Gornisht mit gornisht : de rien et de tout

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Illustration : Albert Bensoussan à l’université Bar-Ilan avec la professeure Galia Yanoshevsky

Albert Bensoussan

Gornisht mit gornisht : de rien et de tout

 

 

« Rien avec rien », dit ce proverbe yiddish — Gornisht mit gornisht — que cite ma nièce israélienne en se rappelant sa grand-mère polonaise. Je rentre d’Israël en marmottant cet étonnant dicton — aussi polysémique que mystérieux, tant il implique le dénuement. Certes la situation politique du pays, qui va droit au troisième scrutin en une seule année avec trois leaders qui ne s’assoient pas à la même table, et où tout le monde n’est d’accord sur rien, autrement dit sur tout — si l’on veut bien se rappeler l’étymologie de « rien », du latin res qui signifie « chose » — justifie cette curieuse équivalence. Rien avec rien, cela fait deux fois rien, mais trois fois rien, disait rav Devos, c’est déjà quelque chose. Et voilà et voilà.

 Tel Aviv, d’où je reviens, vaut plus que jamais. Ce joyau du style Bauhaus — architecture de Gropius rescapée du naufrage et inscrite au patrimoine de l’Unesco — avive la candide splendeur de ses moellons dans la lumière éternelle — vayehi or — de la ville blanche. Le Kikar Dizengoff est mon port d’attache, et c’est à deux pas, dans la modeste artère de Bar Kochva, que l’office de Chabbat est chanté et dansé par de fervents séfarades qui font de l’accueil de la fiancée — Bohi kala — une véritable fête de henna ponctuée de vibrants you-yous. Donnant tort à ce rabbin de front étroit qui disait que la femme à la synagogue doit rester modeste et ne pas couvrir de sa voix la prière des hommes. Mon épouse — Ichti Dvora —, qu’un simple paravent sépare de ma vision, a chanté avec ses sœurs de Beth Haknesset, et elle a dansé sur l’air de Lekha dodi, en se risquant même (j’ai cru l’entendre) à un modeste coup de glotte. Dans le même temps, les hommes ont fait la chaîne et ont tourné autour de la tevah en ronde joyeuse tout en entonnant les couplets du poète et kabbaliste de Safed, Chlomo Alkabetz, qui nous légua au XVIe  siècle le plus célèbre cantique du judaïsme. Qui a dit que Tel Aviv n’était pas religieuse ?  je l’ai vue fervente et fière de sa foi. Le troisième Temple dont parle, dans la détestation, l’écrivain Yishaï Sarid (Le Troisième Temple, Actes Sud, 2018) ne se rebâtit pas sur l’Esplanade ni sur les ruines archéologiques qui sont, pour d’autres écrivains (Abraham B. Yehoshua ou  Claude Kayat), des nids d’amour, mais se trouve bien dans ces rues de Tel Aviv et dans toutes les artères vives d’Israël où la synagogue n’est jamais loin et, pour peu qu’elle soit séfarade, éclate en cris joyeux dressant haut le nefesh, l’âme hébraïque. Tel Aviv est bien alors un mikdash melekh ir meloukha, sanctuaire et ville royale. Oui, Tel Aviv est joyeuse — vesim’hah ou vetsahalah, dans la joie et dans l’allégresse —, bruyante et débraillée… même s’il y a, peut-être, dans cette joie si démonstrative comme un défi lancé aux forces de destruction. Comment oublier que les appartements sont équipés d’un abri antiatomique avec blindage des portes et fenêtres, ou, pour les plus modestes, d’un solide béton anti-missile ? Mais si la peur cherche à percer, le blindage des cœurs est partout. Bien sûr, l’exil diasporique prédispose à la crainte, et l’Europe, avec une palme d’excellence pour la France, n’en a pas fini avec sa haine des Juifs : je me dis alors qu’on a peur partout… sauf en Israël.

 Justement je retrouve ma sœur qui vieillit tant bien que mal dans sa Beth Avot de Netanya et, si sa tête a fléchi, son discours est toujours dans le droit fil de sa foi, faisant de la mort une autre forme de vie, ce pourquoi le cimetière est appelé, chez nous, Beth Haïm, « maison de vie ». Oui, ma sœur est sereine, et sans avoir à citer Qohélet et sa prédication de la vanité — Havel havalim hakol havel —,  elle est toute entière une leçon de sagesse. Mais la culture, qu’elle sut servir en son temps, amène mes pas à Bar-Ilan et son stupéfiant campus universitaire : là, la richesse juive a bâti ces temples du savoir qui portent chacun le nom des donateurs. Le département de français doit son existence à Fred et Barbara Kort — Fred Kort était un Juif allemand de Leipzig qui, survivant de la Shoah, devint l’un des plus grands philanthropes du judaïsme —, et ce bâtiment 1004 d’imposante architecture héberge pour quelques instants ma modeste prestation de traducteur pris entre ethnocentrisme et étrangeté et qui, mariant ces deux termes à la façon du pilpoul, reste ainsi sur la terre familiale du discours : en fait, si tout était étrange, rien ne m’était étranger…

 Au départ, lorsque l’avion en décollant jeta ce long regard sur le littoral de Tel Aviv, immense lande hérissée de tours et de fiers bâtiments, je ne pus m’empêcher de revoir  — au musée de la ville — ce qui n’était pas encore cette ville, un siècle plus tôt et qui n’était que dunes et sables, et voilà qu’en prenant de l’altitude, le proverbe yiddish se retournait sous mes yeux — hitoreri hitoreri, réveille-toi, réveille-toi !— : ce que je voyais n’était pas du rien avec du rien, mais du tout avec du rien. Israël avait terrassé le gornisht et resplendissait dans la lumière du jour. En débarquant à Paris, l’angoisse m’avait ressaisi car c’était jour de grève quasi générale : nos valises allaient-elles être débarquées  ou seraient-elles perdues ? Très longtemps le ruban des bagages défila à vide, c’est pourquoi le temps fut donné pour un rabbin voyageur de célébrer Min’ha : nous fûmes plus d’un minyane autour de lui et, comme nous opérions les trois pas en arrière de fin de prière, nous vîmes sortir des entrailles du tarmac nos valises. Un petit miracle, n’est-ce pas ? D’autant que notre avion de correspondance de Roissy à Rennes, quand presque tout l’aéroport était à l’arrêt dans un silence funèbre, se trouva du même coup miraculeusement programmé. J’avais quitté le Malon Cinema Esther du Kikar Dizengoff à six heures du matin, et à six heures du soir j’avais retrouvé ma demeure. Mais mon regard était bel et bien demeuré en arrière, sur cette terre orientale où tout avait commencé et où sur le rien s’était bâti le tout.

Par ©Albert Bensoussan pour JForum (et ACCI Safra)

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