SALAM AMERICA

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Aminah Mohammad-Arif

Troisième partie. De la redéfinition de l’islam

Chapitre V. Institutions islamiques : foisonnement et pluralité

p. 161-210

TEXTE INTÉGRAL

Mosquées et centres islamiques : vers l’expansion

  • 1  American Muslim 1994 Resource Directory, p. 92.

L’établissement de mosquées et de centres islamiques aux États-Unis remonte au début du xxe siècle. La mosquée la plus ancienne – encore en place aujourd’hui mais transformée en site historique – fut bâtie par des Arabes en 1934 dans l’Iowa1.

2 Yvonne Haddad, « Introduction », in Yvonne Haddad et Jane Smith, eds., Muslim Communities in North (…)

Par la suite, un certain nombre de mosquées et de centres islamiques virent le jour sur l’ensemble du territoire américain. À partir des années 1960 et 1970, durant lesquelles des immigrants qualifiés, sud-asiatiques notamment, arrivèrent massivement aux États-Unis, le nombre d’institutions islamiques connut une augmentation exponentielle. En 1992, on estimait à plus de 2 300, le nombre de mosquées, d’écoles, de centres islamiques, de maisons de publications, etc., fondés aux États-Unis2.

Mais il n’est guère aisé de comptabiliser le nombre exact de mosquées et de centres islamiques car tous ne sont pas officiellement répertoriés. De nouveaux se créent en outre régulièrement, tandis que d’autres déménagent ou disparaissent.

L’American Muslim Support Group, basé dans le Missouri, a entrepris depuis 1992, sous la direction de Sheila Musaji, de répertorier le nombre d’institutions islamiques aux États-Unis dans le Resource Directory of Islam in America. Selon cet annuaire, le nombre de mosquées et de centres islamiques s’élevait à 953 en 1994. L’État de New York, avec 124 mosquées, arrivait en seconde position derrière la Californie qui en comptait 158 et devançait l’Illinois (67 mosquées). Seuls quatre États n’avaient pas de mosquée : Hawaii, le Maine, le Vermont et le Wyoming.

  • 3  New York Times, 4 mai 1993.
  • 4 Marc Ferris, « To Achieve the Pleasure of Allah : Immigrant Muslims in New York City, 1893-1991 », (…)
  • 5  New York Times, 25 février 1993, et Daily News-Long Island, 28 décembre 1995.

Dans la ville même de New York, il existait plus de 70 mosquées en 1993 – soit deux fois plus que la décennie précédente3 –, dont la moitié ont été construites par des immigrants4. On en comptait, par ailleurs, douze à Long Island en 19955.

Vers des mosquées américaines ?

  • 6 Kathleen Moore, op. cit., p. 105.
  • 7 Gutbi Mahdi Ahmad, « Muslim Organizations in the United States », in Yvonne Haddad, ed., The Musli (…)

L’accroissement numérique des institutions islamiques s’accompagna d’une transformation de leur rôle. Avant les années 1960, les mosquées étaient construites afin de répondre à des besoins personnels – préservation de la foi et de la culture6 –, voire immédiats – nécessité d’un cimetière musulman, éducation religieuse des enfants, etc.7 Depuis les années 1960, si l’instruction religieuse de la deuxième génération demeure un aspect fondamental du rôle des mosquées, celles-ci ont parallèlement étendu le champ de leurs activités. En effet, l’approche de l’islam s’effectue sur un mode plus dynamique, les immigrants tentant de se donner les moyens d’une réflexion sur la vie des musulmans dans une société non islamique et sur le comportement à adopter en conséquence. D’autre part, la mosquée ne répond plus simplement aux besoins de la communauté mais s’érige également en enceinte sacrée susceptible de créer une communauté idéale. La multiplicité des fonctions de la mosquée illustre ce rôle nouveau. Elle remplit son rôle religieux habituel (lieu de prière, d’instruction religieuse et de célébration des fêtes islamiques), auquel s’ajoute un rôle non seulement social (célébration de mariages, organisation des funérailles, etc.) mais aussi politique en tant que point de focalisation pour la communauté où se négocie la solidarité de groupe. Cette dimension revêt un aspect d’autant plus important que les États-Unis rassemblent sur leur territoire des musulmans du monde entier aux cultures fort diverses. La mosquée s’érige en pivot central d’une construction communautaire par-delà les clivages ethniques. Cet aspect ne saurait toutefois dissimuler l’établissement de mosquées selon l’appartenance ethnique, alors que la communauté islamique aux États-Unis s’accroît considérablement au fil des ans.

