Franz-Olivier Giesbert: la part du père

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Franz-Olivier Giesbert: la part du père (Annick Geille)

Fils d’une professeure de philosophie et d’un vétéran qui, le 6 juin 1944, survécut au massacre d’Omaha Beach, Franz- Olivier Giesbert est l’hériter de plusieurs cultures et traditions.

Français et catholique par sa mère, il est américain, écossais, autrichien et juif par son père. La complexité de ses origines a construit son imaginaire. Il vient de publier “Le Schmock” aux éditions.

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Comme pas mal de grands journalistes, cet « orphelin » ( au sens où l’entendait Pierre Lazareff, fondateur de France-Soir( cf.« Les rédactions sont peuplées d’orphelins »), éprouva dès l’enfance une forte attirance pour ce que les gens de presse appellent le« métier ». Il rêvait aussi de devenir écrivain.

Aujourd’hui, le milieu journalistique et littéraire l’a baptisé « FOG ».Une consécration. FOG, donc, dirigea le « Nouvel Observateur », les rédactions du «  Figaro », puis « Le Point ».

Au sein de l’hebdomadaire fondé par Olivier Chevrillon et Claude Imbert en 1972,  FOG opta pour le statut d’éditorialiste. Il voulait écrire, les patrons de presse  faisant l’impasse sur les vacances, le dimanche et les jours fériés.

Grand Prix du Roman de l’Académie française avec « L’affreux » (Grasset/1992)-, membre du Prix Renaudot, FOG est l’auteur de très nombreux ouvrages, souvent couronnés – dont  ses biographies de Jacques Chirac et de François Mitterrand.

Il publia, entre autres, ce beau texte qu’est«  L’Américain » ( Gallimard), sorte de  « coming out » concernant la maltraitance dont FOG fut victime, son père ayant la main lourde.

Se reprochant de n’avoir jamais  voulu pardonner (« l’Américain m’a volé mon enfance »), l’écrivain se réconcilie par la littérature avec  l’auteur de ses jours. « Le Schmock » est un portait  de l’Allemagne telle que Giesbert-père et les siens la subirent.

Le roman retrace la montée de l’antisémitisme et l’ascension de Hitler au (beau) pays de Bach, Nietzsche, Rainer Maria Rilke et autres géants. Une fiction centrée sur  les origines et la filiation. Par piété filiale, FOG fabrique un tombeau de mots,  sorte de pavane pour un père défunt.

Pour ce faire, l’auteur braque le projecteur sur deux familles de Munich, les Weinberger et les Gottshal, juifs et non juifs. (« Ville du Sud, Munich est un îlot joyeux de résistance catholique au milieu d’un océan d’austérité protestante. Une sorte de Florence en pays teuton »).

Utilisant la stratégie du noir et blanc pour rythmer sa narration, Giesbert oppose  à la beauté des sentiments partagés, l’insupportable précision des massacres. (cf. le pogrom auquel assiste MocheKantor). Eros et Thanatos portent l’intrigue à tour de rôle. Aux moments tragiques succèdent  les heures heureuses.

« Rien ne vaut d’aimer quelqu’un qui vous aime aussi, note ainsi l’auteur. Roland Barthes affirmait à ce propos que « Les sentiments sont toujours réciproques »,  l’un des constats les plus subtils de notre littérature.

« L’amour est une maladie grave qui anéantit le cerveau à la façon d’un accident vasculaire cérébral »,  répond Giesbert .

L’auteur du « Schmock » ne semble pas atteint  par ce mal qu’il dénonce, lui qui  publie le livre que nous lisons  peu après avoir  épousé Valérie Toranian, écrivain-journaliste, auteure de « L’ Etrangère »  (roman inspiré par le génocide arménien), ex patronne de « Elle » qui dirige la « Revue des Deux Mondes ».

«  Quand les premières étoiles jaunes apparurent sur les poitrines juives, une grande partie du peuple allemand sembla soudain éprouver une gêne non dénuée de honte, ce qui mit Hitler hors de lui »,  reprend FOG.

« Je ne vois pas l’intérêt de fuir (…)il y a des antisémites partout, ils nous retrouveront toujours «, soupire l’un  de ses personnages.

