Fania Oz revient sur le phénomène après avoir été la 1ère à l’évoquer dans son livre « Israéliens à Berlin ». »Berlin – plus que vous ne l’auriez jamais cru! », lance une bannière commerciale sur l’écran de mon ordinateur. « La ville la plus branchée d’Europe vous fera faire des bénéfices. Un investissement immobilier sûr! ». Ou encore, un email publicitaire de Lufthansa avise ses clients israéliens que « le moment est venu de réserver des vacances du printemps à Berlin ».

Oui, nous assistons à un printemps israélo-allemand, non celui des gouvernements, mais celui des citoyens. Cela étant dit, ce ne sont certainement pas tous les Israéliens et les Allemands qui sont tout à coup tombés amoureux. Le phénomène reste limité. Et bien que des milliers d’Allemands visitent Israël que certains considèrent comme un nouveau « chez-soi », cette histoire d’amour implique beaucoup plus d’Israéliens que d’Allemands, et vise Berlin plus que toute autre ville allemande.

“Émmiger à Berlin » ou, de façon plus provocante, « monter (olim) à Berlin”, est le slogan actuel de la campagne de contestation économique en Israël. Lancée le mois dernier sur Facebook par un jeune Israélien résidant à Berlin, elle invite les Israéliens à échanger leur patrie coûteuse, militante, nationaliste et centrée sur elle-même pour l’abordable, pacifiste, libérale et mondialisée capitale allemande.

“Émigrer à Berlin » est avant tout un phénomène de médias sociaux. Il fait habilement mais trivialement converger deux grandes questions qui hantent les Israéliens: la réelle détresse causée par les prix affichés dans les supermarchés et la fascination grandissante pour Berlin.

Permettez-moi de m’attarder sur ce dernier point, puisque je suis l’une des premières à m’y être intéressée. Mon livre Les Israéliens à Berlin, publié en 2001, était la première tentative de comprendre la tendance.

Au cours des six dernières décennies, les citoyens israéliens sont se sont rendus à Berlin comme visiteurs, résidents temporaires ou immigrants, mais les vannes se sont réellement ouvertes après la chute du mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne. Aujourd’hui, il y a peut-être 15.000 ou 20.000 Israéliens à Berlin. Cette diaspora israélienne est plutôt limitée en nombre, en comparaison avec celles présentes dans certaines villes américaines, mais est beaucoup plus bruyante et efficace.

« Comment la ville qui a tué des millions de Juifs est devenue si attrayante pour des milliers d’Israéliens? » était la question initiale de mon livre. Eh bien, voici une réponse partielle: l’Etat d’Israël est fortement enraciné dans Allemagne d’avant-guerre, en particulier à Berlin. L’Allemagne avait ouvert la voie à l’émancipation des Juifs et à la remise en question du Judaïsme vers des pratiques plus libérales. Elle a contribué aux débuts du mouvement sioniste, et a pris une part active dans le grand réveil de la langue et de la culture hébraïques modernes. Berlin était un modèle pour Tel-Aviv, que ce soit dans l’architecture Bauhaus, l’art moderne, l’ambiance de café, le bürgerlich, le jardinage et la primauté du droit. Berlin appartient au génome secret des Israéliens libéraux.

Pas moins importants, les talentueux Juifs allemands, du philosophe Moses Mendelssohn au compositeur Felix Mendelssohn en passant par l’architecte Erich Mendelssohn ont tous fait partie de l’histoire de Berlin. Au-delà du trou noir incommensurable laissé par les Nazis, l’ancien et le nouveau Berlin est tentant pour les Juifs israéliens, comme une attirance créée par un air de famille.

Ils sont jeunes pour la plupart. Certains élèvent déjà une famille dans Charlottenburg ou à Prenzlauer Berg. Leurs aspirations sont panachées. On y trouve des hommes d’affaires et des musiciens, des historiens et des hipsters. Peu d’entre eux sont venus seulement pour la bière et les loyers bon marché; beaucoup ont été attirés par l’aura de liberté, d’individualité, de sexualité et de créativité que l’on retrouve à Berlin. Maintenant que les prix sont en hausse même à Berlin, ils devront peut-être aller voir ailleurs. Mais aucune autre ville européenne, ni même Varsovie ou Prague, qui sont parfois mentionnées comme substituts possibles, ne peut offrir cet agencement de caractéristiques d’une ville-monde abordable et hyper-active où les Juifs sont si singulièrement les bienvenus.

Ne vous méprenez pas: pour beaucoup d’Israéliens, Berlin est toujours l’icône ultime du mal. Mais pour beaucoup d’autres, elle est la plus sympathique des villes, offrant le meilleur modèle de mondialisation, où des gens de toutes les couleurs et de toutes religions se croisent. Je connais des Juifs et des Musulmans qui ont véritablement discuté pour la première fois de leur vie dans des bars de Berlin. C’est l’un des seuls endroits au monde où la société civile fait plus de bruit que le gouvernement central. Les Israéliens à Berlin sont susceptibles de tomber sur des manifestations contre les politiques du gouvernement d’Israël, mais les Juifs demeurent malgré tout plus en sécurité à Berlin que dans d’autres villes européennes.

Selon moi, les aspects culturels de l’histoire entre Israël et Berlin sont beaucoup plus intéressants que l’aspect économique. Il est impossible de dresser un portrait juste de la littérature hébraïque de la dernière décennie sans mentionner les romans de Yoram Kaniuk et de Haim Beer dont l’action se déroule à Berlin. La ville n’y est plus la “sombre porte de derrière de l’Europe », comme je l’ai décrit il y a 15 ans. Elle est devenue une porte éclairée, nerveuse, inspirante et bondée de monde.

