Histoire de la papauté en Occident (Thomas Tanase)

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Thomas Tanase, Histoire de la papauté en Occident (Gallimard)

 

 

Résultat de recherche d'images pour "Thomas Tanase, Histoire de la papauté en Occident (Gallimard)"C’est une belle synthèse que nous propose l’auteur de cette substantielle histoire de la papauté en Occident, un thème qui est loin de se suffire à lui-même mais qui, au contraire, englobe dans son rayon d’action tant d’autres éléments comme l’empire romain, la ville éternelle, l’Occident, l’Europe, le monde civilisé et même les grandes découvertes. Pourquoi parler de la papauté en tant que telle et non des papes séparément ?

C’est parce que cette institution bimillénaire dépasse, et de loin, les hommes qui l’ont incarnée. Ces derniers se considéraient, eux-mêmes, en dépit de nombreuses erreurs de navigation et de confusions des genres (le spirituel et le temporel) comme les chaînons d’une longue tradition qui leur préexistait et, en tout état de cause, leur survivrait.

Je partage le point de vue de cet auteur, lequel connaît bien son affaire, lorsqu’il dit qu’il est très tentant, mais dangereux car on se fourvoie automatiquement, de clouer l’institution pontificale universelle au pilori en l’accusant d’avoir manqué à sa mission qui est de répandre les enseignements de l’Evangile et de vivre sobrement, une sorte d’église de la pauvreté, à la mode de Saint François d’Assise. Cet abandon des valeurs essentielles (l’église des pauvres) a abouti à donner naissance à la Réforme luthérienne.

Mais la papauté demeure une institution unique en son genre car, à ses débuts elle a réussi à hériter de tout l’empire romain, à christianiser le peuple et les élites de Rome, alors que peu de temps auparavant, aux jeux du stade, les spectateurs criaient : Les chrétiens aux lions ! On n’a que très peu d’exemples de ce type où les persécutés ont fini par avoir la peau de leurs persécuteurs.

Cette remarque ne se limite pas au seul plan territorial. Car la papauté est coextensive par sa pérennité à l’éternité de l’église catholique qui a pesé de tout son poids sur le développement du monde, et singulièrement sur celui de l’Europe (justement dite chrétienne ou judéo-chrétienne), et ses conquêtes, comme les Amériques et l’Afrique.

Au plan des idées et de la culture en général, les papes qui se sont succédé ont exercé une influence décisive sur l’évolution du monde. Puisque le siège du souverain pontife à Rome n’a pas manqué de lui offrir à la fois un emplacement géographique et une forme d’extraterritorialité : depuis Rome on s’adressait au monde, urbi et orbi.

Et ce, depuis des siècles. Répandue sur toute la surface du globe, l’église a servi de puissant relais à tous les papes, y compris lorsqu’il s’est agi de lancer le mouvement des croisades…

Si l’on en croit certains témoignages parmi les plus anciens, ce sont les deux Apôtres Paul et Pierre qui ont établi la prééminence de la ville de Rome, laquelle s’était fait déjà remarquer par des troubles et des soulèvements des populations juives (entendez proto-chrétiennes) puisque les empereurs Tibère et Claude, par exemple décrétèrent leur expulsion de la ville. Pierre et Paul, tous deux en délicatesse avec l’église de Jérusalem dirigée par Jacques, furent exécutés.

On peut dire que leur martyre constitue la base du christianisme sur place. Au fur et à mesure que l’histoire avançait, la nouvelle religion convertissait à tour de bras, élargissant considérablement le sein d’Abraham afin d’y accueillir les populations païennes ; la nouvelle religion ressentit le besoin de s’organiser et de se hiérarchiser.

Ainsi Pierre devint l’évêque de Rome et tous les papes qui lui succédèrent à la tête de la ville éternelle devinrent des successeurs de Saint Pierre. L’une des victoires posthumes de ces deux principaux Apôtres tient à cet universalisme romain, ouvert à presque tous, sans distinction de race ni d’origine, qui est aussi devenu un universalisme chrétien.

La chrétienté, fidèle à son expansionnisme naturel, ne s’est jamais sentie prisonnière de Rome, elle voyait bien au-delà des deux rives du Tibre.

Au IIIe siècle, nous dit l’auteur, tout change. Et ce sera encore plus le cas au siècle suivant lorsque l’empereur Constantin se convertit au christianisme sur son lit de mort. Mais derrière ce triomphe de la Cause se profile une réalité nouvelle qui va imposer bien des mutations à un organisme religieux manquant encore d’unité.

