Renaud Hétier, L’humanité contre l’anthorpocène. Résister aux effondrements. PUF, 2021

par Maurice-Ruben HAYOUN

Qui se souvient de ces termes encore entièrement inconnus il y a quelques décennies, comme anthropocène, holocène, collapsologie effondrement ? Ces substantifs, et tant d’autres, désignent la catastrophe qui va s’abattre sur nous si nous continuerons sur notre lancée : poursuivre à un rythme effréné la surexploitation des richesses de la planète, comme si elle étaient absolument inépuisables. L’auteur fait remonter cette tendance autodestructrice au début des années cinquante, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La cessation des hostilités a permis l’installation de l’American way of life, fondé sur un capitalisme sans borne.
L’intérêt de ce livre est, selon son auteur de forte imprégnation marxiste, de former la jeune génération aux nouvelles normes, aptes à mieux se conduire vis-à-vis de l’environnement. Il faut, selon lui, se contenir, se restreindre, ne plus faire n’importe quoi, en gros cesser cette politique de la terre brûlée. Cette réflexion me remet en mémoire la recommandation d’un sage grec Chrysippe (Ve siècle avant notre ère) : l’homme sage sait limiter rationnellement nos désirs…
A l’évidence, l’auteur est animé d’une solide idéologie anticapitaliste qui incrimine la surexploitation des richesses, responsable de la pollution qui empoisonne l’air de nos métropoles. Mais ce livre jette aussi une lumière crue sur le coût humain de cette politique de pillage des ressources naturelles. Quand on déracine des milliers d’êtres humains pour en faire une main d’œuvre bon marché pour des usines implantées en bordure des villes, on arrache des êtres humains d’un environnement qui leur était familier, et ce faisant, on les fragilise. Ils deviennent alors des proies faciles pour des patrons sans scrupules.
On devine que derrière ce souci de notre terre se profile une condamnation sans appel du capitalisme. La critique porte, mais seulement partiellement. Les capitalistes, Marx nous l’a assez démontré, ne sont pas des philanthropes ni des bienfaiteurs de l’humanité. Mais s’ils n’avaient pas développé les possibilités économiques de toutes les régions de ce globe terrestre, la vie de nos jours ne serait pas ce qu’elle est. Le développement, l’exploitation, doivent se faire selon des principes qui protègent l’environnement, donc la qualité de vie des gens qui y habitent. Selon l’auteur, le capitalisme s’est renforcé au cours des étapes suivantes : l’industrialisation, l’obsession consumériste et l’hypermédiatisation et enfin la virtualisation. Si l’on ne fait rien, nous ne tarderons pas à assister à l’effondrement de notre civilisation. Comment faire pour reprendre le contrôle ? Instaurer de nouvelles normes et tenir un peu plus compte de la spiritualité ou de la culture en général. Car la surexploitation est porteuse de déséquilibres psychologiques très graves. Il existe aussi un phénomène aggravant ; c’est la mondialisation. Ce qui se passe ici, tout près de chez nous, se voit transposé avec la vitesse de l’éclair à l’autre bout de la biosphère. Ce qui n’était pas encore le cas au début des années cinquante… Il convient d’en tenir compte.
Pour soumettre les masses laborieuses à sa domination économique, le capitalisme recourt à l’aliénation qui n’est autre qu’une dépossession de soi. Si vous imposez subtilement aux pauvres, réduits à n’offrir que leur force de travail (creuser des trous, descendre au fond de la mine, porter de lourdes charges, etc…) l’acceptation de leur situation, même peu enviable, vous les dominez psychiquement car eux-mêmes finissent par se dire, qu’aucune autre configuration du réel n’existe ni n’est possible. Ce capitalisme là s’attaque aux forces psychiques de l’homme et le mine de l’intérieur. C’est la pire forme d’aliénation. De même lorsque le fils de la concierge se voit imposer, à son insu, les choix du fils du riche propriétaire (l’acquisition d’une belle voiture ou d’une belle moto) il en est réduit à abdiquer sa propre volonté. Marx dirait même qu’il a perdu sa conscience de classe et ne sait plus vraiment qui il est ni où il habite…
Mais Marx n’a pas connu notre existence sous le signe de l’hypermédiatisation qui crée des besoins nouveaux, nous impose des technologies nouvelles qui triomphent du temps et de l’espace : en quelques secondes, une image, un document ou une voix ses transporte à l’autre bout du monde. Et les incitations à la consommation atteignent des sommets, grignotant toujours un peu plus la liberté de l’homme ou ce qui y ressemble.