  • 8 Larry Poston a réalisé une étude sur 72 Américains et Européens convertis à l’islam. Ils se sont c (…)
  • 9 Yvonne Haddad, « Introduction », in Yvonne Haddad et Jane Smith, eds., Muslim Communities in North (…)

Enfin, les mosquées, espace islamique par excellence, témoignent de la présence de la population musulmane aux Américains. En symbolisant l’institutionnalisation de l’islam en terre non musulmane, elles permettent aux musulmans de légitimer leur religion dans le contexte américain, en particulier vis-à-vis des juifs et des chrétiens. Par voie de conséquence indirecte, les mosquées deviennent un lieu stratégique où s’organisera l’activité missionnaire ou da’wa, l’une des préoccupations actuelles du leadership musulman aux États-Unis. Les prosélytes qui, longtemps, circonscrivirent leurs activités à la population musulmane, poussant celle-ci à une pratique rigoureuse des préceptes islamiques, déploient désormais leurs efforts en direction des non-musulmans. Ces tentatives de conversion prennent une double forme : directe au travers du prosélytisme ; indirecte, l’espoir étant que les non-musulmans se convertiront après avoir observé le mode de vie « exemplaire » des musulmans pieux8. Des organisations islamiques se sont constituées dont l’un des objectifs primordiaux est précisément l’activité missionnaire. Nous y reviendrons. Mais bien des mosquées également prennent part plus ou moins activement aux politiques de conversion9.

Cette évolution du rôle des mosquées en contexte américain trouve son explication dans une multitude de facteurs. Elle correspond tout d’abord au changement de profil socio-économique des immigrants musulmans. Dans la première moitié du xxe siècle, ces derniers étaient peu nombreux et essentiellement composés de personnes au niveau d’instruction assez bas, désireuses avant tout de s’assimiler. Ils furent rejoints à partir des années 1960 par des musulmans arrivés massivement et incluant surtout une multitude de membres de professions libérales et d’intellectuels.

  • 10 Sur Sayyid Qutb, cf. Olivier Carré, Mystique et politique : lecture révolutionnaire du Coran par S (…)
  • 11 Yvonne Haddad, « Introduction », in Yvonne Haddad et Jane Smith, eds., Muslim Communities in North (…)

D’autre part, les années 1960 étaient marquées par un revivalisme islamique à travers le monde. Les étudiants musulmans en particulier subissant, pour une fraction non négligeable d’entre eux, l’influence des grands penseurs fondamentalistes de ce siècle, comme le Pakistanais Maulana Mawdudi (voir chapitre premier) et l’Égyptien Sayyid Qutb (1906-1966)10, défendaient un concept de la communauté reposant sur la notion de umma. Celle-ci, du fait du positionnement des musulmans par rapport à la société-hôte, favorisait en conséquence l’esprit communautariste. Des tensions ne manquèrent d’ailleurs pas de se produire entre les nouveaux arrivants et les anciens immigrants : ces derniers bénéficièrent certes des compétences des étudiants en matière religieuse, mais certains n’en continuaient pas moins à défendre l’idée d’acculturation11.

La composition ethnique des nouveaux arrivants contribua également à la transformation de l’islam aux États-Unis. En effet, les Sud-Asiatiques, arrivés massivement dans les années 1960 et 1970, se montrèrent particulièrement actifs et zélés dans l’organisation de la communauté : les Pakistanais parce que la religion islamique constitue la raison d’être de leur pays d’origine ; les musulmans indiens parce qu’ils sont habitués à négocier un espace et une légitimité dans un pays non musulman.

