Autour des origines de Moïse (2/2)

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Freud, Maimonide et Yossef Hayim. Yerushalmi : Autour des origines de Moïse (2/2)

par Maurice Ruben Hayoun

Au fondement de cette entreprise freudienne autour de la personne de Moïse gît le principe de son égyptianité.

  Résultat de recherche d'images pour "Freud,: Autour des origines de Moïse"   Mais Freud était il vraiment conscient de cet imbroglio, de cet enchevêtrement que Yerushalmi réussit à démêler sous nos yeux ? C’est peu probable. Il a cru faire œuvre d’historien en déconstruisant les récits de l’histoire sainte.

Il ne faut pas oublier qu’entre 1872 et 1912, même l’empereur Guillaume II se passionnait pour l’analyse historico-critique des textes bibliques et qu’il avait assisté à des conférences sur le sujet, donnés par des professeurs aussi éminents que Julius Wellhausen et Franz Delitzsch…

La partie la plus féconde, la plus riche, et la plus pénétrante de ce livre de Yerushalmi se trouve dans ce brillant monologue (imaginaire) qu’il conduit avec Freud.

En réalité, il redresse ses opinions sur l’histoire biblique, corrige ses travers les plus criants et lui montre, à l’aide de solides arguments, que la Bible n’a pu occulter autant de faits graves qu’il le prétend. Il n’oublie pas le passage du livre des Nombres (14 ;10) où le peuple menaçait de lapider Moïse et son frère Aaron…

La Bible n’a pas systématiquement jeté le manteau de Noé sur des faits particulièrement troublants, pas plus qu’elle n’a omis de nous dire le commentaire peu flatteur de Moïse sur la raideur et l’obstination de ce peuple qu’il fut chargé de conduire : depuis le jour où je vous ai rencontrés, leur dit-il, vous vous êtes toujours rebellés contre l’Eternel votre Dieu…Est-ce vraiment là le langage d’un document qui chercherait à occulter la vérité ?

Dans cette controverse courtoise avec Freud, Yerushalmi s’arrête sur une notion fondamentale, celle qui admet l’existence d’un patrimoine archaïque inconscient, hérité du vécu de nos ancêtres et qui se transmettrait «indépendamment d’une communication directe et de l’influence de l’éducation par l’exemple.» Yerushalmi en conclut que si tel est le cas, alors la judéité, prise dans ce sens précis, se transmettrait indépendamment du judaïsme, conçu comme un ensemble organisé et codifié de lois et de règles.

Et l’auteur d’ajouter que cela a aussi l’avantage d’expliquer le sous titre de son ouvrage : la première (la judéité) est interminable et le second (le judaïsme) est bien terminé. Ainsi se trouverait résolue l’énigme de votre identité juive qui vous a si longtemps poursuivi…

Je ne le pense pas vraiment mais l’approche de Yérushalmi reste géniale : on ne peut pas se défaire de quelque chose qui nous colle à la peau et dont nous n’avons pas la moindre connaissance.

Ce qui ramène à la relation si complexe de Freud avec son ascendance juive qu’il percevait lui-même comme telle en écrivant à propos de l’égyptianité prétendue de son héros : il n’est pas facile de décider de priver un peuple de son plus grand héros, à cause de l’explication de son nom… (p 214, note 27)

Pour bien comprendre l’attachement tourmenté de cet homme à ses origines, il faut donc remonter à son grand père et à son arrière grand père, deux érudits rabbiniques vivant en Galicie à une époque où la culture se limitait aux quatre coudées de l’érudition talmudique et hassidique.

Le père de Freud, Jacob, né en 1815, baignait exclusivement dans ce milieu et en fut largement imprégné. Il est inconcevable qu’un tel homme, même s’il a évolué religieusement par la suite, n’ait rien transmis de cet héritage à un fils  qu’il chérissait tant. 

Nourri de culture hassidique et de résumés des grandes œuvres des philosophes juifs médiévaux ainsi que de kabbale zoharique et lourianique, Jacob Freud a dû en instruire son fils, comme le prouve l’émouvante dédicace écrite sur la page de garde de la Bible qu’il lui offrit le jour de sa bar-mitwa.2

Pour donner un peu de consistance à un hypothétique rapprochement entre Maïmonide, le hassidisme et Freud, on peut rappeler des  pratiques hassidiques destinées à chasser de son esprit des pensées impures lors de la prière.