L’auteur aborde aussi le cas de l ‘enfant dans sa course insatiable vers le dernier appareil, la dernière mode ou vers la dernière trouvaille dans le web ou ailleurs. Les réseaux sociaux, création absolument unique en son genre, ont révolutionné le domaine de la presse, de l’édition et de la communication, en général. Et les enfants de cette génération-ci ont acquis une mentalité et une façon de faire, d’agir et de penseur, inconnues de toutes lés générations précédentes.
A mon avis, l’auteur nous offre dans ce chapitre des éléments nouveaux et originaux sur un concept clé du monde qui attend, avec ses promesses et ses désillusions, c’est la virtualisation qui progresse à pas de géant. Voici comment l’auteur définit ce terme qui prend de plus en plus de place dans notre vie et surtout dans celle de nos enfants : Par virtualisation, on entend désigner un processus par lequel l’humain se dote de moyens langagiers, techniques, technologiques, culturels, par lesquels il accède à de nouvelles potentialités, d’interactions et d’actions dans le monde et qui, en même temps, peuvent mettre à distance la simple possibilité d’être.
Excellente définition, sans langue de bois ni sempiternelle référence à Marx ! L’auteur distingue quatre moments de fond dans cette distanciation du monde réel qui a tendance à s’aggraver. Il s’agit d’une série de médiations par des outils (par commencer, ensuite par des machines), celle du langage, des images et de l’écrit. Tout ceci conduit à transformer radicalement notre relation au monde. Grace à cette virtualisation, on peut faire croire qu’on est quelque part alors que l’on ne s’y trouve pas physiquement. L’apparition de termes comme présentiel ou distancier… Avant la pandémie de la covid-19, on n’a jamais évoqué ces deux termes. Ils marquent l’entrée dans un monde nouveau où l’apparaitre supplante l’être.
Mais cela pose un problème autrement plus grave quand il s’agit des enfants dont une majorité passe plus de temps devant les écrans qu’à l’école où même, parfois, on met des tablettes à leur disposition. Il y a là un risque de confusion entre le numérique et le mode réel, le virtuel supplante de plus en plus le concret, le présent. Certains psychologues expliquent ainsi le comportement de voyous adolescents qui s’en prennent aux policiers : ils se croient dans un film, dans une série et non point dans une cité ou une rue de banlieue… La gravité de leur geste leur échappe entièrement. En bref, on ne sait plus où est ni ce qu’on fait puisque désormais deux réalités, deux mondes se superposent, celui vit vraiment et l’autre qu’on croit vivre…
Comment faire pièce aux dangers qui nous menacent ? Je laisse de côté les idées tirées de la vulgate marxiste pour ne retenir que le recours aux formes, aux forces du psychisme. On appréciera aussi l’implication des notions freudiennes, notamment le renvoi à l’instinct de mort, et sur un autre plan à la libido…Il est indéniable que une certaine destructivité, voire une Schadenfreude existent dans les replis les plus intimes de l’âme humaine. On connaît l’étonnement de Freud face au commandement du Lévitique (Tu aimeras ton prochain comme toi-même) La nature humaine nourrit à l’égard du prochain la pire, la plus violente des haines… Alors comment se débarrasser de cette terrible charge destructrice ? Par l’éducation et notamment par l’attachement à l’être et à la vie.
Lorsque nous nous séparons de tous ces appareils plus ou moins utiles qui envahissent notre quotidien, on vit une certaine solitude. L’auteur préfère le mot dé-saturer. Faire le vide, mais est ce possible ? Car le vide absolu est inconcevable. On plonge alors dans la solitude, une sorte de retrouvailles avec soi-même. Mais il faut faire attention lorsqu’il s’agit d’enfants. Un enfant seul, souffrant de solitude, verra se troubler gravement son ouverture au monde… J’ai bien retenu la phrase selon laquelle si un nourrisson se sent seul ou abandonné, il peut être débordé par un instinct de mort. En revanche, s’il est suffisamment entouré, cela renforce son envie de vivre, de résister aux maladies et aux agressions de toutes sortes.
Je laisse le dernier mot à l’auteur : Vivre en Anthropocène est notre prochain défi (p 201, in fine)

Maurice-Ruben HAYOUN, professeur à l’Uni de Genève.
Dernier livre paru : La pratique religieuse juive (Paris, Geuthner, 2019)

1 COMMENTAIRE

  1. Qu’un marxiste prône le respect de la nature, c’est qu’il nie son action délétère sur son environnement terrestre et son penchant pour les genocides humains !
    Décidément, ces gens-la osent tout et, surtout, persuader les autres qu’ils sont bons et tolérants ! La « taqqiya » sauce Lénine !

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