Le versement de fonds considérables des pays musulmans, Arabie Saoudite et pays du Golfe en particulier, aux organisations islamiques, à partir des années 1970, contribua à l’émergence d’une communauté musulmane organisée et pourvue d’institutions durables. Mais il permit aussi à ces nations d’exercer leur influence sur les instances bénéficiaires aux États-Unis.

Le contexte américain doit également être pris en compte pour justifier l’essor des institutions islamiques. Les États-Unis constituent un terreau particulièrement favorable, du fait de la liberté qu’ils octroient aux communautés religieuses pour l’exercice de leur culte. Les associations religieuses sont en effet protégées par la Constitution. Une telle situation n’empêche pas des actes de discrimination de la société d’accueil contre les musulmans (voir chapitre viii), poussant ces derniers à renforcer leurs efforts d’organisation communautaire comme ultime rempart contre l’hostilité.

Or, dans leurs efforts d’organisation, les musulmans empruntent largement aux méthodes américaines : la mosquée tend à fonctionner sur un mode analogue à celui des églises et des synagogues. Outre la diversification du rôle de la mosquée, telle qu’elle fut mentionnée ci-dessus, une nouvelle tradition est apparue en immigration : les « services » organisés le dimanche. En effet, le « jour du Seigneur », seul jour férié de la semaine aux États-Unis, est l’occasion pour les musulmans de se réunir à la mosquée et de participer à des activités diverses : réunions, discussions – voire conférences à caractère officiel avec des invités extérieurs musulmans ou non musulmans – sur un thème différent, choisi chaque semaine, en relation le plus souvent avec la vie des musulmans en terre non musulmane. Des cours (étude du Coran, apprentissage de l’arabe) sont également dispensés aux enfants. Nous avons d’autre part déjà souligné l’accentuation de la tendance des mariages à la mosquée (voir chapitre iv).

  • 12 Entretien avec Yvonne Haddad en novembre 1996.

Ce fonctionnement des mosquées sur le modèle des églises et des synagogues n’empêche pas les musulmans de marquer leurs différences par rapport aux deux religions du Livre. Ils œuvrent de façon à ce que la mosquée soit perçue comme un espace islamique à part entière, leur objectif ultime étant une inscription formelle de l’islam dans le paysage américain. La question de l’aspect extérieur de la mosquée est à cet égard révélatrice, les musulmans cherchant à conférer à cet espace sacré un caractère islamique distinct et visible12.

  • 13 John Fenton, op. cit., p. 192.
  • 14 Yvonne Haddad, « Arab Muslims and Islamic Institutions in America : Adaptation and Reform », in Sa (…)

L’évolution du rôle de la mosquée s’est accompagnée d’une transformation du rôle de l’imam : sa fonction tend à s’apparenter désormais à celle des pasteurs et des rabbins. Sur les tâches qui lui sont traditionnellement dévolues (conduire la prière, prêcher) se greffent d’autres rôles : dans bien des mosquées, l’imam donne son avis sur des questions de croyances et de pratiques religieuses ; il participe au fonctionnement administratif de la mosquée ; il enseigne le Coran et l’arabe aux enfants ; il rend visite aux patients dans les hôpitaux13. Lorsqu’il maîtrise la langue anglaise, il peut aussi devenir porte-parole de la communauté auprès de la société d’accueil et informer les Américains sur l’islam en prononçant des discours dans les églises ou les synagogues et les écoles14.

