Du 7 octobre à l’adaptation opérationnelle: la transformation de Tsahal sous le feu ennemi

Comment la guerre en réseau, l’innovation sur le champ de bataille et les leçons opérationnelles durement acquises révèlent à la fois les capacités militaires croissantes de Tsahal et l’écart persistant entre succès tactique et victoire stratégique.

par Oded Ailam

Oded Ailam est un ancien chef de la division antiterroriste du Mossad et est actuellement chercheur au Centre de Jérusalem pour la sécurité et les affaires étrangères (JCFA).

Il est impossible d’analyser avec intégrité professionnelle les performances des Forces de défense israéliennes dans cette guerre sans garder à l’esprit deux vérités simultanément.
Le premier: le 7 octobre 2023, fut l’un des plus graves échecs stratégiques, de renseignement et systémiques de l’histoire de l’État d’Israël.

Deuxièmement: les forces combattantes qui se sont remises de cette surprise ont par la suite fait preuve d’une adaptabilité tactique et opérationnelle extraordinaire.

Quiconque efface le premier fait de l’apologie. Quiconque efface le second fait de la propagande.

Une analyse militaire sérieuse ne devrait se livrer à aucun des deux.

Après le choc initial, Tsahal est passée, en un laps de temps relativement court, d’un état de surprise systémique à une offensive complexe, conjointe et multidimensionnelle. Il s’agit là d’un cas flagrant d’adaptation opérationnelle, soit la capacité d’une organisation militaire à apprendre, à modifier ses méthodes et à rétablir son efficacité opérationnelle tout en combattant.

Une armée ne se mesure pas uniquement à ses échecs. Les armées subissent des échecs, parfois catastrophiques. Elle se mesure aussi à sa capacité à se relever dans l’instant qui suit un échec. Le célèbre général américain George Patton disait : « Le succès se mesure à la hauteur à laquelle on se relève après avoir touché le fond. »

Et c’est là que commence une toute autre histoire.

Quand le renseignement cesse d’être une présentation et devient une force de feu

L’une des caractéristiques déterminantes de cette campagne a été le développement d’une guerre axée sur l’information et les réseaux.

La capacité de connecter les renseignements provenant d’une vaste gamme de capteurs, de systèmes de commandement et de contrôle, de drones, d’unités de renseignement, de forces de manœuvre et d’éléments d’appui-feu permet de raccourcir considérablement le cycle capteur-tireur/capteur-effecteur.

Et ce n’est pas un simple gadget.

C’est la différence entre une armée qui possède une technologie de pointe et une armée dont la technologie est devenue une architecture opérationnelle.

Dans l’ancien modèle, l’information remontait la chaîne de commandement, était traitée, puis redescendait sous forme d’ordre, atteignant parfois les forces après que la cible soit déjà partie prendre un café ailleurs.

Dans le modèle en réseau, l’objectif est différent : le capteur qui détecte, le système qui analyse, le commandant qui décide et l’élément qui tire font tous partie d’un même réseau. L’information n’est plus un « produit » circulant au sein du système, mais une matière première rapidement transformée en effet opérationnel.

Il s’agit d’un changement plus profond qu’un autre char, un autre missile ou un autre drone.

L’arme la plus importante sur le champ de bataille moderne n’est pas nécessairement celle qui tire le plus loin, mais le système qui sait le plus rapidement sur quoi tirer, qui doit tirer et quand.

L’Institut international d’études stratégiques a identifié l’Ukraine et Gaza comme deux cas marquants où l’utilisation militaire de l’intelligence artificielle est passée de la discussion théorique au champ de bataille réel, notamment dans l’analyse du renseignement, l’aide à la décision et l’assistance dans les processus d’identification des cibles.

En clair, tandis que certains commentateurs se demandent encore si l’expression « armée numérique » n’est qu’un slogan marketing, les forces armées et les instituts de recherche du monde entier s’efforcent déjà de comprendre ce que l’on peut en apprendre.

Une guerre à deux niveaux

Les défis rencontrés sur le terrain à Gaza ont été exceptionnels, même au regard des normes internationales.

L’armée israélienne a dû employer l’infanterie, les blindés, les sapeurs de combat, le renseignement, les forces spéciales, le tir à distance et la puissance aérienne dans un environnement urbain dense, contre un ennemi qui a passé des années à construire un système spécifiquement conçu pour réduire les avantages d’une armée conventionnelle.

Embuscades, engins explosifs, armes antichars, infrastructures dissimulées, combats en zone civile, et sous tout cela, un autre monde.

Les tunnels ont transformé le champ de bataille, le faisant passer d’une dimension métaphorique à une dimension littérale. À la surface, une bataille fait rage. Sous terre, une autre se déroule. Le véritable défi consiste à gérer les deux comme une seule et même bataille. Et c’est précisément là qu’il est essentiel d’écouter non seulement notre propre point de vue, mais aussi celui des autres sur ce qu’ils voient.

En 2025, le Centre d’analyse des retours d’expérience de l’armée américaine a publié une étude détaillée intitulée « Opérations souterraines : Leçons tirées par les Forces de défense israéliennes de Gaza ». Cette étude ne constitue pas un éloge des Forces de défense israéliennes. Elle analyse les difficultés, les limites, les techniques et les enseignements tirés. Il est toutefois à noter que l’expérience israélienne à Gaza a été jugée suffisamment significative pour que l’armée américaine envisage des modifications potentielles de sa doctrine, de son organisation et de son entraînement à la guerre souterraine. L’étude souligne explicitement la nécessité d’examiner et de mettre à jour la doctrine américaine en fonction de l’expérience des Forces de défense israéliennes à Gaza.

