La déjudaïsation de la Shoah, l’antisémitisme insidieux

Ben M. Freeman

Les messages commémoratifs de la Shoah diffusés par les médias, les milieux politiques et les institutions font de plus en plus référence à « six millions de personnes », à « des millions de vies perdues » ou aux « victimes de la persécution nazie » sans mentionner les Juifs ni l’antisémitisme, transformant ainsi un génocide des Juifs en une tragédie humaine abstraite avant même que des clarifications, le cas échéant, ne soient apportées.

Des exemples tirés de grandes chaînes de télévision, de personnalités politiques de haut rang et d’institutions religieuses révèlent une tendance constante à adopter un discours moral universel qui omet la notion de peuple juif et la haine des Juifs par les nazis, présentant la Shoah comme une leçon sur la haine en général plutôt que comme une campagne à motivation raciale et idéologique visant à éliminer les Juifs.
En réduisant les Juifs à un « groupe parmi d’autres » et en privilégiant l’inclusion au détriment de la structure historique, le discours commémoratif de la Shoah déforme la nature du génocide, affaiblit la compréhension publique de l’antisémitisme en tant qu’idéologie distincte et érode le lien entre la mémoire de la Shoah et l’antisémitisme contemporain.

La Shoah fut un événement juif. Il s’agissait d’un génocide conçu, planifié et exécuté dans le but explicite d’exterminer le peuple juif où qu’il se trouve. Six millions de Juifs furent assassinés non pas à cause de leurs actes, de leurs croyances ou de leurs choix, mais parce qu’ils étaient juifs. Ceci n’est pas sujet à interprétation ni à nuancer. C’est un fait historique.

Pourtant, dans le discours public contemporain, la Shoah est de plus en plus dissocié des Juifs. Il est redéfini comme une tragédie universelle, une leçon sur la haine en général, ou un exemple des conséquences de l’intolérance, sans référence soutenue à l’identité juive, à l’antisémitisme ou au projet idéologique spécifique de l’antisémitisme nazi. Ce processus, souvent bien intentionné et fréquemment présenté comme inclusif, constitue une forme d’antisémitisme insidieux. Il n’attaque pas ouvertement les Juifs, mais les efface de leur propre histoire.

L’antisémitisme effaceur fonctionne par abstraction, dilution et omission. Plutôt que de nier le meurtre de Juifs, il vide de sens le fait qu’ils aient été ciblés en tant que Juifs. La Shoah devient un événement qui est arrivé à des « millions » de personnes, à des « innocents » ou à des « victimes de la persécution nazie », la spécificité juive étant reléguée au second plan, voire considérée comme gênante.

L’effacement en pratique : médias, langage politique et institutionnel

Ce n’est pas une question théorique. C’est une réalité visible dans les médias grand public. HonestReporting a déjà mis en lumière certains exemples survenus lors de la Journée de commémoration de la Shoah. L’émission Today de BBC Radio 4 a parlé de la Shoah comme du meurtre de « six millions de personnes ». Les Juifs n’ont pas été nommés. L’antisémitisme n’a pas été évoqué. Les victimes ont été rendues anonymes. Comme l’a souligné le journaliste David Collier , cette formulation soulève une question inévitable : des personnes ? Ont-elles été choisies au hasard ? La réponse est évidemment non. C’étaient des Juifs. Omettre ce fait n’est pas neutre. C’est une déformation de la réalité.

Ce schéma se retrouve dans les déclarations politiques et institutionnelles. Le vice-président américain J.D. Vance a commémoré la Journée de la mémoire de l’Holocauste en déclarant : « Aujourd’hui, nous nous souvenons des millions de vies perdues pendant l’Holocauste, des millions d’histoires de courage et d’héroïsme individuels… l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de l’humanité. »
Les Juifs n’ont pas été mentionnés. L’antisémitisme n’a pas été évoqué. L’Holocauste a été présenté comme une parabole morale sur la nature humaine, plutôt que comme l’aboutissement d’une haine idéologique spécifique dirigée contre un peuple en particulier.

Les institutions religieuses ne sont pas non plus exemptes de ce phénomène. Un message publié par le compte officiel du Vatican à l’occasion de la Journée de commémoration de la Shoah a affirmé l’opposition à l’antisémitisme et à la discrimination en termes généraux, sans toutefois désigner explicitement les Juifs comme les principales victimes de la Shoah ni reconnaître que l’antisémitisme était l’idéologie qui animait le génocide. La Shoah a été évoquée indirectement, dans le cadre d’une réflexion morale plus large, plutôt que comme une catastrophe juive enracinée dans l’antisémitisme.

Les déclarations commémoratives de la Journée de la mémoire de la Shoah illustrent parfaitement ce phénomène. Chaque année, les messages officiels commémorent l’Holocauste en mentionnant à peine les Juifs, voire en les omettant totalement. L’antisémitisme, idéologie fondatrice du génocide, est souvent absent.
Ces déclarations insistent plutôt sur des engagements vagues en faveur de la tolérance, de la diversité ou de la lutte contre la haine sous toutes ses formes. D’autres victimes du nazisme sont parfois citées, parfois évoquées, parfois mises en avant.
Les Juifs, lorsqu’ils sont mentionnés, sont fréquemment présentés comme un groupe parmi d’autres, leur persécution spécifique étant réduite à une simple catégorie de souffrance.

 

Pourquoi la déjudaïsation déforme l’histoire et le présent

Il ne s’agit pas de nier les souffrances endurées par autrui sous le nazisme. Les Roms et les Sintis ont été ciblés pour être exterminés. Les personnes handicapées ont été assassinées dans le cadre de programmes d’« euthanasie » cautionnés par l’État. Les dissidents politiques, les Polonais, les prisonniers de guerre soviétiques, les homosexuels et bien d’autres ont été persécutés, emprisonnés et tués. Ces crimes sont importants et doivent être commémorés. Les reconnaître ne diminue en rien les souffrances des Juifs. Le problème survient lorsque la spécificité juive est gommée au nom de l’inclusion, au lieu d’être correctement contextualisée.