Or, quoi de plus impur que des images érotiques au moment où l’orant est censé se recueillir et ne penser qu’à Dieu ? Il faut, nous disent les hassidim, se livrer à la méditation, se réfugier dans les domaines les plus intimes de son âme pour échapper ainsi aux appels du démon. Or, Maimonide fut celui qui a le plus insisté sur ce point précis, expliquant que l’étude, l’apprentissage et la science nous aidaient à nous libérer des fantasmes –y compris sexuels- de l’imagination.

On sait aussi qu’à l’instar des kabbalistes médiévaux, le Baalshemtov a lui aussi «repensé» les thèmes maimonidiens dans un esprit purement piétiste. Cela signifie qu’une quantité non négligeable de thèmes du Guide des égarés était présente, sous une forme ou sous une autre, dans le vécu et le penser quotidiens des juifs de ces milieux.

Même si Freud ne savait pas assez d’hébreu, notamment celui en cours chez les philosophes médiévaux, de nombreuses traductions du Guide des égarés en langues européennes étaient disponibles de son temps : en allemand, en anglais et en français…

On signale aussi, vers la même époque, un regain d’intérêt pour la scolastique latine, notamment la philosophie thomiste : autant d’éléments qui accréditent assez solidement la possibilité pour Freud d’avoir eu connaissance du contenu doctrinal du Guide de Maimonide. En outre, à l’école juive qu’il fréquentait avant de rejoindre le lycée (Gymansium) au moins deux cours d’histoire portaient sur un programme incluant les œuvres de Maimonide : l’auteur n’était certainement pas un inconnu pour le jeune Sigmund.

En outre, Freud est resté très attaché au professeur en charge de ces deux cours, un certain Dr Samuel Hammerschlag. Lors des obsèques de ce dernier en 1904, Freud prendra la parole pour confesser publiquement sa dette et sa reconnaissance envers le disparu.

A partir de 1873, ce même homme occupa les fonctions de bibliothécaire de la communauté libérale de Vienne et il n’est pas exclu qu’il ait, un jour, attiré l’attention de son élève sur les œuvres de Maimonide d’autant que l’aile réformatrice de la communauté voulait voir en ce penseur un précurseur avant-gardiste de ses idées.

Enfin, il y eut les liens d’amitié et les relations de travail avec Joseph Breuer dont le père Léopold était très engagé au sein des organisations juives de Vienne, notamment les sections chargées de préparer les enterrements. Sans oublier la loge Bné Brith dont Freud était membre et devant laquelle il a exposé en tout premier lieu sa théorie des rêves et de leur interprétation.

Et pourtant, Freud s’est toujours défendu de toute influence juive sur son œuvre de psychanalyste. Une telle attitude s’explique parfaitement par l’antisémitisme virulent des milieux viennois de l’époque.

Mais comme le soulignent les spécialistes modernes de Freud, de telles dénégations ne sont guère une preuve irréfragable, et ce pour plusieurs raisons : Freud prétendit même ne pas parler le yiddish alors que sa propre mère ne s’exprimait pas en haut allemand mais dans un yiddish de Galicie. Dans quelle langue parlait-elle à son cher enfant ?

Quant aux pratiques traditionnelles juives, on sait qu’en 1909, lors d’une tournée de conférences aux Etats Unis, Freud avait envoyé à sa famille en Europe un télégramme de bons vœux pour Rosh ha-shana

Autant de faits qui montrent que Freud n’entendait pas livrer les détails de sa vie personnelle, notamment sa relation à la religion de ses pères. On perçoit nettement ici les résistances d’un être qui veut s’assimiler culturellement et socialement à un milieu occidental qui n’était pas originellement le sien…

Il convenait donc de gommer, à défaut d’effacer, tout lien avec des origines juives devenues encombrantes et pouvant nuire à la diffusion de ses idées ou porter atteinte à la réputation de Freud dans certains milieux influents…

Sigmund Freud a écrit que l’interprétation des rêves était la voie royale pour l’exploration de l’inconscient. Or, le Guide des égarés peut justement être considéré comme un modèle ancien ou un guide médiéval dans le domaine de l’interprétations des songes et des visions.

Et son auteur faire figure de précurseur, même si, déjà dans le traité Berachot du talmud de Babylone, on trouve un substantiel traité des songes. On pourrait même remonter à l’interprétation des rêves de et par Joseph dans le livre de la Genèse.