Cette évolution du rôle de l’imam ne saurait occulter les difficultés pouvant résulter de l’absence de clergé ou d’autorité religieuse. Lorsque les premières mosquées furent fondées aux États-Unis, la charge de l’imam fut fréquemment assumée par des novices qui imposaient leurs points de vue. Or, ceux-ci n’étaient pas toujours conformes à l’orthodoxie islamique. L’arrivée massive d’immigrants musulmans dans les années 1960 coïncida avec l’« importation » d’imams formés dans les écoles théologiques des pays musulmans ou des pays à forte minorité musulmane comme l’Inde. Ces imams bénéficient d’une formation religieuse traditionnelle et dispensent de ce fait un savoir plus conforme à l’orthodoxie que leurs prédécesseurs. Mais ils possèdent bien souvent une compréhension limitée de la société américaine et ne sont guère aptes à répondre aux attentes des immigrants, avec comme répercussion potentielle une désaffection non seulement de ces derniers mais surtout de leurs enfants. Certains de ces imams sont en outre financés par des pays étrangers et prêchent de manière à satisfaire leurs intérêts. Enfin, comme tout leader communautaire, ils peuvent tendre à exploiter leur position à des fins personnelles, reléguant au second plan les intérêts de la communauté.

  • 15 Asad Husain et Harold Vogelaar, op. cit., pp. 245-246.
  • 16  The Minaret, janvier-février 1993, p. 72.

Pour répondre à ce type de difficultés, les musulmans ont créé en 1983 à Chicago, à l’initiative d’Ahmad Sakr, d’origine libanaise, ancien représentant de la Ligue mondiale islamique auprès de l’ONU, l’American Islamic College (AIC). Cette faculté dispense un enseignement visant précisément à la formation d’imams ou au moins d’une élite musulmane sur le sol américain. Accréditée par l’Illinois Board of Higher Education pour décerner des licences (Bachelor of Arts) en études islamiques et arabes, l’institution offre sur quatre ans des cours dans les disciplines « séculières » (histoire, sciences politiques, sciences sociales, informatique, etc.) et religieuses (étude du Coran, des Hadith, du fiqh – la jurisprudence en islam –, de la pensée et de l’ethique musulmanes, etc.). L’établissement est ouvert à des non-musulmans et accueille des étudiants du monde entier (Moyen-Orient, Asie et Afrique notamment). Il offre aux étudiants un environnement islamique et des cours dispensés par des spécialistes. L’AIC est à l’heure actuelle le seul établissement de ce genre aux États-Unis15. Lors de mes enquêtes à New York, je n’ai rencontré aucun imam formé à cet endroit. De fait, la grande majorité des mosquées aux États-Unis doivent se contenter aujourd’hui encore d’imams « importés ». Notons que la loi d’immigration de 1990 a rendu plus aisée la pénétration d’imams sur le territoire américain. Selon cette loi, une mosquée, ou tout autre établissement religieux, peut faire venir tout « religieux professionnel », pourvu que celui-ci soit au minimum détenteur d’une licence et bénéficie d’une expérience professionnelle de deux ans minimum16.

  • 17 Ashraf ‘Ali Thanawi, Behishtî Zevar, Multan, Maktabah Imdadiyyah, sd, p. 29.
  • 18  India Today, 28 février 1997, p. 12, et Communalism Combat, février 1997, 30, pp. 1-3.
  • 19 Philip Lewis, op. cit., p. 101.

Les imams ne sont pas les seuls à avoir vu leur mission subir une transformation en contexte américain. La population féminine également a été affectée par cette évolution du rôle de la mosquée aux États-Unis. En effet, les femmes participaient rarement aux activités de la mosquée dans leur pays d’origine. Ashraf ‘Ali Thanawi, dans Behishtî Zewar (« Ornements du Paradis »), l’un des manuels de référence pour les musulmans du sous-continent indien, recommandait aux femmes de prier chez elles17. Récemment encore, la volonté d’un groupe de femmes sunnites au Kerala, puis de femmes chi‘ites à Lucknow, d’accomplir leurs prières à la mosquée provoqua une levée de boucliers des fondamentalistes18. En Grande-Bretagne, à Bradford en particulier, peu de mosquées offrent aux femmes un espace pour la prière19. Aux États-Unis, en revanche, les femmes prennent une part parfois très dynamique au fonctionnement de la mosquée. Si elles sont encore assez rares à se rendre à la mosquée pour la prière du vendredi – les Sud-Asiatiques y vont plus exceptionnellement encore que les autres musulmanes –, elles sont parfois très nombreuses à fréquenter ce lieu le dimanche ou à accomplir leurs prières de tarâvîh, célébrées durant le mois de Ramadan. À New York, même la mosquée contrôlée par la Tablighi Jama’at offre un espace pour les femmes (voir ci-après). Dans les mosquées les plus progressistes elles occupent des responsabilités dans les structures administratives. La conduite de la prière demeure toutefois la prérogative des hommes, les femmes priant dans une salle adjacente à celle des hommes, d’où elles peuvent suivre, grâce à un haut-parleur, le déroulement de la prière.