La Shoah n’était pas une simple atrocité parmi d’autres. Il constituait le projet idéologique central du nazisme. Les Juifs n’étaient pas des victimes collatérales d’un régime brutal. Ils étaient l’obsession organisatrice de ce régime. La théorie raciale nazie présentait les Juifs comme un ennemi global et métaphysique, responsable des maux de la modernité et menaçant l’avenir même de l’humanité. C’est pourquoi les communautés juives à travers l’Europe, sans distinction de nationalité, de classe ou de comportement, étaient ciblées pour une extermination totale. C’est pourquoi les Juifs étaient traqués, même lorsque cela détournait des ressources de l’effort de guerre allemand. Oublier les Juifs du cœur de la mémoire de l’Holocauste, c’est méconnaître fondamentalement sa nature.

Lorsque la commémoration de la Shoah omet les Juifs ou l’antisémitisme, elle ne se contente pas de déformer l’histoire. Elle reproduit un schéma persistant où la spécificité juive est perçue comme problématique. La souffrance juive n’est acceptée que lorsqu’elle est universalisée.
L’histoire juive n’est admise que lorsqu’elle est dépouillée de son identité collective. Cela reflète un malaise plus général face aux Juifs en tant que sujet collectif, notamment en tant que groupe défini par la continuité, la mémoire et l’autochtonie.

L’antisémitisme occulte ne requiert pas nécessairement une intention malveillante. Bien souvent, il est motivé par le désir de construire une solidarité, d’éviter d’établir des hiérarchies de la souffrance ou de s’adresser à des publics divers. Mais l’intention n’en annule pas l’impact.
Lorsque les Juifs sont effacés du discours sur la Shoah, leur expérience est marginalisée. Le traumatisme juif est instrumentalisé à des fins morales générales. La mémoire juive est instrumentalisée plutôt que respectée.

Cela a des conséquences qui dépassent la simple exactitude historique. Cela influence la manière dont l’antisémitisme est perçu aujourd’hui. Si l’Holocauste est commémoré comme un avertissement général contre la haine, plutôt que comme l’aboutissement d’une forme spécifique et persistante d’antisémitisme, alors l’antisémitisme contemporain devient plus difficile à identifier.
Il apparaît comme un simple préjugé, et non comme un système idéologique distinct, profondément enraciné dans l’histoire et caractérisé par des schémas récurrents. Le lien entre passé et présent s’en trouve affaibli.

La déjudaïsation fait peser un fardeau inégal sur les Juifs dans la mémoire collective. On n’exige pas systématiquement des autres groupes victimes qu’ils universalisent leur traumatisme pour être inclus.
Leur histoire peut rester particulière. Les Juifs, en revanche, se voient souvent dire que se concentrer sur leur spécificité est excluant, étriqué, voire moralement suspect. Ce double standard constitue en lui-même une forme de marginalisation.

Une approche historiquement honnête de la mémoire de l’Holocauste peut et doit concilier ces deux aspects. Elle peut placer les Juifs au centre du récit, en tant que principales victimes de l’Holocauste, reconnaître l’antisémitisme comme son moteur et situer le génocide dans l’histoire et l’identité juives.
Parallèlement, elle peut reconnaître les autres victimes des crimes nazis, expliquer comment différents groupes ont été ciblés pour différentes raisons et se garder de toute hiérarchisation des souffrances. L’inclusion n’implique pas l’effacement. La contextualisation n’est pas synonyme d’édulcoration.

Se souvenir de la Shoah comme d’un événement juif ne la rend pas moins pertinente pour l’humanité. Au contraire, cela la rend plus pertinente. Les leçons universelles souvent invoquées dans l’enseignement de la Shoah n’émergent pas malgré la spécificité juive, mais bien grâce à elle.
Elles trouvent leur origine dans ce qui se produit lorsqu’une société adopte une idéologie qui déshumanise un peuple en particulier et érige son élimination en justification morale.

Pour que la Journée de commémoration de la Shoah soit fidèle à sa vocation, elle doit se garder de toute simplification ou abstraction. Elle doit nommer les Juifs. Elle doit nommer l’antisémitisme. Elle doit clairement indiquer qui était visé et pourquoi. Tout autre choix risque de transformer le souvenir en un rituel vide de sens.

La déjudaïsation de la Shoah n’est pas un acte neutre. Elle reflète et renforce une tendance plus large où l’histoire juive est remodelée pour servir des intérêts extérieurs plutôt que la vérité interne.
Reconnaître cela comme une haine antisémite n’est pas une accusation, mais une question de lucidité. Une mémoire qui efface le peuple qui en est le cœur n’est pas un souvenir, c’est une distorsion.

Le souvenir de la Shoah doit commencer là où  la Shoah a commencé : avec les Juifs.

Photo de Ben M. FreemanFondateur du mouvement moderne de la fierté juive, Ben M. Freeman est l’auteur de *Jewish Pride: Rebuilding a People* (2021), *Reclaiming our Story: The Pursuit of Jewish Pride* (2022) et *The Jews: An Indigenous People* (2025). Spécialiste de la Shoah depuis plus de quinze ans, Ben s’est fait connaître lors de la crise antisémite du parti travailliste de Corbyn au Royaume-Uni et est rapidement devenu l’une des figures de proue de la pensée juive et de la lutte contre l’antisémitisme au sein de sa génération.

JForum.fr avec HonestReporting

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