Si Freud a vraiment lu le Guide des égarés ou, plus vraisemblablement s’il a simplement pris connaissance de son chapitre introductif, il a pu constater que l’un des objectifs de l’ouvrage était précisément d’interpréter les songes et les visions des prophètes.

Partant, sa mission principale ne différait guère de celle de Freud dont le premier travail de quelque ampleur portait justement sur les rêves et leur interprétation. Le Guide (II, ch. 36) est absolument clair sur ce point : la prophétie, y lit-on, est une perfection qui affecte le prophète au cours d’un rêve.

Même la définition maimonidienne de la prophétie comme une double émanation de l’intelligence cosmique supérieure sur l’intellective et l’imaginative dont le contenu est ensuite retravaillé, voire subit une élaboration secondaire, ne laisse pas d’évoquer le processus freudien.

Enfin, Maimonide souligne, dès son introduction au Guide, que les songes et les visions prophétiques ne sauraient être pris au pied de la lettre et nécessitaient une interprétation plus profonde. On retrouve la même dichotomie chez Freud dans les rêves et leur interprétation : il y a un sens qui apparaît et un sens caché qu’il convient d’élucider : c’est le contenu latent du rêve.

Dès l’introduction au Guide des égarés, Freud n’a pas manqué de lire l’interprétation d’un songe biblique célèbre, celui de l’échelle de Jacob que Maimonide a choisi de diviser en sept parties, ayant chacune une signification particulière.

Freud dit ne pas agir autrement dans l’interprétation des songes puisqu’il affirme traiter d’un rêve avec un patient non point globalement mais en détail afin de lui permettre d’évoquer l’association d’idées provoquée par chaque terme …

Mais l’accent mis sur les rêves et leur interprétation ne suffit pas à rapprocher considérablement Freud de son hypothétique source médiévale, Maimonide. Il faut aussi parler du rôle de la sexualité dans la pensée de Maimonide en général.

Dans ce contexte, il convient d’évoquer d’une phrase le statut de l’activité sexuelle dans la civilisation arabo-musulmane de l’époque. Dans son introduction au Guide des égarés, Maimonide rappelle à son éventuel lecteur qu’il doit procéder à une lecture quasi talmudique de son traité s’il veut en tirer quelque bénéfice.

Et s’adressant à un type de lecteur plus tenté par les jouissances sensuelles que par les nourritures spirituelles, il l’interpelle ainsi :O toi qui entends te plonger dans l’étude de mon traité, en des moments dérobés à la boisson et à la cohabitation… Ce sont des métaphores et des images censées frapper l’imagination des Orientaux et qui occupent une place non négligeable dans l’esprit de l’auteur.

Mais dans ce domaine précis, la kabbale joue un rôle considérable en dotant les différentes sefirot d’un exubérant symbolisme sexuel et en procédant à des hiérogamies successives dans le monde séfirotique.

Le côté droit de l’arbre séfirotique est masculin et symbolise à la fois la couleur blanche et la grâce dispensatrice de bienfaits tandis que le côté gauche représente l’aspect féminin, la couleur rouge et la rigueur implacable du jugement.

En somme, c’est probablement plus le symbolisme sexuel dont la kabbale se grise que le Guide des égarés de Maimonide, qui a dû laisser une marque profonde dans l’âme de Freud.

Maimonide reprend à son compte la profonde méfiance des sages talmudiques envers les désirs et les tentations de la moelle épinière. On retrouve chez lui cette opposition entre le règne de la nature, équivalant à celui d’une vie fondée sur les instincts, et l’intervention de l’intellect qui tente d’imposer silence à la nature charnelle de l’homme.

C’est précisément ce que visent les commandements de la Tora : retenir les envies, limiter les désirs, sans toutefois les étouffer entièrement. Il y a cet adage rabbinique qui semblerait presque tresser des couronnes au mauvais instinct qui existe mais qu’il convient de mettre au service d’une cause noble et éthique.

