La découverte des Juifs berbères (Daniel J. Schroeter)

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Les Juifs Berberes du Rif

La découverte des Juifs berbères

L’intérêt des Européens pour les Juifs des régions apparemment » éloignées » du monde n’est pas une invention du XIXe siècle ; ce qui est nouveau, c’est la signification conférée à cet intérêt.

La recherche sur les tribus perdues n’est plus motivée uniquement par des considérations d’ordre messianique, car à l’ère du colonialisme triomphant, la recherche ethnographique sur les communautés lointaines d’Orient est devenue un moyen de gouvernement.

De plus, pour les Juifs européens, la découverte de coreligionnaires primitifs n’évoque pas seulement le souvenir des tribus perdues mais leur révèle aussi d’anciennes coutumes disparues, à un moment où eux-mêmes commencent à se considérer comme une nation et se tournent vers les terres bibliques du Levant pour restaurer la souveraineté juive.

Au début du XXe siècle, l’orientaliste et hébraïsant Nahum Slouschz parcourut l’Afrique du Nord pour y étudier les origines et l’histoire des communautés juives.

Il a été le premier à étudier sérieusement l’histoire des communautés vivant dans les régions intérieures du Maghreb.

Slouschz croyait que pendant les siècles qui ont précédé l’expansion arabe en Afrique du Nord, les Juifs, originaires de Palestine, se sont répandus parmi la population berbère et en sont devenus un élément dominant .

Durant l’époque coloniale, ses opinions sur les origines berbères des Juifs vont avoir force de loi .

En 1906, Slouschz fut envoyé en mission au Maroc par la Mission scientifique du Maroc, grâce à ses relations avec son directeur, Le Chatelier .

La mission, parrainée par le Comité de l’Afrique française, a publié les premiers travaux importants sur la société marocaine. Slouschz faisait partie de ce cercle et ses idées influencèrent largement la vision française du judaïsme marocain.

Après l’établissement du protectorat français, il retourna au Maroc et fut chargé par les autorités coloniales d’étudier les communautés juives et de soumettre ses conclusions au Résident-Général Lyautey en vue de leur réorganisation.

Slouschz était sioniste et, en tant que tel, voulut » régénérer » le judaïsme marocain et réveiller sa conscience nationale juive. C’est en partie à cause de ses idées sionistes que les autorités françaises décidèrent de le relever de ses fonctions officielles .

Les tendances sionistes de Slouschz et ses efforts pour découvrir le passé juif berbère pré-arabe du Maroc procédaient d’une vision très cohérente.

La population juive urbaine des grandes villes arabes du Maroc était très attachée à ses savants autant qu’à ses traditions.

Pour Slouschz, ce sont les Juifs descendant des Berbères (comme il le croyait), avec leurs manières primitives et pénétrées d’influences locales, qui représentent les » vrais » Juifs nord-africains

” maintenant que l’Afrique est entrée également sous l’égide de l’influence occidentale « , écrit-il, » la pénétration de la civilisation française et l’émancipation de nos frères de Tunisie et du Maroc, suivant en cela l’exemple des Juifs algériens, vont faire disparaître le caractère spécifique du juif africain. Comme c’est déjà le cas dans les grandes villes françaises d’Afrique, les changements sociaux ont eu un effet radical sur les masses de la population, qui perdent rapidement leur individualité et leurs traditions millénaires” . 

Une fois ces coutumes abandonnées, grâce aux bienfaits de l’éducation occidentale, le judaïsme marocain aura-t-il une autre alternative que celle de rejoindre la nation juive moderne ?

Les rares preuves contemporaines de l’existence de communautés juives en Afrique du Nord à l’époque pré-islamique ne permettent pas d’affirmer avec assurance l’importance démographique et culturelle du judaïsme parmi les Berbères.

La première source historique évoquant des tribus juives berbères date du XIVe siècle. C’est le Kitab al-cibar d’Ibn Khaldoun [1]. Certes il y a également de nombreuses légendes locales sur les Juifs berbères au Sud marocain préislamique.

Jacques Meunié, par exemple, est convaincu de l’authenticité de ces traditions et légendes, même si nombre d’entre elles n’ont été consignées que récemment [2]. Quelle que soit notre opinion au sujet de la conversion des tribus berbères au judaïsme dans l’Antiquité, on peut affirmer que des mythes sur les Juifs berbères ont existé au Moyen Age et que ces mythes concernaient également l’origine des Berbères dans leur ensemble. Ces mythes ont été élaborés afin de légitimer le pouvoir mérinide au XIVe siècle [3], avant d’être reformulés durant la période coloniale.

L’historicité des légendes sur l’expansion du christianisme et du judaïsme parmi les Berbères à l’époque pré-islamique a pu servir les besoins de l’administration coloniale dans sa volonté de séparer les Berbères des Arabes.

Comme l’écrit Jacques Meunié : “ malgré la précarité des indications que nous possédons sur l’extension ancienne du christianisme et du judaïsme dans le Sud marocain, [ces traditions] méritent cependant d’être retenues parce qu’elles peuvent aider à connaître les divers éléments de populations berbères et leurs usages anté-islamiques, au cours de siècles plus récents, et même jusqu’à l’époque actuelle [4] “. Lire la suite

Daniel J. Schroeter

Source: www.mondeberbere.com

Notes:

  1. Histoire des Berbères, 4 vols, Paris, 1925-1956, vol. I, pp. 208-209.
  2. D. Jacques-Meunié, Le Maroc saharien des origines au XVIe siècle, Paris, Librairie Klincksieck, 1982, pp. 173-188. Voir aussi Gabriel Camps, ” Réflexions sur l’origine des Juifs des régions nord-sahariennes “, dans M. Abitbol, Communautés juives des marges sahariennes du Maghreb, Jérusalem, Institut Ben-Zvi, 1982, pp. 57-67.
  3. Voir Maya Shatzmiller, L’Historiographie mérinide : Ibn Khaldun et ses contemporains, Leiden. E. J. Brill, 1982, p. 115ff.
  4. Ibid, p. 188.

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Photo

Jeune femme en tenue traditionnelle, Tineghir, vallée du Todra, 1958

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4 COMMENTS

  1. Je me suis souvent arrêté dans les petits villages de l´Atlas ainsi qu´aux portes du désert et ai pu toujours jouir de leur grande hospitalité malgré leur pauvreté évidente! Ils avaient très souvent peur des policiers et des militaires, tous arabes, et cachaient d´une manière ou d´une autre ma voiture afin de camoufler ma présence qui était trop dangereuse! Un jeune ami qui nous avait accompagné pour un trekking fut, après notre départ, mis en prison pour 6 mois! De plus malgré leur formation scolaire et universitaire ils ne trouvaient pas de travail, par exemple comme enseignant…Ces familles étaient très ouvertes aussi bien au Judaisme qu´au Christianisme…bien que tous musulmans!!!

  2. LES JUIFS ETAIENT EN ALGERIE BIEN AVANT LES ARABES ET LES FRANCAIS ET DONC ILS DEVRAIENT RECLAMER LA RECUPERATION DE CET ETAT,MAIS LA, C’EST” UN AUTRE PROBLEME”

    • Tu oublies la mosaïque de peuples constituant la nation maghrébine pré-arabe: berbère, kabyle, etc.. ne raconte pas n’importe quoi

  3. la première photo représente une famille juive du Constantinois
    pour preuve le petit chapeau pointu (turlututu) porté par la femme a gauche debout et qui signe l’ origine

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