  • 20 Entretien avec Yvonne Haddad en novembre 1996.

De fait, la religiosité des femmes a subi une transformation radicale aux États-Unis. Les femmes ont compensé l’absence des sanctuaires souris, qui répondaient traditionnellement à leurs besoins, par la formation d’organisations et l’élaboration de formes nouvelles de cultes. Plus d’une centaine d’organisations de femmes musulmanes ont été ainsi créées20.

Au total, la mosquée revêt des caractéristiques propres en migration. Espace sacré par excellence, elle occupe aussi la fonction d’espace social et politique, selon un mode dynamique, car elle ne se présente guère comme la transplantation en terre d’immigration d’un modèle existant mais acquiert des fonctions nouvelles et indispensables, pour des musulmans désireux d’assurer la perpétuation de leur héritage religieux. Les relations avec la société d’accueil se négocient fréquemment en son sein.

Quelques études de cas présentés ci-dessous nous permettront de mieux saisir la dimension complexe des mosquées à l’américaine. On gardera cependant à l’esprit le fait que seuls 20 à 30 % des musulmans fréquentent régulièrement les mosquées, les autres se préoccupant avant tout de leur intégration dans la société américaine.

Études de cas

J’ai choisi de présenter ici l’établissement et le fonctionnement de quatre mosquées sunnites, présentant chacune des caractéristiques différentes. Aucune d’elles, toutefois, n’est affiliée à un mouvement islamique particulier. Toutes les quatre s’adressent officiellement à tous les musulmans, par-delà les appartenances ethniques.

Deux autres mosquées sunnites seront ensuite étudiées : si elles n’affichent pas formellement leur étiquette « bangladeshi », elles représentent néanmoins le prototype de la « mosquée ethnique ».

Enfin, on traitera des mosquées et des jamâ‘at khâna des minorités sectaires, chi‘ites, Ismaéliens nizari, Bohra et Ahmadiyya.

Mosquées et centres islamiques sunnites

  • 21  Mosques Around the World, op. cit., p. 51. Russell y est présenté comme le premier Ahmadi aux État (…)
  • 22 Marc Ferris, op. cit., p. 210 ; Larry Poston, op. cit., p. 163. Webb figure en outre dans le « Who (…)
  • 23 Marc Ferris, op. cit., pp. 210-211.

Il semble que le journaliste blanc américain, converti à l’islam, Alexander Russell Webb (1847-1916) fut le premier à établir une institution musulmane à New York, en 1893. Bien que les Ahmadiyya revendiquent la « paternité » de sa conversion à l’islam (chapitre premier)21, selon plusieurs autres sources22, il se serait converti en 1891, alors qu’il était consul à Manille, après avoir correspondu avec un membre du conseil municipal de Bombay, un certain Budruddin Abdullah Kur. L’année suivante, Webb se rendit en Inde, où il reçut des fonds de riches et influents hommes d’affaires de Bombay, puis en Turquie. Il retourna à New York en 1893 et y établit l’American Moslem Brotherhood. Il fut surnommé le Torch Bearer of Islam (« Porteur de Flambeau de l’Islam »). Il fonda également la Moslem World Publishing Company qui publia deux revues, la Voice of Islam et la Moslem World. Mais les malversations financières dont fut accusé Webb, notamment par le Nawab de Baroda, ruinèrent sa réputation et ses projets23.

  • 24  Ibid., pp. 211-212.

Au début du xxe siècle, en 1907, des immigrants musulmans, en provenance de Pologne et de Russie, fondèrent l’American Mohammedan Society, la première institution de New York à s’organiser autour d’une mosquée. Agrandie et transformée au fil des ans, elle existe encore24.

