Éthiques du judaïsme par Michael Azoulay (M-R Hayoun)

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Éthiques du judaïsme par Michael Azoulay

Savez vous comment les savants juifs de la Science du judaïsme (Wissenschaft des Judentums) définissaient au XXe siècle leur judaïsme quand la question de l’essence de la religion d’Israël leur était posée ? Leur réponse était toute simple : le judaïsme est un monothéisme éthique.

C’est dire combien la dimension éthique compte dans cette confession. On trouve cette intéressante réponse dès la première page du livre fondamental de Julius Gutmann La philosophie du judaïsme (Die Philosophie des Judentums, Munich, 1933). Une traduction française récente a été publiée aux éditions Gallimard.

Je commence ainsi afin de pointer le rôle central de l’éthique dans cette religion qui veut donner de la vie humaine une vue globalisante sans jamais être totalitaire. Et dans cette entreprise, c’est l’éthique qui joue les premiers rôles.

Au fondement de cette éthique gît le principe suivant : tous les hommes sont égaux, tous sont dans une égale mesure les créatures de Dieu. Car l’espèce humaine a beau être diverse et variée, son origine n’en demeure pas moins unique et la même partout.

J’en veux pour preuve le détail philologique suivant : quand la Bible parle de l’humanité en général, sans distinction aucune due à l’appartenance religieuse ou ethnique, elle opte, suivie de toute la littérature rabbinique, pour le syntagme suivant : bené Adam ; en d’autres termes tous les êtres dérivent d’un seul exemplaire humain et tous s’y réfèrent.

Dans sa sagesse, la tradition orale juive s’est posé la question suivante : mais pourquoi donc, Dieu qui est tout-puissant, n’a t il créé qu’un seul Adam alors qu’il aurait peu en créer tant d’autres, et au moins deux ?

La réponse est d’ordre éthique : afin que nul ne puisse dire à son prochain, je descends d’Adam numéro 1 et vous d’Adam numéro 18 ou 25… Cette opinion, ignorée du grand public, coupe l’herbe sous les pieds de toute théorie raciste ou prônant l’inégalité des races humaines…

Telles sont les considérations que m’inspire une lecture attentive et ô combien instructive du livret du sympathique rabbin Michael Azoulay sur ces graves questions d’éthique et de bioéthique.

Notre époque se préoccupe de l’éthique dans tous les domaines, politique économique, financier, culturel, etc… mais ici il est question de choses bien plus graves que ce talentueux rabbin essaie de formuler avec tant de clarté : dans quelle mesure les médecins peuvent-ils pratiquer des greffes, de l’acharnement thérapeutique, des procréations médicalement assistées, des gestations pour autrui, etc… Et je n’oublie pas les relations de l’embryon avec sa mère, le début de la vie comme son terme final…

J’ai beaucoup appris en lisant cet ouvrage, le premier, je crois, de ce rabbin encore assez jeune et dont l’avenir ne laisse pas d’être prometteur. Certes, ce n’est encore un galop d’essai et pasteur d’Israël n’a pas opté pour la facilité. Il se confronte à des sujets qui préoccupent les meilleures têtes de l’humanité présente.

Un mot sur la légitimité des hommes de foi et de savoir à se prononcer dans un tel débat : dans les années vingt un penseur allemand connu, Carl Schmitt avait réuni en un seul recueil quatre de ses conférences, qu’il intitula Théologie politique. Pourquoi un tel titre ?

Pour montrer que les idéaux politiques actuels (assurance chômage, maladie, retraite, préservation de la vie, solidarité entre les générations) toutes ces notions étaient des «théologoumènes» sécularisés, laïcisés.

En d’autres termes, Schmill soulignait la genèse religieuse du politique. Partant, les religions, les spiritualités et les sociétés philosophiques ont voix au chapitre. Leur avis compte, aux côtés de ceux d’hommes de science et de gouvernement. Le législateur doit s’en inspirer.

Après tout, tous les Etats ont intégré le Décalogue à leur législation puisqu’il est la charte de l’humanité civilisée.

