Désobéir en cas de victoire de Le Pen ? Les inquiétants appels de Tondelier ou Panot,
De Marine Tondelier à Mathilde Panot, les appels à la résistance en cas de victoire du RN se multiplient. Des propos ambigus qui font douter de la sincérité démocratique de certains.
La démocratie, c’est tellement surfait », affirmait Frank Underwood, l’antihéros président des Etats-Unis dans la série House of Cards. Ce serait bien la démocratie, à condition que les électeurs votent « comme il faut ». Il est vrai que les résultats des urnes sont, par définition, toujours décevants pour un camp mais, est-on encore démocrate lorsque la victoire des adversaires rend légitime la révocation du vote populaire ? Donald Trump en a fourni la caricature tragique : on sait où cette rhétorique a conduit le 6 janvier 2021. Et que dire de Jair Bolsonaro, condamné à 27 ans de prison par le Tribunal suprême fédéral en 2025 après qu’il a contesté par la violence et le coup d’État les résultats électoraux de la présidentielle 2023 au Brésil.
Ces derniers temps, à mesure que les sondages rendent crédible l’élection de Marine Le Pen à la présidentielle de 2027, les déclarations se multiplient qui font douter de la sincérité démocratique de certains. Marine Tondelier, par exemple, interrogée récemment sur l’antenne de LCI a fait savoir elle espérait des « désobéissances » en déplorant par avance le fait qu’il « y en aura très peu ». D’une façon non moins ambiguë, Mathilde Panot a affirmé, il y a peu sur l’antenne de BFMTV : « Nous résisterons de toutes les manières qu’il faut ». On pourrait multiplier les exemples mais je me contenterai ici d’une dernière déclaration qui vaut par sa radicalité. Elle fut faite, fin août, toujours sur BFMTV, par Elsa Marcel, élue du conseil municipal de Saint Denis : elle affirme qu’elle n’acceptera bien sûr pas les résultats des urnes si le RN l’emporte. Certains parlent même d’insurrection…
La désobéissance civile n’est pas nécessairement antidémocratique. On peut accepter la légitimité d’une élection et contester pacifiquement par exemple une loi que l’on estime injuste. Elle peut même être comprise comme une manière, sous la plume du philosophe politique américain John Rawls, de rappeler une démocratie à ses propres principes comme le firent Rosa Parks ou Martin Luther King. Cependant, lorsque la désobéissance n’est plus dirigée contre une mesure déterminée, mais découle, par anticipation, de l’identité même du vainqueur, la question de la duplicité démocratique se pose. Les déclarations de certaines figures de la gauche se tiennent de façon ambiguë entre les deux positions et méritent, de ce point de vue, une réflexion qui convoque la distinction que Max Weber proposait dans Le Savant et le Politique, entre éthique de conviction et éthique de responsabilité. La première commande de rester fidèle aux principes que l’on tient pour justes ; la seconde oblige à répondre des conséquences prévisibles de ses actes. Or, ici, les appels anticipés à la désobéissance achoppent sur les deux tableaux.
Du point de vue de la conviction, d’abord. Si l’on croit au suffrage universel, la reconnaissance d’un résultat électoral ne peut être conditionnée au fait qu’il se soumettrait à ses préférences morales. Sinon, cela signifie qu’on place ses valeurs démocratiques en dessous de celles qui vous conduisent à vous sentir gauche, ce qui vous disqualifie comme démocrate sincère.
La question de l’éthique de responsabilité conduit à une objection plus grave encore, me semble-t-il. Les responsables publics ne parlent jamais seulement pour eux-mêmes. Ont-ils le droit de sous-estimer le fait qu’ils puissent être écoutés par de jeunes gens interprétant ces propos ambigus par excès ? Que se passera-t-il si nombre d’entre eux concluent que l’élection d’un parti détesté est par nature illégitime et qu’il convient de s’y opposer physiquement ? N’est-il pas possible d’imaginer que, vouloir présumément protéger la démocratie contre le RN – c’est-à-dire contre la majorité exprimée par le vote des Français – lui offrirait, au contraire, une excuse pour mettre en place une forme de répression politique ? Et l’on sait bien que la violence de l’État sera d’autant plus acceptée qu’elle prétendra être la conséquence de brutalités insurrectionnelles.
Dans tout cela, ce ne sont pas les auteurs de ces déclarations ambiguës qui seront exposés mais bel et bien les jeunes gens, souvent issus de milieux populaires, qui seront livrés à la répression sécuritaire. Lorsque la violence politique s’installe au centre de l’espace public, elle le fait pour longtemps hélas. Être vigilant à la possibilité de la tyrannie ne doit pas conduire à sortir par anticipation de l’espace démocratique.
Gérald Bronner est sociologue et professeur à la Sorbonne Université – L’Express
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