La repentance des intellos
Repenser le rôle de l’intellectuel (Editions de l’Aube, 2023)
Par Céline Pina
Sous la direction de Daniel Salvatore Schiffer, l’ouvrage collectif Repenser le rôle de l’intellectuel (Editions de l’Aube, 2023) explique en quoi l’intellectuel, tombé de son magistère, peut encore être utile dans nos temps troublés. Peut-il s’engager dans l’action collective sans sacrifier sa liberté de penser aux impératifs du groupe, de nos jours ? Avec notamment Belinda Cannone, Luc Ferry, Renée Fregosi, Nathalie Heinich, Edgar Morin, Sabine Prokhoris, Robert Redeker, Frédéric Schiffter, Dominique Schnapper, Guy Sorman, Pierre-André Taguieff, Patrick Vassort, Alain Vircondelet…
L’intention qui a présidé à la naissance de cet ouvrage collectif est très bien exposée par Daniel Salvatore Schiffer dans l’introduction qui sert de fil rouge à l’ouvrage : « les intellectuels, frappés de discrédit par les erreurs de jugement, les dérives idéologiques ou les errances politiques de certains d’entre eux sont menacés de disparition. Or le monde d’aujourd’hui, objet d’importantes et de multiples transformations, a besoin de sens, de lignes directrices, de projets, de perspectives. (…) D’où la nécessité de repenser le rôle de l’intellectuel contemporain et à venir. »

Daniel Salvatore Schiffer D.R.
La problématique est claire, les réponses, elles, sont en clair-obscur, entre rubrique nécrologique (la posture de l’intellectuel est-elle encore possible à l’ère des réseaux sociaux et de l’horizontalité ?), constat d’imposture (la trahison des clercs, cette propension de certains intellectuels à se soumettre à l’idéologie plutôt qu’à faire œuvre de vérité, a participé au désaveu que subissent aujourd’hui ceux que l’on voit parfois plus comme des militants que comme des penseurs de leurs temps) et la difficulté à faire entendre une voix modérée et argumentée, dans le fracas d’un débat public qui cherche plus souvent à désigner l’ennemi qu’à créer un avenir commun. Autre question lancinante qui traverse cet ouvrage et certaines contributions : la figure de l’intellectuel a été conçue comme une façon d’interpeller le pouvoir et de s’opposer à la raison d’État. Comment jouer ce rôle quand la menace de censure et de restriction des libertés monte de la société, voire est portée par des minorités actives qui mettent en avant un sentiment de persécution et un discours victimaire ? Enfin, si le combat en faveur du capitaine Dreyfus a cristallisé la figure de l’intellectuel, c’est que la cause était simple : Dreyfus était innocent et ses accusateurs coupables. Le combat en faveur de la vérité et de la justice était clair. Mais ensuite ? Pour quelques consciences lucides, combien de beaux esprits de leurs temps ont été aveugles sur la réalité du fascisme et du nazisme, quand ils ne l’ont pas accompagnée ? Combien de grands penseurs et artistes ont encensé Staline et l’URSS, sans faire jamais leur aggiornamento face aux massacres de masse de leurs héros, de Staline à Pol Pot en passant par Mao ? Et aujourd’hui, l’université est le lieu d’une guérilla où la reductio ad hitlerum et la qualification de « fasciste » peut facilement être donnée à toute personnalité qui ne communie pas dans le décolonialisme, la convergence des luttes, la dénonciation du racisme d’Etat et du rejet de l’islam par des Français présentés comme ontologiquement racistes. Les intellectuels semblent avoir fort peu appris du naufrage de leur soutien idéologique aux totalitarismes et reproduisent, avec la même violence décomplexée qu’au temps du communisme, les erreurs de ceux qui les ont précédés. Ces erreurs ont pourtant déconsidéré leurs voix et amoindri leur rôle. Finalement la question qui reste posée au terme de cet ouvrage subsiste : peut-on s’engager et demeurer fidèle à la quête de vérité et de justice qui doit être celle de l’intellectuel ? Comment faire entendre une voix singulière quand on veut être dans l’action, qui, elle, nécessite des leviers collectifs ? Peut-on à la fois servir la vérité et la justice et s’aventurer dans l’action politique ? L’aveuglement face aux totalitarismes et à la radicalité actuelle est-elle liée à un besoin de contrôle, de théorisation et de modélisation qui amène à préférer une logique de soumission à l’idéologie plutôt que d’affronter le vertige de l’entre-deux et de la complexité qu’est souvent la condition humaine des hommes et celle historique et sociologique des sociétés ? L’intellectuel est-il attiré par le totalitarisme car il cherche à trouver l’équation ultime du sens de la vie, cela au détriment d’une histoire où l’action des hommes est un équilibre perpétuellement chancelant entre guerre et paix, exploitation et émancipation, éducation et ignorance, production et création, raison et passion… ?