  • 25  Ibid., pp. 212-214.
  • 26  Ibid., pp. 215-216.

En 1928, une deuxième « vraie » mosquée fut établie par un Marocain, du nom de Sheik Daoud Ahmed Faisal : l’Islamic Mission of America for the Propagation of Islam and Defense of the Faith and the Faithful. Il créa également en 1950 une école islamique, l’Institute of Islam. Situé à Brooklyn, l’Islamic Mission of America attirait, jusque dans les années 1960, surtout des diplomates, des hommes d’affaires et des étudiants. Mais à partir des années 1970, ces derniers furent remplacés par des ouvriers. Faisal était assisté dans son travail par un autre Marocain, un certain Mohamed Kabbaj. Celui-ci prit la direction de la mosquée à la mort de Faisal en 1980. L’Islamic Mission of America eut surtout le mérite de rapprocher les immigrants musulmans des Afro-Américains. Elle offrit à ces derniers un islam « alternatif » face à la version peu orthodoxe présentée par la Nation de l’Islam d’Elijah Muhammad25. Basée à Chicago, celle-ci ouvrit une branche à Harlem en 1946. Malcolm X y prit la fonction d’imam en 1954. Dès les années 1950, ce fut donc l’islam noir qui marqua New York de son empreinte26.

  • 27  Ibid., pp. 214-215.

Enfin en 1952, le déménagement des Nations unies à New York attira dans la ville un nombre important de diplomates et dignitaires musulmans. Ils furent à l’origine de la construction de la « grande mosquée » de New York27.

La « grande mosquée » de New York

La plus grande mosquée de New York, et la plus ancienne de Manhattan, se situe entre la 96e Rue et la 3e Avenue, soit à la limite entre le centre-ville huppé et le sud-est de Harlem (carte n° 7). Cette mosquée, connue sous le nom d’Islamic Cultural Center of New York (ICCNY), est en fait, selon ses instances dirigeantes, la première étape d’un vaste projet prévoyant la construction d’une école, d’une bibliothèque avec une salle de lecture, et d’un musée.

  • 28 Sur Al-Azhar et en particulier sur l’analyse des sermons qui y sont prononcés, cf. Malika Zeghal, (…)
  • 29 Entretien avec l’imam de la mosquée en novembre 1995. Informations complétées grâce au bulletin me (…)

L’idée naquit dès les années 1950 pour répondre aux besoins des fonctionnaires musulmans de l’ONU ; mais le projet ne démarra véritablement qu’en 1966, lorsque les gouvernements du Koweït, de l’Arabie Saoudite et de la Libye firent un don de 745 394 dollars pour la construction de la mosquée. Le gouvernement de la Malaisie versa 10 000 dollars supplémentaires. Un terrain d’environ 3 000 mètres carrés fut acheté au nord de Manhattan pour 308 000 dollars. L’Egypte s’engagea à fournir des imams formés à Al-Azhar28. Un conseil d’administration fut mis en place. La construction de l’édifice commença alors sur les ruines d’un vieux bâtiment29.

  • 30  New York Times (17 février 1967, 2 janvier 1968, 28 octobre 1984, 29 mai 1987, 15 septembre 1988, (…)

Il fallut toutefois attendre 1991 pour assister à l’inauguration de la mosquée. Entre 1967 et 1989, l’achèvement imminent des travaux fut annoncé à quatre reprises. Mais de multiples litiges retardèrent le projet. Une accusation fut en particulier dirigée contre le leadership de la mosquée, à qui l’on reprocha d’avoir licencié abusivement un entrepreneur iranien pour avoir engagé des juifs comme consultants techniques. Des conflits divisèrent également les modernistes et les traditionalistes du conseil d’administration sur la question de l’architecture de la mosquée. Sur la base d’un compromis, le plan final fut élaboré par Skidmore, Owings et Merrill30, une firme d’architectes particulièrement renommée.