«D’une difficulté diabolique»

Il est également judicieux d’écouter le général David Petraeus, qui a commandé les forces américaines en Irak et en Afghanistan et qui a ensuite été directeur de la CIA.

Petraeus a décrit les combats à Gaza comme « le contexte le plus redoutablement difficile pour des opérations urbaines depuis 1945 », un environnement de combat urbain exceptionnellement complexe. Il l’a comparé à Ramadi, Falloujah et Baquba, et a conclu que Gaza était considérablement plus difficile.

Sur le front nord, Israël était confronté à un adversaire d’un autre genre.

Le Hezbollah est ce que l’on appelle un « acteur armé hybride », une organisation qui combine des caractéristiques de la guérilla et du terrorisme avec des capacités semblables à celles d’une armée conventionnelle : forces de roquettes et de missiles, capacités antichars, drones, systèmes de commandement et de contrôle, unités d’infanterie entraînées et infrastructure opérationnelle construite au fil des années.

Les succès de Tsahal contre cet ennemi doivent donc être évalués par rapport à l’ennemi qui a réellement existé, et non par rapport à une caricature de celui-ci.

La forte dégradation des structures de commandement, des infrastructures et des capacités d’organisation du Hezbollah, due à une combinaison de tirs, de renseignements et de manœuvres terrestres, ne justifie pas toutes les décisions israéliennes et n’efface pas ses échecs. Elle rend toutefois plus difficile de soutenir l’idée que nous avons affaire à une armée ayant perdu sa capacité de combat.

Rien de ce qui précède n’exonère le haut commandement militaire ni les dirigeants politiques de toute critique. Bien au contraire. Le problème réside précisément dans le décalage entre les impressionnantes capacités tactiques et technologiques et les résultats stratégiques obtenus.

Pendant des années, un concept s’est développé en Israël qui, dans de nombreux cas, privilégiait la dissuasion, le confinement et la gestion des risques à une notion claire de victoire décisive. Israël a bâti une force dotée de capacités technologiques et opérationnelles exceptionnelles, mais son concept stratégique d’emploi de cette force n’a pas toujours évolué au même rythme.

Le 7 octobre, la facture est arrivée à échéance, et elle était exorbitante.

La critique du commandement militaire n’est donc pas seulement légitime, elle est essentielle. Les responsables de la conception dominante, du défaut d’alerte, du déploiement des forces et de leur niveau de préparation doivent rendre des comptes. Mais il y a une différence fondamentale entre critiquer le commandement d’une armée et remettre en question ses capacités. Il y a une différence entre dire que « le système a failli » et que « les soldats et les unités ne savent pas se battre ».

Les dirigeants politiques ne sont pas dans les tribunes.

On ne peut exiger d’une armée qu’elle « gagne » sans définir ce que signifie la victoire. Et ce n’est pas une question qui revient à un commandant de bataillon adjoint de la brigade Golani.

La responsabilité incombe avant tout au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et à la direction politique. Tout au long de la campagne, la prise de décision a parfois été lente et prudente, marquée par une grande sensibilité aux contraintes internationales, notamment aux relations avec les États-Unis, ainsi que par la difficulté à définir et à mettre en œuvre un objectif final clairement défini.

Une armée peut conquérir du territoire, détruire des infrastructures, éliminer des commandants et démanteler des formations de combat. Elle ne peut cependant pas décider seule de la réalité politique qui émergera le lendemain. Et c’est là que réside l’une des grandes confusions du débat israélien : on attend du chef d’état-major qu’il réponde à une question qui incombe au gouvernement, et l’on blâme ensuite l’armée lorsqu’il n’y a pas de stratégie.

Pétraeus mettait également en garde contre un modèle de « nettoyage et de retrait », consistant à entrer, sécuriser une zone puis se retirer, soulignant qu’un succès militaire non lié au maintien, à la stabilisation et à la construction d’une nouvelle réalité permet à l’ennemi de se regrouper. C’est là tout l’enjeu. La victoire tactique est un événement militaire. La victoire stratégique est la capacité de transformer cet événement en une nouvelle réalité. La première relève avant tout de l’action des militaires. La seconde est une responsabilité partagée entre les dirigeants militaires et politiques, et surtout ceux qui définissent pour les militaires l’objectif des combats.

L’expérience israélienne est déjà étudiée à l’étranger. Cela signifie-t-il que Tsahal est « la meilleure armée du monde » ? Non. C’est une affirmation facile à faire, mais extrêmement difficile à évaluer sérieusement. Il n’existe pas de classement mondial des armées, pas de palmarès, et aucune finale où la brigade Golani israélienne affronterait les Marines à Wembley.

Mais il ne fait aucun doute qu’aujourd’hui, après près de trois ans de combats, Tsahal est mieux préparée que jamais aux défis qui nous attendent.

Jforum.fr avec jns
Opérations terrestres des Forces de défense israéliennes dans la bande de Gaza, le 30 novembre 2025. Photo : TPS-IL.

 

 

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