Le naufrage des intellectuels est merveilleusement bien résumé par cette fameuse phrase « Plutôt avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». En quelques mots c’est toute l’exigence du factuel, l’effort de l’honnêteté intellectuelle, la quête de vérité et le devoir de justice qui sont anéantis. Le tout au profit d’une cause, élevée au rang d’ultime vertu mais qui sert plus à intenter des procès à ses contradicteurs qu’à bâtir des sociétés plus justes. Au vu du spectacle que lui offre le monde médiatique et universitaire, le lecteur peut se demander si ce microcosme n’est pas resté bloqué en compagnie de Sartre, au lieu d’avoir appris de ses erreurs pour cheminer enfin aux côtés de Aron. Les intellectuels seraient-ils comme les aristocrates de la fin de l’Ancien régime, des personnes qui n’ont rien oublié ni rien appris ?
Les intellectuels sont un des acteurs de la dispute civilisée que devrait être le débat public. Leur quête de connaissance et leur indépendance d’esprit est la condition pour que le conflit ritualisé soit tranché démocratiquement en mettant en lumière les enjeux et les limites de l’action humaine. Mais force est de constater qu’ils ont été plus souvent les serviteurs illuminés des pires idéologies que les voix de la raison, de la responsabilité et de la modération. La figure type de l’intellectuel, la figure sartrienne illustre parfaitement cette impasse. L’homme s’est beaucoup trompé sans jamais le reconnaitre, n’a pas brillé par son courage quand prendre position pouvait vous mettre en danger de mort et s’est comporté en parrain poursuivant de sa vindicte ceux qui ne pensaient pas comme lui. Triste sire, sans doute, mais qui reste une figure auréolée du prestige de ses engagements, sans que jamais leur pertinence soit interrogée. Peut-être parce que l’intellectuel idéal est un oxymore, il doit être un guide mais en même temps marcher au milieu de la foule, il doit éclairer le chemin tout en laissant chacun user de sa propre lanterne, il doit penser l’avenir sans l’enfermer dans ses propres représentations, inciter à l’action en mettant à distance l’idéologie et sans se vautrer dans la promesse utopique, il doit cultiver l’espoir tout en se gardant de l’exaltation voire de l’adhésion, il doit choisir un camp tout en préservant sa neutralité axiologique. Il est l’homme de la rigueur et de la raison qui laisse la vie le bousculer et l’émouvoir. Or peut-on s’engager dans l’action collective sans sacrifier sa liberté de penser aux impératifs du groupe ? Les intellectuels ont eux-mêmes montré que leur réponse à cette question était diverse mais que l’amour du censeur était fort chez ceux qui se targuent pourtant d’indépendance d’esprit.
A toutes ces questions, il n’y a jamais de réponses définitives.
C’est tout l’intérêt de ce livre choral, où les contributions se mêlent entre témoignages personnels et analyses intellectuelles.
Au travers des différentes contributions, à défaut de savoir comment refaire du débat public un enjeu démocratique plutôt qu’un tribunal en mode comité de salut public, on peut constater que le rôle de l’intellectuel idéal est celui d’un humaniste, d’un honnête homme, qui refuse l’excès et sait dominer ses émotions sans les altérer.
Ce livre en offre quelques beaux exemples, les quelques extraits que nous vous proposons devraient vous en convaincre.
EXTRAITS
« Bien sûr, publier c’est intervenir: tout livre est une prise de parole dans la grande conversation de son temps. Mais par ailleurs, nous savons que les écrivains sont des êtres du « dégagement », du biais, de la langue réinventée et d’une forme de solitude. L’écrivain est celui qui se retire pour mieux voir et mieux dire, comme le notait Virginia Woolf : « C’est une erreur de croire que la littérature peut être prélevée sur le vif. Il faut sortir de la vie… » La distance est ce qui, paradoxalement, les aide à penser la réalité, soit par la vertu des modèles imaginaires – de la fiction – qu’ils inventent, soit par celle des réflexions et des analyses qu’ils élaborent. Ils peuvent ainsi fournir de nouvelles représentations de l’homme dans lesquelles chacun peut se réfléchir. D’ailleurs, Woolf elle-même n’a-t-elle pas participé activement aux débats de son temps ?
