Certains analystes prétendent que l’intervention russe pourrait être une façon subtile de jouer de sa puissance au détriment de l’Iran. D’autres n’en sont pas du tout persuadés.
La décision de la Russie de commencer des frappes aériennes en Syrie, contre les activistes opposés au Président Assad a reçu, peut-être n’est-ce guère surprenant, une réception officielle chaleureuse la semaine dernière, non seulement de la part du régime syrien assiégé, mais aussi de ses soutiens régionaux, à la tête desquels l’Iran.
« L’Iran accueille bien volontiers les efforts russes contre Daesh », a déclaré le Ministre iranien des affaires étrangères Javad Zarif. « Les frappes russes en Syrie renforceront la puissance de l’axe de la résistance face au projet takfiri », a pour sa part affirmé Nabil Qaouq du Hezbollah, le supplétif de l’Iran qui combat depuis 2012 les rebelles en Syrie. Les équations établies en Syrie actuellement sont entièrement en faveur de l’axe de la résistance », a ajouté Qaouq, en faisant référence à la coalition anti-américaine lâche comprenant la Syrie, le Hezbollah et d’autres factions islamistes telles que le Hamas.
Sous cette pompe et ce triomphalisme, cependant, certains observateurs pensent que le tableau est plus compliqué. Une hypothèse soutient que l’intervention russe est, en fait, partiellement motivée par une rivalité tranquille avec l’Iran pour la primauté au sein du camp pro-Assad.
Alors que l’alliance de Moscou avec Damas, qui remonte à la Guerre Froide, est plus ancienne que celle avec Téhéran, depuis le déclenchement de la guerre syrienne, le soutien paramilitaire et financier substantiel de l’Iran au régime Assad, a permis à son influence de monter en flèche, au point que beaucoup le perçoivent comme le maître de fait du pays. Qaund un accord de cessez-le-feu a été conclu entre les rebelles et les combattants fidèles au régime, dans les régions de Qalamoun et d’Idlib, en août, par exemple, c’est Téhéran, et pas Damas qui a négocié au nom de ce dernier.
Un diplomate russe préalablement basé à Damas a déclaré au Der Spiegel, mardi que ces évolutions ont inquiété Assad sur les intentions de la République Islamique d’Iran et qu’il est reconnaissant aujourd’hui de voir Moscou luipermettre de réaffirmer son statut. D’autres rapports évoquent d’autres sources de désaccords entre Moscou et Téhéran, concernant le sort d’Assad dans l’après-guerre, alors que d’autres analyses vont encore plus loin en argumentant à partir du fait qu’une Russie enhardie pourrait activement infléchir les ambitions régionales de l’Iran et même « désintoxiquer » Assad en l’éloignant du fameux « axe de la résistance » [contre Israël].
Tout en reconnaissant que la Russie – qui, jusqu’en 2010, a soutenu le renforcement des sanctions contre Téhéran au Conseil de Sécurité de l’ONU – n’a pas exactement le même agenda que l’Iran au Moyen-Orient, les analystes avec lesquels Now-Media s’est entretenu, restent, néanmoins, très sceptiques sur le fait que l’intervention russe en Syrie pourrait agir au détriment des intérêts iraniens dans la région.
« La Russie et l’Iran sont des rivaux traditionnels. Il y a toujours une concurrence sous-jacente dans leurs relations. Une fois qu’on a dit cela, les liens intergouvernementaux entre l’Iran et la Russie n’ont jamais coïncidé à ce point, je dirais, depuis 500 ans », a déclaré Anna Borshchevskaya, détentrice de la chaire Ira Weiner à l’Institut de Washington des Politiques au Proche-Orient. « Il y a encore une forte concurrence, mais dès qu’il s’agit de la Syrie, tout se passe comme s’ils agissaient en parallèle. Ils ont tous deux un but commun, et c’est de conserver Assad au pouvoir ».