Munichois aisés ou artisans des faubourgs,  les protagonistes seront  écrasés par le rouleau- compresseur de l’époque. Le« Schmock » (en yiddish, le c…, le grave, etc.), c’est Hitler, mais « le Schmock » ne serait- il pas partout, tout le temps, s’interroge FOG, songeant sans doute aux clones d’Edouard Drumont, auteur de « La France Juive », bible de l’antisémitisme à la française.

Telles les blattes qui prolifèrent dans la saleté, certains nuisibles ne sortent-ils pas en plein jour ?On se  souvient de la honte et de la consternation qu’inspirèrent à tous les français les insultes subies par Alain Finkielkraut, à midi,  en plein Paris.

Sur la question juive, il y a Sartre, et, concernant le sionisme, nouveau  masque de l’antisémitisme,  ce texte de l’écrivain Bernard Frank (1929-2006) :« Je m’élève contre les tentatives un peu sottes de philosémites bien intentionnés, qui, pour ne pas attirer l’attention sur leurs protégés, tentent de prouver que les juifs sont pareils (pareils à quoi ? pareils à qui ?), qu’ils ne sont pas si riches, pas si intelligents, pas si médecins, pas si philosophes, pas si banquiers, pas si Rothschild, pas si Bergson, pas si Dassault que l’opinion ne le croit, ce qui fait doucement ricaner les antisémites, qui ont en permanence sous leurs bras l’annuaire de téléphone – liste par professions – et peuvent vous réciter – vingt sur vingt – le nombre de Weil qui sont fourreurs à Paris – c’est leur manière à eux de déposer une gerbe devant le monument aux déportés. Hé ! bien sûr que les juifs sont différents, même s’ils aiment, même s’ils sont jaloux, même s’ils souffrent, même s’ils sont avares, généreux comme les autres hommes. Ils sont différents, puisqu’on les a rendus différents. On ne peut pas recevoir en pleine gueule l’Histoire comme ils l’ont reçue, sans qu’il ne leur en soit pas resté quelque trace. On ne peut pas avoir été considéré comme juif entre 1939 et 1944, sans l’être pour la vie. Et je ne vois pas pourquoi  l’on se sentirait coupable d’avoir manqué d’être exterminé  (…) Énonçons sans tarder une vérité : si l’État d’Israël s’était laissé gentiment rayer de la carte en 1948 et en 1967, comme, d’ailleurs, il l’est dans les atlas des pays arabes, les Arabes eussent été prêts à s’entendre avec lui. Comment voulez-vous que les Arabes, qui sont des Sémites, soient antisémites ? Quelle plaisanterie ! Ces manières sont bonnes pour ces lourdauds d’Européens ! La preuve irréfutable que les Arabes aiment les juifs, c’est qu’ils n’ont jamais construit de fours crématoires sur leur territoire. Pourtant, ils ne manquaient pas de main-d’œuvre qualifiée : l’Égypte a longtemps disputé au Paraguay la plus forte densité de nazis au kilomètre carré. Ah ! si les sionistes avaient voulu perdre la guerre, s’ils étaient tous morts, comme les juifs  eussent été aimables »(Bernard Frank/« Un siècle débordé/Grasset). « Les gens sont en train de devenir fous, ne sens-tu pas  monter la haine ? »,demande Magdalena à son fils Elie dans « Le Schmock ».

Franz-Olivier Giesbert se garde de  délivrer  le moindre message. Utilisant  les outils du journaliste  pour conforter l’art du roman, l’ex enfant battu- réussit une fresque à la Goya. L’Américain du débarquement, atteint du syndrome du survivant, avait des excuses, semble dire son fils.

Au nom de tous les  siens, l’ enfant d’Elbeuf, qui cachait ses bleus et sa haine, en paix avec lui-même et les autres, salue par la littérature« les nus et  les morts ».

L’indifférence au sort des juifs naît dans les consciences, s’y love tranquillement, puis s’ébat autour des charniers.« J’irai t’acheter un linceul, on te lavera, on te préparera avant de réciter ensemblele Kaddish(p. 125).

Le Schmock/Gallimard, 402 pages/ 21,50e

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