De sorte qu’on peut se demander si l’engagement de l’écrivain ne réside pas, aussi, dans sa capacité de dégagement. Se dégager de l’idéologie régnante et des modes, mais aussi se dégager de la pression commerciale qui valorise une littérature de divertissement ou d’exaltation de l’ego, échapper à la doxa qui promeut une subversion de commande, officielle et généralisée, se libérer d’une parole qui nous réduit à être parlés avant même que nous ayons pensé. Ce dernier point est celui où se joue par excellence la partie de l’écrivain : parce qu’il cherche à parler une langue qui lui appartienne en propre, il est celui qui, à l’écoute passionnée de chaque mot, chaque phrase et discours, est doté d’une vigilance qui lui permet de remarquer « l’abus du langage ». Songeons à la critique que fit Maurice Blanchot des proclamations politiques de Heidegger favorables à Hitler, trente ans avant que fussent connus les Cahiers noirs : « Voilà, pour moi, la responsabilité la plus grave: il y a eu corruption d’écriture, abus, travestissement et détournement du langage. Sur celui-ci pèsera dorénavant un soupçon. (…)
Les chefs-d’œuvre ne sont pas nés seuls et dans la solitude ; ils sont le résultat de nombreuses années de pensées en commun, de pensées élaborées par l’esprit d’un peuple entier », écrivait Virginia Woolf dans Une chambre à soi. Nous sommes reliés (nous portons l’humanité en nous), nous sommes un élément du tout, élément dans un tout qui nous dépasse amplement : la planète, la collectivité et l’histoire humaines, un tout qui n’ôte rien à la valeur très précieuse de notre personne, mais qui empêche de la considérer comme suffisante, car l’individu minimal est trop étroit. Le moi est une « position d’équilibre », disait Henri Michaux dans la postface de Plume, un point de rencontre, dirais-je, entre Moi et l’humanité, et c’est la seule forme d’existence intéressante. Les « pensées en commun » que contribuent à façonner les écrivains, il faut parfois les défendre au cœur de la cité, et ainsi prendre part à l’aventure humaine en perpétuant le processus civilisateur. »
Belinda Cannone, Écrivaine
A propos de Raymond Aron: « Comme Max Weber, qui était son modèle dans l’univers des idées, il préférait l’éthique de la responsabilité à celle de la conviction. Du coup, j’ai lu et relu les textes, parmi les plus profonds et justes qu’il ait écrits, qu’il avait consacrés à l’œuvre de Weber et notamment à la fameuse distinction entre ces deux éthiques.
Que disaient-ils au fond? Que l’éthique de la responsabilité, contrairement à une idée reçue, mais tout à fait fausse, n’est nullement réductible au cynisme de la « realpolitik », bien au contraire. Rappelons en deux mots les termes du débat. L’éthique de la conviction, c’est celle qui règne sans partage dans l’univers des intellectuels moralistes depuis la nuit des temps. Elle tient en une phrase : fiat justicia pereat mundus, « que justice soit faite, le monde dût-il en périr. » On y défend les principes en se moquant du réel. L’éthique de la responsabilité ne songe nullement à abandonner les principes éthiques, mais a seulement compris qu’il fallait tenir compte du réel pour les appliquer et les incarner, fût-ce au prix de compromis qu’on aurait tort de confondre avec de la compromission. Tragique de l’histoire ou, comme dit Weber, « antinomies de l’action historique » : contrairement à ce qu’imagine de façon irénique, mais surtout très confortable, l’intellectuel saisit par l’éthique de la conviction, le militaire ou le politique n’ont presque jamais le choix entre le bien et le mal. Ce serait trop facile. Dans l’immense majorité des cas, ils doivent choisir entre plusieurs maux, leur devoir, tout à la fois guidé par l’éthique et l’intelligence, étant seulement de faire le choix du moindre mal en toute lucidité. » Luc Ferry, Philosophe
« L’émergence d’une société numérique renforce sans doute le processus de disparition des intellectuels. L’intelligence artificielle, qui n’a d’intelligence que le nom, porte en elle la honte prométhéenne évoquée par Gunther Anders et perçue par les individus. Elle freine davantage encore le désir et les possibilités de voir émerger la parole critique des intellectuels dans la cité ; car là est bien leur rôle : intervenir dans la cité afin de permettre la controverse, le conflit, le combat, au nom de valeurs, d’un mode de vie, d’un avenir possible. La disparition des intellectuels serait, pour partie, celle des idées, des débats et de la démocratie. »
Patrick Vassort, Sociologue et directeur de la revue Illusio
Céline Pina –causeur.fr
La repentance des intellosD.R.
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