L’inauguration du projet eut lieu officiellement le 16 mai 1987 en la présence du maire de New York, du corps diplomatique des pays musulmans et de la communauté musulmane. Dès 1988, les prières d’‘îd ul-Fitr et d’‘Îd ul-Azhâ furent célébrées dans le sous-sol de la mosquée avant même l’achèvement des travaux. Elles attirèrent chacune 3 000 fidèles. La mosquée fut officiellement inaugurée le 25 septembre 1991, durant une cérémonie à laquelle participa l’émir du Koweït, Sheikh Jaber al-Ahmad al-Jaber. Son gouvernement versa la moitié des 17 millions de dollars nécessaires à la construction de la mosquée.

L’édifice est impressionnant avec une architecture extérieure résolument moderne. L’intérieur est décoré avec grand luxe : le sol est recouvert d’une moquette moelleuse vert amande, bordée de marbre. La calligraphie est de style kûfî. Le choix du style kûfî ou nasta ’lîq a son importance car il permet de déterminer l’origine ethnique du groupe dominant dans la mosquée : le style kûfî est prisé par les Arabes, le style fârsî ou nasta’lîq a la faveur des Iraniens et des Sud-Asiatiques. L’une est raide et anguleuse, l’autre souple et cursive.

Après une appréhension initiale, les habitants du quartier paraissent avoir accepté le voisinage d’un lieu aussi symbolique. C’est seulement au moment des deux ‘Îd qu’ils manifestent une certaine irritation, ces fêtes attirant quelques milliers de fidèles, ce qui rend la circulation automobile difficile.

Depuis l’établissement du Centre culturel islamique, huit hommes ont assuré la présidence du conseil d’administration, dont un seul Pakistanais, Amjad Ali, les autres se composant de Koweïtiens pour la plupart.

Deux Égyptiens occupent la fonction d’imam, dont le Dr Abdel-Rahman Osman, également directeur de la mosquée. Leur rôle, extrêmement diversifié, selon la description de Resalah, le bulletin officiel de la mosquée, corrobore l’observation générale ci-dessus sur les fonctions multiples de l’imam. D’après Resalah, celui-ci conduit non seulement la prière, mais il est également chargé de répondre aux questions sur la religion que lui posent des individus ou des groupes, musulmans comme non-musulmans, par courrier, des États-Unis ou de l’étranger, ou par téléphone ou contact personnel. Ces questions peuvent émaner du gouvernement, des militaires, des autorités carcérales, des hommes politiques, des médias ou des avocats, ajoute Resalah. L’accueil de visiteurs de différentes institutions religieuses ou éducatives constitue également l’une des prérogatives de l’imam ; il doit aussi répondre aux invitations à des conférences sur l’islam provenant des écoles, des églises et des synagogues ; et participer à des groupes de discussions et des rencontres œcuméniques. Tantôt il endosse le rôle de l’enseignant et inculque une instruction religieuse durant les week-ends aux personnes intéressées, tantôt il assume la fonction de conseiller matrimonial et tente de résoudre les problèmes maritaux des fidèles. Enfin, il est chargé de veiller au fonctionnement des cérémonies funèbres.

  • 31 Juriste. Il prononce les fatâwâ.

Cette liste impressionnante de prérogatives m’a été confirmée par l’imam Abdel-Rahman Osman en personne, formé à Al-Azhar. Ce phénomène est rarement observé dans les pays musulmans, nombre des tâches dévolues à l’imam en immigration étant assumées par des qâzî, des muftî31etc. Le contexte diasporique et la pénurie qui en résulte, en matière d’autorité religieuse, fournissent les éléments essentiels d’explication de cette situation. Mais celle-ci suppose que l’imam soit un homme de consensus, une personnalité respectée, au discours modéré, capable de rallier à lui le soutien de la majorité des fidèles et d’éviter de s’attirer l’hostilité du pays d’accueil. Qu’il soit « catapulté » par un pays étranger ne suffit donc pas à lui assurer sa survie, en particulier lorsqu’il est l’imam d’une mosquée de l’importance du Centre islamique de New York.