Les sages affirment que le mauvais penchant enferme lui aussi une certaine positivité (un peu comme Hegel parlait de la formidable positivité du négatif) : sans le mauvais penchant, l’homme ne procréerait pas, ne transformerait pas la nature, ne planterait pas d’arbres, ne fonderait pas de ville ni ne bâtirait de maisons…

En revanche, si ce mauvais penchant nous incitait à pratiquer l’inceste, il convient de le combattre par tous les moyens disponibles. Et c’est notre intellect qui nous éclaire et nous dirige vers la bonne voie et le droit chemin. Freud et Maimonide avaient une profonde connaissance de l’âme puisque chacun reprenait, à sa façon, cette idée talmudique qui implore Dieu de nous garder de toute tentation en ces termes : ne disons pas, je ne veux pas cela, je n’éprouve pas tel ou tel désir. Il faut dire, au contraire : oui, j’aimerai bien, mais je ne dois pas… Ce passage est contenu dans les Huit chapitres de Maimonide.

L’un et l’autre fondent leur espoir de guérison des malades sur l’intellect, la connaissance, l’interprétation juste des pulsions. C’est un peu cette idée de teshuva, de repentance, de retour sur soi, lorsque l’individu retrouve la lumière de son intellect,  son lumen naturae. Job, s’écria dans son malheur : lorsque sa lampe brûlait au dessus de ma tête,

Ce qui signifie quand Dieu me guidait, que mon intellect, étincelle divine, me conduisait et me protégeait…

Tant Maimonide que Freud se donnent pour objectif de séparer le réel de l’imaginaire, de distinguer ce qui relève de l’intellect de ce qui est produit par des fantasmes.

Or, même les visions d’Ezéchiel, par exemple, demeurent un produit de l’imaginaire humain et comportent donc, nécessairement, des pulsions sexuelles à l’état résiduel.

Ce qui nous met sur la voie de l’inconscient. Le rôle du psychanalyste est de rendre le patient conscient de lui-même, en d’autres termes, de rendre l’inconscient conscient. Ainsi, l’homme qui souffre est libéré des névroses qui l’assaillent car il a fini par en comprendre l’origine. Mais pour arriver à ce résultat, en somme à la guérison, il faut une interprétation appropriée des signes névrotiques.

Les historiens mais aussi les théologiens (notamment Abraham Heschel) ont souvent relevé que Maimonide se comportait comme s’il était lui-même devenu un prophète… Il faut dire qu’il s’appelait lui aussi Moïse. Mais Freud a aussi pensé la même chose après avoir commis son ouvrage sur Moïse et le monothéisme.

Et il n’est pas impossible qu’il se soit vraiment intéressé à la personnalité de Maimonide, d’autant que son professeur de philosophie à l’université de Vienne, Franz Brentano, était un spécialiste de la psychologie d’Aristote dont il citait fréquemment les commentateurs médiévaux arabes. L’universitaire ne pouvait pas ne pas avoir inclus Maimonide dans le cadre de ses recherches.

Cela aurait alors conduit Freud à établir un lien entre le Maimonide théologien dont lui parlait son ancien professeur de lycée Hammerschlag et le Maimonide psychologue et théologien, objet des cours de Bretano à l’université.

Les relations entre les deux hommes Maimonide et Freud sont plus que vraisemblables, même si l’on ne peut pas mesurer avec exactitude ce fait de conscience que sont les relations de source à emprunteur. Freud, comme on l’a vu supra, a toujours souligné son éloignement des pratiques juives traditionnelles, tout en reconnaissant que sa judéité ou judaïcité lui avait offert une grande indépendance intellectuelle.

Il l’expliquait ce fait par la révolution monothéiste qui avait engagé et gagné le combat contre l’idolâtrie, même si, selon lui, elle n’était pas une invention exclusivement juive. Les liens ont peut-être existé, les similitudes dues à des sources communes sont incontestables, les approches voisines s’expliquent aussi par un moule héréditaire juif… Mais je laisse à de plus experts que moi en psychanalyse le soin de démêler cet écheveau.

  Résultat de recherche d'images pour "Freud, Maimonide et Yosef Hayim. Yerushalmi : Autour des origines de Moïse"   Yerushalmi avait raison: Les relations de Freud avec son judaïsme relèvent plus de l’inconscient qu du conscient.

Yosef Hayim Yerushalmi, Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable. Gallimard, collection Tel.

 

 

 

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

 

 

 

1 Un autre grand juif, héritier de cette même culture allemande, Gershom Scholem, donnera à son premier grand livre sur la kabbale, Les origines de la kabbale, le même mot, Ursprung und Anfänge der Kabbalah

2 Dans son Moïse de Freud, Yossef Hayyim Yerushalmi en donne le texte original ainsi qu’une traduction française.

 

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