Pourquoi le décompte du Omer et pourquoi le comptage du Jubilé sont de nature aussi différente? Sur quelles conséquences de nos choix nous alertent-ils? Pourquoi un leader politique ou religieux ne peut se contenter de vision à court terme, comme c’est bien trop souvent le cas, à notre époque? Dans la Paracha de la semaine dernière et celle-ci, il se trouve deux commandements presque identiques, tous les deux ayant à voir avec le décompte du temps.

La semaine passée, nous avons lu un passage sur la façon de compter les jours du Omer, ces quarante-neuf jours entre le deuxième jour de Pessah et Chavouot.

Depuis le jour qui fait suite au Shabbat, le jour où tu a amené la gerbe d’offrande, compte sept semaines pleines. Compte cinquante jours jusqu’au lendemain du septième Shabbat, et ensuite, présente une offrande du grain nouveau au Seigneur (Lev. 23: 15-16).

Cette semaine, il est question du comptage des années jusqu’au Jubilé :

Compte sept années shabbatiques – sept fois sept ans – de façon à ce que sept années shabbatiques correspondent à une période de quarante-neuf ans. Fais alors résonner partout la trompette, le dixième jour du septième mois, au Jour d’Expiation, fais résonner la trompette à travers tout ton pays. Consacre la cinquantième année et proclame la liberté à travers tout le pays à tous ses habitants. Ce sera un Jubilé pour vous, chacun d’entre vous retournera aux propriétés de sa famille et à son propre clan (Lev. 25: 8-10).

Il y a, cela dit, une profonde différence entre ces actes de comptages, et on tend à l’oublier en les traduisant. Le comptage du Omer se fait au pluriel : u-sefartem lakhem. Le comptage des années s’adresse à un singulier : vesafarta lekha. La tradition orale a interprété cette différence, comme faisant référence à qui doit effectuer ce comptage. Dans le cas du Omer, le comptage est un devoir pour chaque individu. 1″>Article original. D’où l’usage du pluriel. Dans cas du Jubilé, ce décompte est de la responsabilité du Bet Din, spécifiquement, de la Cour Suprême, le Sanhedrin 2″>Article original. C’est le devoir du peuple juif dans son ensemble, réalisé, de façon centrale, en leur nom, par la Cour. D’où l’emploi du singulier.

Il y a ici, un principe implicite important dans la façon de diriger. En tant qu’individus nous comptons les jours, mais si nous dirigeons, ce sont les années que nous devons compter. Comme personnes privées, nous avons tout loisir de penser au lendemain, mais dans notre rôle de leader, nous devons penser à long terme, concentrer notre regard sur l’horizon lointain. « Qui est sage ? », demandait Ben Zoma, et il répond : « Celui qui sait prévoir les conséquences 3″>Article original.». Les gouvernants, s’ils sont avisés, pensent à l’impact de leurs décisions, dans de nombreuses années de là. Dans une citation restée célèbre, lorsque, dans les années 1970, on lui demandait ce qu’il pensait de la Révolution Française de 1789, le dirigeant chinois Zhou en Laï répliquait : « Il est encore trop tôt pour le dire 4″>Article original ».

L’histoire juive est pleine d’une même façon de penser à long terme. Quand Moïse, à la veille de l’Exode, a demandé aux Israélites de concentrer leur attention sur la façon dont ils raconteraient l’histoire à leurs enfants, dans les années à venir, il prenait la première mesure pour faire du Judaïsme une religion fondée sur l’éducation, l’étude et la vie de l’esprit, l’une des remarques les plus profondes et capables de renforcer l’autonomie de chacun, qui montre toute sa perspicacité.

A travers le livre de Devarim, il démontre une perspicacité étonnante, lorsqu’il dit que les Israélites découvriront que le véritable défi ne sera pas l’esclavage, mais la liberté, non pas la pauvreté mais l’abondance et non pas le fait d’être sans abri, mais de tenir une maison. Anticipant de plus de deux millénaires la théorie de l’historien islamique Ibn Khaldun,, au XIVème siècle, il prédit qu’au cours du temps, et précisément, lorsqu’ils réussiront, les Israélites seront confrontés au risque de perdre leur asabiyah ou cohésion sociale et leur solidarité en tant que groupe. Pour empêcher cela, il a développé une façon de vivre, fondée sur l’alliance, la mémoire, la responsabilité collective, la justice, le soutien et l’intégration sociale – qui restent encore, jusqu’à ce jour, la formule la plus puissante jamais conçue pour maintenir une société civile forte.

