Gainsbourg n’a jamais cessé de chercher son “1er monde”

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Ou comment renouer avec la musique inaugurale de notre psyché par Joseph Agostini Psychologue clinicien, psychanalyste

Le 2 avril 1928, Gainsbourg naissait. Mais quand il mourait nu, dans son salon de la rue de Verneuil, le 2 mars 1991, il était encore ce fœtus ivre de Chopin et de Baudelaire, qui avait passé sa vie à s’habiller de rimes et de rythmes, lui rappelant son “premier monde” et destinés à plaire au nôtre.

Dans son roman “Tous les matins du monde”, Pascal Quignard écrit: ”Être musicien, c’est être au service des états qui précèdent l’enfance. Quand on était sans souffle, quand on était sans lumière”.

Pour ainsi dire, c’est selon lui, renouer avec la musique inaugurale de notre psyché, celle, peut-être insufflée par les rêveries de la mère quand elle nous portait et imaginait le bébé qu’elle avait dans ses entrailles.

Cette musique est un souffle, une inclinaison de voix, un environnement sonore émaillé de boucan et de murmures, de mélodies fredonnées, de râles de plaisir et de cris de douleur. “Tous les jours de ma première vie, j’ai entendu Chopin, Bach, Scarlatti, Cole Porter, Gershwin. J’ai perçu la musique de mon père quand j’étais encore dans le ventre de ma mère”, disait souvent Serge Gainsbourg.

Ainsi, son “premier monde”, cet état précédant même l’enfance, quand il était sans souffle, quand il était sans lumière, l’imbibait déjà de ces notes majeures, lui racontant à n’en plus finir, les splendeurs et les misères de l’âme humaine.

Toute sa vie, Serge Gainsbourg a peut-être tenté de décrire cet état de ravissement fœtal, à l’ombre des génies trop grands pour sa taille, qui l’impressionnaient et le tétanisaient dans le même mouvement implacable, lui, l’enfant timide moqué pour sa laideur, le crooner du Touquet incapable de proposer la moindre chanson, le non-conformiste du showbiz clamant haut et fort qu’il ne faisait que dans l’art mineur.

La psychanalyse a toujours établi un pont entre la mélancolie et la sublimation. Être artiste, c’est avoir la capacité de sublimer son noyau mélancolique, ce face-à-face avec l’innommé. Pour cela, il faut descendre dans les soutes de la conscience, au-delà des défenses névrotiques qui nous protègent de l’étrangeté en nous-mêmes, mais qui sont au- tant d’obstacles sur les chemins de la lucidité.

“Mon cynisme, c’est m’attacher aux vérités cinglantes de la vie” disait Gainsbourg. À force de tordre les mots, de jouer de leur double sens, de trifouiller leur part d’ombre et de débusquer leur beauté cachée, l’auteur de “Je t’aime moi non plus” a trouvé de l’or et de la merde, l’amour et son envers, la poésie et ses inévitables relents de cadavre… Cadavre exquis, pourrait-on dire, quand on sait la verve oulipienne et surréaliste du grand Serge.

“Dites-moi ce qui vous vient à l’esprit en vous censurant le moins possible”, demandait simplement Sigmund Freud à ses patients, dans la Vienne du début du XXème siècle. Mais ce qui pouvait sembler simple recelait de voluptueuses difficultés. Il n’y a rien de plus tortueux au monde que l’insu, que l’immaîtrisable…

Dire ce qui nous vient à l’esprit ? Mais c’est pointer un revolver sur la tempe de sa pudeur! C’est noyer le chaton de notre innocence dans un bain de langage! Bref, c’est renoncer à sa souveraineté. “Le moi n’est pas le maître dans sa maison”, disait l’inventeur de la psychanalyse, en rappelant que notre petitesse dans l’univers n’avait d’égale que notre petitesse en nous-mêmes!

C’est à la lisière du premier royaume, celui du ravissement, et du deuxième, celui de l’obscène et de la douleur, que Gainsbourg s’est construit et déployé. “L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”, répétait Jacques Lacan à qui voulait l’entendre. Celui-là avait tant l’art de la formule qu’il aurait pu co-écrire un album avec Gainsbarre, le désabusé, le désenchanté, le dernier homme.

Certains aiment à mort, Gainsbarre aimait à l’os, en s’acharnant à donner raison à l’aphorisme lacanien, selon lequel on ne détient jamais ce qu’on croit donner, même à la fin d’une vie consacrée à la beauté. C’est tout nu qu’on naît, c’est tout nu qu’il est mort. Entre les deux, des tentatives désespérées de mettre en mots, de mettre en sens, l’énormité d’une existence aussi fragile que le cartilage des oreilles. Et quelles oreilles! La seule promesse gainsbourienne est peut-être celle faite à Aphrodite :

Plus t’aimerai, plus me
minerai
Les pensées que je
médite
Sont plus noires que
l’anthracite
Après un tel sacerdoce, on ne sait pas bien ce qui peut
advenir…

Babe alone in Babylone
Noyée sous les flots de
lumière
De poussière
Des étoiles
éphémères
Tu rêves
d’Éternité
Hélas, tu vas la
trouver

L’auteur de Baby alone in Babylone nous a légué ses désastres imaginaires en partage. Dans cette Babylone déconfite, des jardins en ruine, des éboulis où rien ne pousse que les amours perdues… Et parfois, niché sous l’anthracite des chagrins éthyliques, une fleur des champs sentant l’enfance et ses inévitables réminiscences fatales au bonheur.

Retrouvez l’ouvrage “Gainsbourg sur le divan” en librairies dès le 9 avril.

2 COMMENTS

  1. Chaque fois que je prends le métro et que je passe par la ” Porte des Lilas ” je cherche le ” poinçonneur ” .

    Malheureusement je trouve une porte automatique sans âme tout en pensant à cette magnifique chanson .

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