De fait, l’imam Abdel-Rahman Osman, un homme extrêmement affable et digne, paraît bien répondre à ces exigences. Les sermons qu’il prononce, lors de la prière du vendredi, en arablish (l’anglais prononcé avec un fort accent arabe) témoignent à la fois de sa modération doublée d’une volonté d’appeler à l’unité des musulmans. Néanmoins, on ne saurait oublier le fait qu’il réside aux États-Unis depuis peu. En conséquence, il n’est pas forcément en mesure de répondre toujours aux attentes des immigrants. Il défend de fait des opinions plutôt conservatrices. Lorsque je m’étonne par exemple de la place minuscule réservée aux femmes, alors que cette mosquée peut accueillir jusqu’à 3 000 fidèles, il me répond qu’il est plus facile pour les hommes de se rendre à la mosquée que pour les femmes car celles-ci sont occupées à leurs tâches ménagères ; elles peuvent être enceintes, élever des enfants en bas âge ou avoir leurs menstruations. Un tel discours ne peut manquer de rebuter une grande partie de la jeune génération.

  • 32 Celui qui lance l’appel à la prière.

Les femmes ne sont effectivement guère visibles dans la mosquée où se pressent pourtant de nombreux fidèles le vendredi. Lorsque je m’y rendis un vendredi de novembre 1995, près de 2 000 personnes avaient répondu à l’appel à la prière. Les femmes étaient à peine une cinquantaine, rassemblées dans la même salle mais sur une sorte d’immense balcon, bâti très en hauteur, au fond de la pièce. Aucune femme sud-asiatique n’était présente, alors que des hommes du sous-continent indien se mêlaient en grand nombre aux autres musulmans, américains, arabes, indonésiens (comme le muezzin32 de la mosquée), etc. Cette absence de femmes s’explique par le fait que les femmes musulmanes du sous-continent (à l’exception des chi‘ites), moins encore que leurs congénères des autres pays musulmans (ou non-musulmans), ne fréquentent pas les mosquées dans leur pays d’origine. S’ajoute à cela la question de la localisation de la mosquée : si certaines femmes sud-asiatiques travaillent à cet endroit, elles ne seront qu’une infime minorité à résider à proximité de ce quartier, situé non loin d’Harlem. Les hommes sud-asiatiques qui se rendent à cette mosquée ont pour la plupart leur lieu de travail à proximité.

  • 33 Cité par Yvonne Haddad in « Muslims in Canada : A Preliminary Study », in Harold Coward et Leslie  (…)

Quant à la question des groupes ethniques, cette mosquée est fréquentée par des fidèles d’origines diverses. Elle paraît représenter un microcosme de la population musulmane aux États-Unis, reproduisant sa multiplicité. Mais la prière à peine achevée, un mouvement presque spontané pousse les uns et les autres à se regrouper par affiliation ethnique. La formule d’un leader communautaire pakistanais : « Nous prions ensemble, puis les Pakistanais retournent à leurs curries, les Arabes à leurs kebabs33 » est ainsi justifiée. Après quelques rapides conversations, la grande majorité repart vaquer à ses occupations.

Le jour où je me rendis à cette mosquée, je vis un petit groupe de personnes qui restait à bavarder ; certaines se pressaient autour de l’imam et lui posaient des questions. Puis un cercle se forma autour de lui et d’une jeune Afro-Américaine. Celle-ci venait de faire part de son intention de se convertir à l’islam. L’imam lui fit prononcer la shahâda, lui rappela les cinq piliers de l’islam et évoqua les interdictions majeures. Le groupe cria ensuite « Allâhu Akbar » (« Dieu est grand »). Suivit un moment intense d’émotion. Un homme demanda son prénom à la jeune fille. Elle répondit « Patricia », à quoi il rétorqua : « Désormais, tu seras Latifa. » De nombreuses personnes la félicitèrent, l’encouragèrent. La conversion était achevée. Quelques instants plus tard, un autre groupe d’Afro-Américains se forma. La plupart étaient chrétiens et désireux d’en savoir plus sur l’islam. L’imam leur parla quelques instants.

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