Lorsque le peuple du Royaume de Judah au Sud est parti en exil à Babylone, c’était conforme à la prévision/prévoyance de Jérémie, exprimée dans sa lettre aux Exilés, 5″>Article original, qui est devenue la première expression jamais émise de l’idée de minorité créative. Le peuple était en mesure d’y maintenir son identité, disait-il, tout en travaillant au bénéfice de la société dans son ensemble, et en définitive, ils reviendraient. C’était une prescription remarquable, et elle a guidé les communautés juives en Diaspora pour les vingt-six siècles qui ont suivi.

Quand Ezra et Nehemiah ont rassemblé le peuple à la Porte de l’Eau à Jérusalem, à la moitié du cinquième siècle avant l’ère commune, et lui ont donné le premier séminaire mondial d’enseignement destine aux adultes 6″>Article original, ils signalaient une vérité qui n’est devenue apparente que plusieurs siècles plus tard, aux temps hellénistiques, montrant que la véritable bataille qui déterminerait l’avenir du peuple juif était culturelle, plutôt que militaire. Les Maccabées ont bien remporté le combat militaire, mais la monarchie hasmonéenne qui leur a succédé est, en définitive, devenue hellénisée.

Lorsque Rabban Yohanan ben Zakkai a déclaré à Vespasien, le général romain menant le siège contre Jérusalem : “Donne-moi Yavneh et ses Sages 7″>Article original ”, il sauvait l’avenir des Juifs, en assurant qu’une source inépuisable de guidance spirituelle et intellectuelle demeurerait vive.

Parmi les plus visionnaires de tous les dirigeants juifs, on trouve les Rabbins des deux premiers siècles de l’ère commune. Ce sont eux qui ont ordonnancé les grandes traditions de la Loi orale, au sein de la structure disciplinée, devenue la Mishna et, par la suite, le Talmud ; eux qui ont développé l’étude textuelle en une culture religieuse globale ; eux qui ont développé l’architectonique de la prière dans une forme, en définitive, suivie par les communautés juives à travers le monde entier ; et eux qui ont développé le système élaboré de la Halacha rabbinique, « comme une « barrière autour de la loi 8″>Article original ».

Ils ont réalisé ce qu’aucun autre cercle dirigeant religieux n’a jamais réussi à faire, en aiguisant et raffinant une manière de vivre capable de soutenir une nation en exil et en dispersion, durant deux mille ans. Au début du dix-neuvième siècle, lorsque des Rabbins, tels que Zvi Hirsch Kalisher et Yehudah Alkalai ont commencé à plaider pour le retour à Sion, ils ont inspiré des personnalités laïques, telles que Moses Hess (et plus tard, Yehudah Leib Pinsker et Theodor Herzl), et même des non-Juifs, comme George Eliot, dont Daniel Deronda (1876) a constitué l’un des premiers romans sionistes. C’est ce mouvement qui s’est assuré qu’il puisse y avoir là une population juive, capable de s’installer et de bâtir sur la terre, de façon à ce, qu’un jour, il puisse y avoir un Etat d’Israël.

Lorsque les chefs des Yeshivot et les dirigeants Hassidiques qui ont survécu à la Shoah, ont encouragé leurs disciples à se marier, à avoir des enfants et à rebâtir leurs mondes anéantis, ils ont permis l’émergence de ce qui est devenu l’unique élément de croissance la plus rapide dans la vie juive. Grâce à eux, il existe, désormais, au sein de la mémoire vivante de la presque totale destruction des grands centres d’enseignement juif, en Europe de l’Est, plus de Juifs étudiant en Yeshiva ou en séminaire, qu’à aucun moment dans toute l’histoire juive – plus que lors des grandes périodes de la vie des Yeshivot du dix-neuvième siècle, à Volozhyn, Ponevez et Mir, plus même qu’aux époques des académies de Sura et Pumbedita, qui ont produit le Talmud de Babylone.

Les Grands dirigeants pensent le long terme et bâtissent pour l’avenir. C’est devenu trop rare dans la culture laïque contemporaine, avec son absorption incessante par le moment présent, son attention à courte portée, ses modes éphémères et ses mobilisations qui ne durent qu’un moment, ses textes et ses tweets, son quart d’heure de célébrité, et sa fixation sur la une d’aujourd’hui, « et son pouvoir de l’instant ».

