment expliquez-vous que des Juifs se joignent aux procureurs dans ce « procès Dreyfus » contre Israël ?

Rubinfeld : C’est une question fascinante. Selon moi, l’« auto-haine juive » – un concept popularisé il y a un siècle par Theodor Lessing dans son ouvrage * Der jüdische Selbsthaß * ( L’auto-haine juive ) – illustre le caractère tumultueux de l’histoire du peuple juif. Être juif a signifié, pendant 4 000 ans, être confronté aux accusations les plus délirantes : provoquer des famines, empoisonner les puits, profaner l’hostie, propager des épidémies, commettre des « meurtres rituels », dominer le monde… Aussi absurdes soient-elles, ces accusations semblent toujours trouver un écho, parfois même majoritaire. Comme l’a dit quelqu’un : « Le problème n’est pas ce que sont les Juifs, mais ce que vous êtes prêt à croire qu’ils sont. »

Vivre en tant que Juif dans un environnement où l’on est tenu pour responsable de tout exige de la résilience, de l’abnégation et un esprit de résistance. Tous n’en sont pas capables. Plutôt que de tenir bon, certains peuvent espérer, par terreur et par instinct de survie, qu’en se montrant aimables envers leur bourreau, celui-ci finira par se raviser et reconnaître leur « bonne moralité ». Ils peuvent même se persuader que s’ils approuvent leur bourreau, il les appréciera et les admirera – et qu’ils ne seront plus en danger. Ils peuvent même adopter son point de vue, comme un enfant dont le parent est en colère. Il est plus facile pour lui de penser que le parent a raison et que le problème vient de lui. C’est une tentative pour faire face à une situation terrifiante, ou pour s’en sortir tant bien que mal – et généralement, cela ne fonctionne pas. Les bourreaux tourmentent ; c’est ce qu’ils aiment faire. Comme le soulignait le psychiatre Kenneth Levin dans son ouvrage majeur , Le syndrome d’Oslo : Les illusions d’un peuple assiégé , un enfant est dépendant de son parent et aspire à la sécurité. « Si seulement j’arrêtais de faire pipi au lit », pourrait-il penser, « peut-être qu’il m’aimerait. » Il est terrifiant de réaliser que, par exemple, l’énurésie n’est peut-être pas le véritable problème, mais un simple prétexte. La Seconde Guerre mondiale nous a montré que l’être humain est capable de tout rationaliser.

Il arrive parfois que des individus nés juifs rompent avec leur héritage, décident de « ne plus être juifs » et deviennent antisémites pour prouver leur « bonne foi ».

Au fond d’eux-mêmes, je crois qu’ils savent que cette rupture équivaut à une capitulation : ils quittent le judaïsme pour échapper aux pressions, gagner en respectabilité sociale, parfois pour protéger leurs descendants. Mais dès lors, les Juifs qui restent – ​​ceux qui continuent d’affirmer leur identité malgré les attaques – deviennent pour eux un miroir insoutenable.

Chaque Juif qui reste ferme leur renvoie une image dérangeante : « Je reste, j’encaisse les coups, mais je reste ce que je suis. » Celui qui a rompu avec le judaïsme se perçoit comme un lâche. Cette tension se mue en agressivité : il cède à l’antisémitisme et adopte une politique de la terre brûlée. Il a quitté le judaïsme et se retourne désormais contre les Juifs pour le prouver à tous. « Vous voyez ? Je ne suis pas comme eux. Je suis bon ! Alors, m’aimez-vous maintenant ? »

Ce schéma se retrouve dans plusieurs exemples historiques : Nicolas Donin (XIIIe siècle), converti du judaïsme et instigateur du procès qui mena à l’autodafé du Talmud à Paris ; Pablo Christiani (Paul Christian), Juif converti devenu dominicain, qui participa à des campagnes religieuses contre les Juifs au XIIIe siècle et persuada Louis IX de rétablir l’usage de la roulette – précurseur de l’étoile jaune ; Bernard Lazare, un cas intéressant : auteur d’un ouvrage antisémite avant l’affaire Dreyfus, il devint par la suite l’un des premiers et des plus fervents défenseurs du capitaine juif, affirmant que cette affaire lui avait « sauvé la vie » ; Gilad Atzmon, musicien de jazz britannique pro-palestinien né en Israël et antisémite virulent qui prétendit plus tard s’être converti au christianisme – sans que cela ne l’empêche de poursuivre ses attaques ; Karl Kraus, écrivain autrichien antidreyfusard qui rompit avec le judaïsme et développa une critique obsessionnelle de ce qu’il appelait la « presse juive ».

Au fond, tout cela converge vers une idée simple : être juif n’est pas chose facile. Certains perçoivent leur identité comme un fardeau. Au XIXe siècle, même après l’émancipation et l’accès à la citoyenneté, de fortes barrières sociales persistaient. Nombreux étaient ceux qui choisissaient la conversion non par hostilité, mais par désir de s’intégrer, d’être « comme tout le monde » – comme l’enfant, d’être aimés.

Pour moi, soyons clairs : quitter le judaïsme n’est pas répréhensible. J’ai une vision libérale de la question : chacun est libre d’y entrer, de le quitter, de choisir – chacun fait ce qu’il veut de sa vie. Cela dit, quitter le judaïsme est une chose ; sombrer dans l’antisémitisme en est une autre. C’est là que le bât blesse : il ne s’agit plus d’un choix personnel, mais d’une attitude d’hostilité active, parfois féroce, dirigée contre autrui – en l’occurrence, contre ce que l’on était auparavant.

Grégoire Canlorbe, journaliste, vit actuellement à Paris.

JForum.fr avec gatestone.institute.org
Sur la photo : Rubinfeld (au centre) porte une banderole lors d’une marche contre l’antisémitisme à Bruxelles le 10 décembre 2023. (Photo : Simon Wohlfahrt/AFP via Getty Images)

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