Les Israéliens berlinois d’aujourd’hui ne sont pas des “yordim” (l’ancien terme dénigrant les Israéliens qui quittent le pays), ni des « migrants » dans le sens traditionnel du terme. Ils sont transnationaux, un nouveau et éphémère concept de citoyenneté mondiale. Ils résident, hors ligne et en ligne, à deux endroits en même temps. Seuls quelques-uns d’entre eux ont divorcé avec Israël. La plupart préfèrent sans doute dire qu’ils se sont temporairement séparés d’Israël en raison de désaccords mutuels.

Contrairement à Miami ou à Melbourne, ce Berlin israélien évite les feux de camp nostalgiques typiques des communautés d’expatriés. Ils ne célèbrent pas les fêtes et ne chantent pas de vieilles chansons en hébreu. Pas plus qu’ils ne se rendent à la synagogue. Ils gardent leur distance avec la communauté juive établie. Et comme la plupart sont laïques, ils peuvent éventuellement interagir avec d’autres non-croyants parmi les Juifs européens, partageant leur quête d’une identité juive déconnectée des pratiques religieuses et de l’Etat. Leurs partenaires potentiels les plus proches sont les migrants juifs de l’ancien bloc soviétique.

En dépit de leur individualisme, ils sont devenus une masse critique. Ils se rencontrent pour partager un houmous, ils organisent des rencontres entre parents et profitent de la des spectacles d’artistes et DJs israéliens. On y trouve des écrivains et des poètes, des dramaturges et des blogueurs. Il existe une station de radio, des dizaines de groupes sur les médias sociaux et des organisations artistiques. Une chose est certaine: le labyrinthe tendu moderne et créatif des identités juives est encore une fois en marche sur le sol allemand.

Il y a exactement 100 ans, Samuel Yosef Agnon et d’autres étudiants erraient dans les mêmes rues, lançant l’extraordinaire start-up de la culture hébraïque moderne. Les artistes et écrivains hébreux à Berlin aujourd’hui peuvent critiquer le cadre du sionisme politique, mais ils sont les héritiers légitimes de ses plus grandes réalisations culturelles. Je pense entre autres à Tal Alon du Spitz Magazine, à Tal Hever-Chybowski’s Mikan ve-Eilach, « un périodique hébreu diasporique», à la bibliothèque hébraïque de Michal Zamir et aux poèmes et au blog de Mati Shmuelof.

« Pourquoi les Israéliens à Berlin sont tous antisionistes? », m’a récemment demandé un journaliste. La plupart d’entre eux ne le sont pas. Les plus vives critiques proviennent souvent d’un grand attachement. Mes amis hébreux à Berlin sont profondément engagés, nostalgiques de ce qu’était jadis Jérusalem et de ce que Tel Aviv et Haïfa sont encore. Ils sont répugnés, mais ils aiment.

Dans Les Israéliens à Berlin, je dépeins une ville pleine de caves et de pièges de la mémoire. Passez une matinée dans un café de l’avenue Unter den Linden et vous verrez se croiser Brecht et Scholem, Rosa Luxemburg et Goebbels, Moses Mendelssohn et Wim Wendersse. C’est pourquoi Berlin est si attrayante pour les grands lecteurs. C’est pourquoi un grand roman hébreu peut encore être écrit à Berlin.

Est-ce que la mémoire et la créativité nationales sont mieux servies par le patriote, le nationaliste, le guerrier? Pourquoi pas l’exilé, le nomade? Si Israël n’avait pas de diasporas, il serait un trou noir s’auto-consommant plutôt qu’un pays moderne.

Est-ce une dynamique post-sioniste, voire antisioniste? Je ne suis pas sûre. Mon propre sionisme, avec un petit s, n’est plus centripète, forçant tout ce qui est juif à être nécessairement lié à Israël. Il est devenu centrifuge aussi, envoyant des signaux fascinants au monde. La nouvelle génération de nomades hébreux fait partie de cette histoire. Même quand ils tournent le dos à leur patrie avec dégoût et déception, leur sac à dos est toujours, au moins symboliquement, plein de textes. Je crois au povoir éternel de ces écrits.

[i24news
Article original

La rédaction de JForum, retirera d'office tout commentaire antisémite, raciste, diffamatoire ou injurieux, ou qui contrevient à la morale juive.

S’abonner
Notification pour
guest

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

7.9K Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
André

Et comme la plupart sont laïques, ils peuvent éventuellement interagir avec d’autres non-croyants parmi les Juifs européens, partageant leur quête d’une identité juive déconnectée des pratiques religieuses et de l’Etat

De l’État Juif d’Israël sûrement (on peut être juif sans vivre en Israël) mais de la pratique religieuse, même pour un laïc non pratiquant, j’en doute.

Car enfin quoi ! qu’est-ce qui nous rattache au judaïsme, à nous autres non pratiquants voir même athées convaincus, si ce n’est au fond de passer un Shabbat de temps en temps avec de la famille et des amis ou encore d’aller à une Bar-mitsvat, ou bien à un mariage célébré dans une synagogue, ou de se rendre encore une fois et même si cela fait des années que l’on ne l’a plus fait, dans une synagogue le jour de Kippour ? Et pour les plus déconnectés des déconnectés, d’ouvrir la Bible de temps en temps, ce « livre au grand style », même seul dans son coin.

Pour rester connecté au judaïsme, les juifs non pratiquants on besoin des juifs pratiquants quels qu’ils soient, libéraux ou orthodoxes. Et inversement…

Ruth

Est ce une tendance israélienne ou une tendance ashkénazo-israélienne? j’aimerais bien connaître les statistiques.