Quoi qu’il en soit, les vrais dirigeants d’affaires d’aujourd’hui sont ceux qui misent le plus loin dans les jeux de longue durée. Bill Gates de Microsoft, Jeff Bzos d’Amazon.com, Larry Page et Sergueï Brin de Google, et Mark Zuckerberg de Facebook, étaient tous préparés à attendre longtemps avant de rentabiliser leurs créations. Amazon.com, par exemple, a été lancé en 1995 et n’a apporté aucun profit avant le dernier trimestre de 2001. Même d’après des normes historiques, il s’agissait d’exemples exceptionnels de pensée et de planification à long terme.

Bien qu’il s’agisse d’exemples du monde profane, et bien qu’en tous les cas, nous ne disposions plus de prophètes depuis le Second Temple, il n’y a rien d’intrinsèquement mystérieux, quant au fait d’être en mesure de prévoir les conséquences, si nous choisissons cette voie plutôt qu’une autre. Comprendre l’avenir se fonde sur une étude en profondeur du passé. Les maîtres d’échecs ont réalisé tellement de combinaisons classiques à mémoriser qu’ils peuvent presque instantanément dire, juste en regardant le placement des pièces sur l’échiquier, comment gagner et en combien de coups. Warren Buffet a passé tant d’heures et d’années, lorsqu’il était jeune, à lire les livres de compte qu’il a développé une acuité particulière à détecter les entreprises susceptibles d’amener de la croissance. Déjà en 2002, cinq avant l’effondrement financier qui a effectivement eu lieu, il alertait que les produits dérivés et la sécurisation du risque étaient « des armes financières de destruction massive », une prophétie profane qui était, à la fois, véridique et inédite.

Durant les années que j’ai passées au Grand Rabbinat, notre équipe – et je pense qu’un cercle dirigeant doit toujours se comporter comme l’équipe d’une entreprise – se demandait toujours : en quoi est-ce que cela affectera la communauté juive dans vingt-cinq ans ? Notre mission était, non pas, de bâtir pour nous, mais pour nos enfants et petits-enfants. Le grand défi systémique consistait à progresser, d’une communauté fière de son passé à une communauté polarisée par son avenir. C’est pourquoi nous avons choisi d’exprimer notre mission sous la forme d’une question : Aurons-nous des petits-enfants juifs ?

Le défi de Behar, en termes de gouvernance, est : compte les années et non les jours. Garde foi dans le passé, mais tes yeux fermement fixés sur l’avenir.

Grand Rabbin et Lord Jonathan Sacks Article original

Adaptation : Florence Cherki & Marc Brzustowski.

Behar (5774) –Penser loin
6 Mai 2014-6 Iyar 5774.

1″>Article original Menachot 65b.

2″>Article original Sifra, Behar 2: 2, Maimonide, Hilkhot Shemittah ve-Yovel 10:1.

3″>Article original Tamid 32a.

4″>Article original Truth to tell, the conversation was probably not about the Revolution in 1789 but about the Paris students’ revolt of 1968, just a few years earlier.
Still, as they say, some stories are true even if they did not happen.

5″>Article original Jeremiah 29: 1-8.

6″>Article original Nehemiah 8.

7″>Article original Gittin 56b.

8″>Article original Avot 1: 1.

1 COMMENTAIRE

  1. La question posée là, par le Grand Rabbin –et Lord–Jonathan Sachs, résonne d’autant plus fort que vous venez de mettre en lumière, Marc, dans votre même livraison de ce jour, les turpitudes des rabbins français , et dont j’apprends la révélation avec tristesse.
    Non que je sois religieuse,loin de là.Mais enfin, l’on a beau faire, et beau dire, les faiblesses et les vices de dignitaires qui devraient être des exemples, non seulement pour les Juifs, mais pour la population tout entière, rejaillissent sur nous tous; et je crains, en outre, que leurs comportements de tartuffes et d’escrocs (affaires de guet, extorsion de fonds…), n’atteigne Israel dans son ensemble.
    L’on peut se passer de visionnaires, pour un certain temps; l’époque ne semble pas y être propice; mais pas d’hommes honnêtes , et de bonne volonté.
    De même que le Grand Rabbin Bernheim a été engagé à démissionner, existe-t-il des lois prévues pour mettre en retrait de la communauté, des « responsables » indignes?
    Il était question d’élire un nouveau Gran-Rabbin; qu’en est-il?
    Dernier point, Marc: Je m’étais avisée, il y a qqs mois, que le Grand Rabbin Kaplan était décédé en 1994. Vingt ans déjà! Je pense que cette haute personnalité, —et GRANDE AME devrait être célébrée DIGNEMENT, et donnée en exemple, à tous ceux qui se laissent aller au hilloul ha Shem.

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