L’église est devenue une église impériale, soucieuse d’organiser ses revenus, de se donner une hiérarchie plus stricte, et ayant des querelles théologiques à régler, par exemple comment définir le statut de ces chrétiens qui abjurèrent suite aux persécutions de l’empire mais qui réclamaient leur réintégration à présent.

Certes, la rusticité a fini par vaincre l’éloquence, mais le monde antique a fait chèrement payer à cette église le prix de son ralliement. On peut dire que c’est aussi la marque du triomphe du pagano christianisme sur le judéo-christianisme, ce qui ne fut pas sans conséquences. La conversion de l’empire ne fut donc pas un gain à sens unique. L’empire allait lui aussi peser sur l’organisation du christianisme occidental.

Le meilleur exemple en fut la convocation du concile de Nicée, sous la férule de l’empereur Constantin : ce dernier, seul, avait le pouvoir de porter son message aux confins de son empire tandis que les évêques n’avaient d’autorité que sur les localités voisines de la leur…

L’immensité de l’empire, l’hétérogénéité des populations et surtout la distance des lieus finissent par favoriser l’émergence d’un autre pôle que Rome, laquelle sera mise à sac par des hordes germaniques en 410. Petit à petit, le centre de gravité de l’empire se déplace vers l’Orient, à Constantinople…

Certes, ce mouvement ou ce déplacement avait déjà commencé lorsque les empereurs négligeaient ouvertement Rome pour sa rivale orientale.

Mais la tradition pontificale continuera de s’accrocher à Rome, en dépit de tant de vicissitudes et de rebondissements. Rome restera la capitale de la chrétienté latine, suite à la rupture avec Constantinople et à l’avancée des troupes musulmanes qui finiront par venir à bout de Byzance. C’est donc d’Occident et non d’Orient que partira l’appel aux croisades après la profanation du Saint Sépulcre par les Arabes.

On le voit, l’institution pontificale a traversé bien des épreuves. Mais elle est toujours revenue à son point de départ, Rome, centre du monde. Certes, elle a changé mais aucune contestation interne, aucune révolution, aucune confrontation avec le pouvoir séculier n’a réussi à la terrasser.

Elle est devenue le double du christianisme lui-même et son chef, le pape, n’a jamais cessé de jouer un rôle important, que ce soit au plan spirituel ou au plan politique. Et notamment, lorsque des nations profondément chrétiennes se firent une guerre sans merci, je pense aux deux guerres mondiales, quelle position devait adopter la diplomatie vaticane ?

Evidemment, on affichait une neutralité qui n’était pas que de façade, mais parallèlement à cela on négociait en sous-main pour faire avancer les choses et aussi veiller à ce que les prisonniers des deux camps soient bien traités. La diplomatie vaticane brille dans le domaine humanitaire…

Mais comment faire avec des dirigeants comme Mussolini et Hitler ? On sait qu’un pape notamment, fut très sévèrement critiqué pour son silence durant la seconde Guerre mondiale et que les réserves le concernant existent toujours.

Une institution comme la papauté qui revendique une certaine influence sur les affaires de ce bas monde ne pouvait pas être à l’abri des critiques : soit elle n’en faisait pas assez, soit elle plaçait sur un même niveau l’agresseur et ses victimes. Ce qui est inacceptable. Mais c’est le dilemme de la résistance spirituelle. Elle ne peut pas se servir des mêmes armes, et tout d’abor parce qu’en principe, elle ne doit pas en avoir.

Aujourd’hui, le pape François est l’un des chefs d’Etat les mieux connus et les plus respectés au monde. Un exemple de son implication dans les affaires de ce monde : le rapprochement entre Cuba et les USA. Sans cette belle médiation, les protagonistes ne se seraient jamais parlés comme ils le firent sous la bienveillante férule du successeur de Saint Pierre…

Je déplore que le Saint Siège n’ait pas eu le même succès dans les négociations entre les Israéliens et les Palestiniens…

En plus des débats politiques mondiaux, il y a surtout les grandes questions dites sociétales : le mariage gay, l’eugénisme, l’avortement, l’accueil des réfugiés, la peine de mort, le célibat des prêtres, toutes les questions sur l’avenir de l’homme dans nos sociétés : comment vivre de telles situations en étant en conformité avec le magistère de l’église, censé être avalisé par le pape en personne ? Dans un univers désacralisé où la foi, la prière, la piété en général, suscitent le rire et parfois simplement de l’indifférence, la papauté aura t elle encore sa place ou un rôle à jouer ?

L’humanité requiert des voix qui viennent d’ailleurs, d’un autre monde, car Jésus a bien justement dit que son royaume n’était pas de ce monde… Il a repris, à sa façon, la volonté des talmudistes d’amender ce même monde : tikkoun ‘olam.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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