Le sultan R.T Erdogan, un prince de l’arrogance à Paris…

On se souviendra de cette visite comme d’une prouesse diplomatique de très haut niveau, effectuée avec un certain succès par le président de la République. En effet, celui-ci était à la peine.

Et cela se voyait, même sans lunettes. D’un côté, un visiteur arrogant, tutoyant les journalistes, prétendant leur apprendre leur métier, cherchant à les déstabiliser, de l’autre un président français cherchant ses mots avec soin mais disant les choses, notamment en ce qui concerne les droits de l’homme, la liberté des journalistes et son verdict sur les efforts de la Turquie pour rallier l’Union Européenne : c’est fini, le projet est mort et enterré.

Les Turcs peuvent et doivent donc se contenter d’une sorte de clause de la nation la plus favorisée et de rien de plus.

Certes, E. Macron n’est pas le premier à l’avoir annoncé orbi et orbi, il a été précédé par la chancelière Merkel, absolument inaudible ces temps ci… Il faut, disait-elle, geler les pourparlers, pourtant elle a abrité chez elle des millions de citoyens turcs dont une forte proportion a la double nationalité……

Fallait-il recevoir M. Erdogan à Paris ? Oui et non. Oui, car son pays est incontournable dans la situation actuelle. Ayant une longue frontière avec la Syrie, près de mille kilomètres, et avec l’Irak, plus de trois cents kilomètres, ce pays abrite plus de trois millions de réfugiés sur son territoire.

S’il ouvrait les vannes, l’Europe judéo-chrétienne serait submergée par des millions d’hommes, de femmes et d’enfants, manquant de tout et nous posant des problèmes insolubles, sans même parler de la forte réaction populiste que cela provoquerait. Erdogan le sait et il en use avec intelligence car en dépit de tous ses défauts, l’homme n’est pas dénué d’un certain esprit calculateur,  d’une pensée cynique froide et sans scrupules. Il sait parfaitement quels sont ses points forts mais il sait aussi quels sont ses propres points faibles.

Même s’il ne le dit pas, il sait que l’Europe, qui rejette son adhésion et n’a aucune envie d’intégrer près de quatre-vingt-dix millions de personnes d’une autre culture, a, elle aussi, des moyens puissants dans sa musette. L’économie et la monnaie turques ne sont pas à l’abri, et au niveau de la défense, la Turquie fait partie de l’OTAN…

On notera d’ailleurs, malgré certaines critiques, le ton relativement modéré à l’égard des USA. Est ce parce que Erdogan sait que D. Trump est aussi fougueux que lui, à cette différence près qu’il est la première puissance mondiale ? Donc, le petit chantage du sultan n’a aucune chance de changer la donne.

A ce niveau aussi, il fallait recevoir ce dirigeant à Paris.

Il ne va autrement de la France qui n’est pas les USA et qui, comme le disait méchamment Henry Kissinger, est une grande puissance, de taille moyenne… Elle peut jouer sa propre carte mais sans rien imposer à la Turquie. E. Macron, qui était très tendu durant la conférence de presse, a pu mesurer la distance qui sépare nos institutions, nos conceptions judéo-chrétiennes fondamentales, des idées et des pratiques ottomanes.

L’allusion n’est ni fortuite ni désagréable : la Turquie contemporaine ne sait plus à quel saint se vouer, elle cherche à restaurer l’éclat et la gloire de la Sublime Porte ( albab al ‘ali) du fameux Soliman le magnifique… Alors elle veut renouer avec un glorieux passé, dans un univers où la place qui lui est concédée est bien réduite…

Sa diplomatie fait penser au cours en zigzague de Guillaume II, sur les conseils de Walther Rathenau… La meilleure illustration de cet égarement est fournie par les relations entretenues avec Israël ou avec la Russie de V. Poutine. M. Erdogan développe puissamment les relations commerciales avec l’Etat hébreu tout en le traitant publiquement de tous les noms.

Mais dans les coulisses, on achète des drones, des armes, on importe des composants informatiques, etc… On échange même des informations sensibles dans le domaine de la lutte contre le terrorisme…

Avec la Russie de V. Poutime, c’est la même chose : on menace les Russes en Syrie, on abat même un de leurs avions de chasse, ensuite on se ravise, on indemnise les victimes et on rejoint la coalition pro Assad dont on exige pourtant à cor et à cri le départ…

Ce fut donc un invité compliqué, complexe et assez imprévisible, que E. Macron accueillait à Paris.

