Comment doit on traduire la Bible ?

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La traduction pose d’insurmontables problèmes, même en dehors de ce contexte biblique, tout en sachant que cet ouvrage est le plus traduit au monde. Il ne s’agit ici que de toucher à quelques versions qui nous paraissent avoir suscité l’émulation des générations suivantes et exercé une certaine influence sur différentes communautés religieuses..

Franz Rosenzweig qui a lui-même traduit une partie de la Bible hébraïque avec son ami Martin Buber, avant que la maladie ne le fauche à un si jeune âge, a écrit que la première opération propre à l’esprit est de traduire : on se traduit à soi-même ce que l’interlocuteur VEUT nous dire ; on se demande ce que cela SIGNIFIE. En une phrase, on cherche le sens. Le même Rosenzweig a traduit des hymnes d’un poète-philosophe-théologien médiéval Juda Halévi de l’hébreu en allemand. Cette riche expérience de traducteur l’a conduit à réfléchir sur l’idée même de traduire.

Virtuellement, il n’existe qu’une SEULE langue. On connaît le passage biblique qui évoque la Tour de Babel et la confusion des langues, qui est interprétée comme une punition, voire une malédiction : la terre était une seule langue et des choses uniques. Les deux épithètes, proches philologiquement, insistent sur les notions d’unité et de mêmeté… Mais au lieu de s’unir pour le bien et l’adoration intelligente de Dieu, ces mêmes hommes entreprennent de bâtir une tour qui atteindrait le ciel où ils délogeraient la divinité.

La sanction ne tarde pas : le genre humain va payer chèrement cette mauvaise idée, il ne sera plus compris par ses congénères alors qu’Adam, dans les tout premiers chapitres de la Genèse nomme les choses, sans qu’on nous dise dans quelle langue il s’exprimait. ON avance donc que cette langue du paradis, celle du premier couple humain, serait l’hébreu, langue de la Révélation, donc sacrée et par excellence.

Dieu parle toutes les langues. Mais ce n’est pas le cas de l’homme, même si certains d’entre nous sont polyglottes. Même si adhérer à une philosophie idéaliste on doit supposer qu’il existait une langue originelle dont découleraient toutes les autres. Mais même si philologiquement, les langues découlent les unes des autres ou sont apparentées les unes aux autres, les concepts, les notions, l’arrière-plan culturel ne sont pas les mêmes et divergent même parfois gravement.

Chaque traduction révèle une tradition, on va d’une Bible à l’autre. Les préoccupations des 70 ou 72 sages helléniques ne ressemblent en rien à celles d’Onqelos qui suit une voie bien à lui. La Bible de Luther avait pour objectif premier de fournir un texte permettant de s’éloigner des dogmes de l’Eglise catholique romaine. La Bible de Moïse Mendelssohn et de son époque, le Béour, visait à intégrer les Juifs dans la culture et la société allemandes. Quant à la traduction Buber-Rosenzweig, il entendait justement recréer, au sein même de langue d’arrivée, la langue cible, le même univers mental, la même culture que celle qui avait servi de matrice spirituelle au texte originel.

Les premiers à s’être posé la question du transfert du sacré lors de la traduction de la Bible furent les sages d’Alexandrie sous le règne de Ptolémée II Philadelphe. Un converti juif du nom d’Aristée, qui donna d’ailleurs son nom à cette épître (Lettre à Aristée), envoie une lettre à Philocrate pour lui exposer le miracle de la Bible des Septante, du nom de ces 70 ou 72, d’après la multiplication de six traducteurs de chacune des douze tribus d’Israël. Ainsi, c’est une œuvre de concorde qui veut faire l’unanimité autour d’elle.

Prenons quelques exemples : comment Luther traduit il le terme hébraïque HEN dans les Psaumes ? Il y introduit la notion très chrétienne de grâce (Gnade) mais aussi autre chose. Il y a une ligne qui réunit les trois auteurs suivants : Saint Paul – Augustin – Luther : l’idée de grâce, de libre arbitre et de péché.

On oublie parfois que Goethe, à l’instar du jeune Hegel qui voulait écrire une biographie de Jésus, a commencé par s’adonner à l’exégèse biblique : à preuve les commentaires qu’il écrivit sur l’épisode de Joseph dans le livre de la Genèse (ch. 37 à 50) mais qu’il transmit à sa sœur en la priant, après lecture, de les … brûler.