Je dois, tout en me retenant de trop épiloguer, rappeler la définition maïmondienne de la prophétie dans le Guide des égarés : le candidat prophète doit avoir atteint la perfection dianoétique (intellectuelle) et aussi la perfection éthique.

Et tout en faisant de l’inspiration prophétique plus une ascèse qu’une simple grâce divine, Maimonide souligne toujours que Dieu peut refuser l’inspiration à un candidat qui aura pourtant satisfait à toutes les conditions préalables requises… Tout est donc affaire d’éthique, c’est d’ailleurs ce qui distinguait la prophétie mosaïque de celle Balaam…

Le rabbin Azoulay se demande s’il existe une voie juive vers la bioéthique. Est ce que le vécu et le penser des élites juives à travers les âges ont frayé le chemin à une éthique spécifiquement juive, alors que l’on sait la place tenue par la Bible concernant les principes fondamentaux de la vie ? Apparemment oui, d’où cet ouvrage qui promet d’être suivi par tant d’autres sur les mêmes sujets.

Il est un thème qui a été théorisé par Emmanuel Levinas et qui est un véritable pilier de la théologie spéculative juive : l’altérité absolue de l’être humain, qui n’est réductible à rien d’autre que lui-même.

C’est aussi ce que soutient avec force Martin Buber dans son célèbre ouvrage Je et Tu : l’individu ne peut se réduire qu’à lui-même, toute réification de l’humain est banni. Et Franz Rosenzweig abondait dans le même sens.

Mais cela aussi est un emprunt à la tradition midrachique qui dit ceci : Dieu est supérieur au fondeur qui reproduit à l’identique et sans le moindre changement de nombreuses pièces de monnaie ; le Créateur, lui, produit des humains dont aucun n’est la copie conforme de l’autre.

C’est une leçon éthique fondamentale : chaque être est unique, irremplaçable, trouvant sa justification en lui-même… Et cela rejoint aussi la morale kantienne qui avait d’ailleurs séduit tant de jeunes intellectuels juif au XIXe siècle…

Il est difficile de résumer l’ensemble des développements de cet ouvrage, mais le principe fondamental qui structure l’attitude juive face à la bioéthique, c’est la préservation de la vie, l’importance accordée à la dignité de l’être, créature divine dont le statut est sacré, inentamable.

Ce qui m’a réjoui, c’est de constater que ce rabbin sait s’exprimer clairement sur des sujets difficiles ; c’est aussi qu’il sait écrire et nous parler, sans être ennuyeux. Impossible pour moi de rsumer les positions juives sur tant de sujets. mais je constate que même sur des sujets aussi graves, la liberté de penser est toujours présente.

En conclusion : le principe architectonique qui traverse tout la vision juive de la bioéthique est le suivant : on n’attente pas à la vie d’autrui ni à la sienne propre car l’homme n’est pas né de lui-même ni par lui-même. C’est Dieu qui l’a créé, ce qui n’empêche pas l’homme d’apporter des améliorations à l’œuvre divine.

Cet ouvrage, le tout premier d’un rabbin prometteur qui fait partie de la génération montante, sera suivi par beaucoup d’autres. Je l’espère. Le sérieux de son travail, l’étendue de ses recherches le laissent présager.

J’ai, de plus, une satisfaction personnelle : ce jeune Michaël Azoulay renoue avec une tradition disparue des rabbins français qui étaient à la fois des hommes de foi et des hommes de savoir…. Quand on étudie sérieusement, la capacité de synthèse vient sans difficulté.

J’ai aussi bien apprécié la dédicace à la mémoire de ce grand maître que fut Josy Eisenberg

A suivre !

Maurice-Ruben Hayoun

Le professeur Maurice-Ruben Hayoun, né en 1951 à Agadir, est un philosophe, spécialisé dans la philosophie juive, la philosophie allemande et judéo-allemande de Moïse Mendelssohn à Gershom Scholem, un exégète et un historien français. il est également Professeur à  l’université de Genève. Son dernier ouvrage: Joseph (Hermann, 2018)

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