Contrairement à certaines affirmations, on n’a pas vraiment déroulé le tapis rouge pour cet homme assez encombrant, ce fut presque le minimum syndical, un simple déjeuner de travail que le président turc, isolé sur la scène mondiale, s’est empressé d’accepter..

Car la France a elle aussi, des intérêts à défendre, notamment au plan des relations bilatérales. Je suis sûr qu’il a été aussi question de ventes d’armes dont la Turquie a grand besoin… On a préféré jeter le manteau de Noé sur la question, car les Etats sont des monstres froids.

Le problème avec ce Grand Turc, c’est qu’il n’a pas le même logiciel que nous. Au lieu d’envisager une grande réconciliation nationale entre toutes les factions, y compris les Kurdes, même ceux du PKK (qualifiés de terroristes), une Turquie apaisée, réunissant tous ses enfants, au lieu de refonder une nouvelle identité turque, plus ouverte, en paix avec ses voisins et même à l’intérieur de ses frontières, avec elle-même.

Il ne saisit pas l’atrocité de cette détention de centaines de milliers de gens, faisant de son pays la plus grande prison qui soit. Il proclame même fièrement que le nettoyage est loin d’être fini. Il prétend aussi que la justice est libre dans son pays, tout en ajoutant qu’il a fait mettre en prison des procureurs qui ne pensaient pas comme lui.

Jamais un pays civilisé n’a agi de la sorte, excepté, peut-être au lendemain de la seconde guerre mondiale, en Allemagne avec la dénazification et en France avec l’épuration. Et l’Union européenne avait pourtant accepté d’entamer des négociations avec cet homme…

Résumons nous : on ne négocie pas qu’avec des puissances amies, on doit traiter avec tout le monde, même si ce n’est pas très agréable. La Turquie présente moult avantages mais aussi moult inconvénients. Nul n’est éternel et l’Histoire, comme disait Hegel, est un gigantesque réel en perpétuel devenir : qui se souviendra de Monsieur Erdogan dans seulement dix ans ?

Certes, s’il changeait de méthode, d’approche et de politique, il laisseraitson empreinte dans l’histoire de son pays, mais, hélas, il n’en prend pas le chemin.

Il fut un temps, plus d’un demi millénaire déjà, où l’empire ottoman était sagement gouverné et passait, à juste titre, pour un havre de paix, accueillant des milliers de Juifs séfarades (dont mes propres ancêtres, ma grand mère maternelle s’appelait Esther El Mosnino, descendante du kabbaliste Moshé El Mosnino qui publia un traité kabbalistique à Izmir au début du XVIe siècle…) qui mirent leur savoir-faire et leurs connexions au service de leur nouvelle patrie.

La Turquie de Monsieur Erdogan devrait renouer avec cette noble tradition.

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Franz Rosenzweig (Agora, universpoche, 2015)

 

2 Commentaires

  1. « qui se souviendra de Mr erdogan dans 10 ans ? »
    Combien de temps a duré hitler ?
    Il n’est pas besoin de 10 ans pour martyriser des peuples, ravager des pays, semer la guerre et la désolation.
    Quand on voit comment Mr erdogan traite son peuple il serait temps de le mettre sous contrôle.
    Mr Macron a une « grande bouche » pour faire des remarques à Israël sur la façon de s’occuper des Palestiniens, que dit-il au dictateur Turc concernant son comportement envers les Kurdes ?
    Mr Macron a oublié qu’erdogan a aidé daesh avant de virer de cap sous la pression internationale ; qu’il ne « retient » les Syriens et autres, à ses frontières, que contre monnaie sonnante et trébuchante.
    Rallier la Turquie à l’ U.E. ? Il faudrait que son dictateur commence par devenir démocrate.

  2. […] Et cela se voyait, même sans lunettes. D’un côté, un visiteur arrogant, tutoyant les journalistes, prétendant leur apprendre leur métier, cherchant à les déstabiliser, de l’autre un président français cherchant ses mots avec soin mais disant les choses, notamment en ce qui concerne les droits de l’homme, la liberté des journalistes et son verdict sur les efforts de la Turquie pour rallier l’Union Européenne : c’est fini, le projet est mort et enterré. Lire la suite sur jforum.fr […]

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