Michael Weiss, co-auteur de ISIS: Inside the Army of Terror, [Daesh : au coeur de l’armée de la terreur], rédacteur en chef du journal de The Interpreter, journal de l’Institut sur la Russie Moderne et ancien contributeur à NOW, concorde sur ce point.
« Je suis très sceptique sur cet argument qui dit qu’ils sont en rivalité », a déclaré Weiss à Now. « Franchement, je pense que la Russie fournit la couverture aérienne que l’Iran ne peut pas apporter et que l’Iran, fournit les forces terrestres »… Du point de vue de Poutine, il a des objectifs relativement simples : garder Assad au pouvoir ; courir après toute force d’opposition crédible sur le terrain, qu’il s’agisse de l’Armée Libre Syrienne ou autre ; prétendre bombarder l’Etat Islamique ; bloquer les américains pour les empêcher de faire quoi que ce soit le long des lignes de cette mission détournée… Il veut écraser tout ce qui pourrait représenter une force éventuellement capable de renverser Assad, soit au niveau militaire ou diplomatique. Et je ne vois pas bien ce qu’il y aurait d’incongru ou d’incohérent avec ce que veut l’Iran ».
Au-delà de ces facteurs, Borshchevskaya explique que les considérations intérieures russes pourraient être aussi opérantes que les objectifs de politique étrangère.
« Poutine veut ressembler à un grand leader, à un dirigeant puissant. Et, en partie, il fait justement tout cela parce qu’il ne l’est pas. La Russie va terriblement mal sur le plan économique ; sur le plan social, c’est une véritable spirale aspirante vers le bas ; les forces militaires rencontrent un tas de problèmes considérables. Tous ces problèmes intérieures ne font que saper ses bases politiques arrières. Comment peut-il conserver son propre pouvoir, en tant que dirigeant autoritaire? Il pointe du doigt les ennemis extérieurs » – et parmi eux, le premier d’entre eux : les Etats-Unis, dont la posture n’a jamais été aussi faible…
Il en va tout autant pour la posture affirmative que la Russie tente de conserver et d’imposer sur le plan diplomatique. Afin « d’assurer qu’elle aura toute sa place à la table de négociation, lorsqu’on décidera effectivement de l’avenir de la Syrie », ainsi que l’a formulé un autre expert, Weiss contre en disant que sa position de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU n’a jamais été mise en doute.
« Toute hypothétique conférence de paix ayant la moindre certification du Conseil de Sécurité de l’ONU requiert la présence et le rôle de la Russie », selon Weiss. « L’Iran n’est pas sur le point de devenir une force motrice dans un aucun style de processus de paix en Syrie. C’est la Russie qui se chargera de ce rôle, au moins selon les paramètres en vigueur au Département d’Etat américain, et c’est ainsi qu’on voit les choses depuis au moins 2011 ».
Weiss est encore moins convaincu par l’argument publié par un reportage utopique la semaine dernière, supputant que la victoire russe contre les rebelles sur le champ de bataille en Syrie pourrait annoncer le départ d’Assad du pouvoir.
« Cela fait plus de cinq ans que j’entends que la Russie n’est pas mariée avec Bachar al-Assad, personnellement, qu’elle ne veut avoir qu’un client,qu’elle ne souhaite que préserver ses intérêts. Mais le fait est que si la Russie n’était vraiment pas mariée avec Assad, il y a longtemps que Bachar al Assad ne serait plus président en Syrie », remarque Weiss.
« Je n’arrive pas à imaginer que dans quelques années plus tard, la Russie se tourne vers les USA et leur disent : « C’est bon, on a détruit toute opposition syrienne qui posait une véritable menace contre Assad, on va pouvoir discuter de la reddition d’Assad »?
« Non. On ne peut pas continuellement marcher sur la tête! ».
Alex Rowell tweets @disgraceofgod
Adaptation : Marc Brzustowski
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