Comment Goethe traduisait il le terme hébraïque MERAHEFET (Gen. 1 ; 2) ? Généralement on utilise le terme planer, en allemand SCHWEBEN mais voilà dans le Deutéronome (32 ;11), le même verbe désigne l’action de couver (BRÜTEN) . Eh bien, Goethe dans Dichtung und Wahrheit (III, 11) reprend Brüten et s’en réfère même à Rashi le célèbre commentaire troyen du XIIe siècle de la Bible et du Talmud. La Pléiade opte pour planer.
Je laisse de côté les insurmontables contestations judéo-chrétiennes : par exemple la naissance miraculeuse d’Isaac dont les parents avaient respectivement cent et quatre-vingt-dix ans … L’apparition des trois anges ou hommes qui se présentent soudainement à Abraham seraient la préfiguration ou la typologie. Il y a aussi le verset 22 du chapitre VIII du livre des Proverbes : quel est cette entité qui constitue les délices du créateur ? Et enfin, mais la liste est loin d’être exhaustive, il y a la traduction controversée du terme hébraïque ALMA : vierge pour les chrétiens, femme faite pour les juifs… dans le livre d’Isaïe.

Citons aussi le chapitre 15, verset 5 pour l’importance de la notion de foi, par opposition aux oeuvres, pomme de discorde qui rejaillira lors des contestations de Luther face à Rome. Saint Paul s’en sert pour la justification de l’homme dans l’épître aux Romains.

En fait, la diversité des langues met en lumière la diversité des approches. Le philosophe allemand Rosenzweig dit ceci : Dieu a certes créé le monde, mais il n’a créé aucune religion. Il n’a fait que se révéler. Le même penseur disait que seul celui qui est conscient de l’impossibilité de la traduction est à même de traduire…

Voici ce que dit un penseur, issu d’un autre horizon spirituel, René Girard, Le bouc émissaire, Paris, 1982, pp 218-219 (cité par Jean-Luc Evrar dans L’écriture, le verbe et autres textes :

**On va partout répétant que l’essentiel dans un texte ou même dans une langue, ce qui lui donne son prix, est intraduisible. Les Evangiles sont perçus comme inessentiels parce qu’ils sont écrits dans un grec abâtardi, cosmopolite et dépourvu de prestige littéraire. Ils sont d’ailleurs parfaitement intraduisibles et l’on oublie vite, en les lisant, dans quelle langage on les lit, pour peu qu’on connaisse celui-ci, l’original grec, la Vulgate latine, le français, l’anglais, l’allemand etc… Quand on connaît les Evangiles, leur traduction dans une langue inconnue est un excellent moyen de pénétrer à peu de frais dans l’intimité de cette langue. Les Evangiles sont à tous, ils n’ont pas d’accent car ils ont tous les accents.**

CONCLUSION :

L’inspiration divine des Ecritures est retrouvée par l’homme de foi qui y introduit sa foi plus qu’il ne l’y puise..

Maurice-Ruben HAYOUN

Conférence mensuelle à la Mairie du XVIe arrondissement de Paris.

Jeudi 30 octobre 2014 en soirée.

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NDLR – L’hébreu est pour les juifs « le lachon hakodesh » ce qui ne se traduit pas par la langue sacrée, comme certains le comprennent, mais comme la « langue de la sainteté », à savoir la seule langue qui puisse parler avec précision des sujets relatifs à la sainteté.

L’hébreu est constitué de mots qui sont déclinés d’un terme, en général composé de trois lettres qui forment une racine, qui lui-même renvoie à un concept. Tous les mots issus de cette racine ont un rapport avec le concept d’origine. Dans les autres langues ces différents mots, qui en hébreu sont issus de la même racine, vont avoir des traductions qui n’ont aucun lien avec le concept de base. Exemple : Chalom veut dire plénitude, paix. Lechalem qui vient de cette racine, veut dire payer, ce qui sous-entend que s’étant acquitté de sa dette le payeur est en paix avec son créancier. Mais payer en français, n’a aucun lien avec la plénitude. Là où il y a des racines porteuses de concept (Hébreu), on trouve des mots qui ne sont plus en rapport les uns avec les autres, et le concept de base disparaît.

Parler des choses liées à la sainteté tout en abolissant les concepts sous-tendus par les mots, devient alors impossible, si l’on veut être rigoureux. C’est parce que l’hébreu a cette structure spécifique, où chaque mot renvoie à un concept de base, avec des références précises, qu’il est le seul outil permettant de parler avec rigueur des sujets liés à la sainteté, et qu’il est appelé « lachon hakodesh » « la langue de la sainteté » ou du saint. Il est donc intraduisible si l’on veut être rigoureux. L’araméen qui a une structure linguistique analogue, autorise une clarification de l’hébreu, d’autant que les racines sont très voisines.

Mais, comme nous avons pour obligation d’étendre la connaissance de Dieu, et qu’il nous faut véhiculer à travers le monde son existence, nous sommes dans l’obligation de parler aux nations dans leur langues, donc de traduire avec la restitution du sens premier.

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