Juifs en France: ce qu’a changé la Révolution (R. Neher Z’l)

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Jean-Pierre Houel et la prise de la Bastille

La Révolution Française, en apportant aux Juifs le droit d’accéder à  la citoyenneté pleine et entière, a radicalement transformé la relation de l’homme chrétien du 18ème siècle face au Juif.

De paria qu’il était, le Juif accède, grâce à  la Révolution française, à  la dignité d’homme libre.

On trouve l’expression de cette reconnaissance à  tous les niveaux de la conscience juive.

Une sorte de dicton populaire, courant au début du 20ème siècle, disait que tout Juif a deux patries: la sienne propre et la France.

Henri Graetz, spécialiste de l’histoire juive,  écrivait dans les années 1870 : “La Révolution française fut vraiment, selon l’expression du prophète, le jour du Seigneur où les orgueilleux furent abaissés et les humbles relevés'”.

Quittez un vil trafic, renoncez à l’usure,
Aux arts et aux métiers, joignez l’agriculture,
Stellt Wucher und Betrug, und schnödess Scharchern ein,
handwerch, Kunst Acherbau, mus ewer Nahrung sein

 

livre antisémite de François J.A. de Hell, 1790 – Coll. Dr. André Bernheim

A y regarder de près, le déroulement des événements qui aboutit à  ce fameux décret  d’émancipation de septembre 1791 paraît moins idyllique et plus complexe que ne le laissent supposer les formulations citées précédemment.

Il y a eu au sujet des Juifs de violents débats et des conflits très âpres qui n’aboutissent qu’au prix d’immenses efforts à  l’émancipation.

A la veille de la Révolution, les Juifs représentent en France une petite minorité qui compte au maximum quarante mille âmes, dont la présence n’est légalement tolérée que dans les marches frontières.

L’ensemble du Royaume reste soumis au décret d’expulsion des Juifs de France, qui remonte au 14ème siècle.

Avant la Révolution

Les Juifs n’ont pas la liberté de résider où bon leur semble à  l’intérieur de la France. Depuis le décret d’expulsion totale du Royaume en 1394, ils n’ont même aucun droit d’habiter en quelque localité que ce soit.

Par la suite d’événements politiques divers, des villes ou des provinces de l’Est où habitaient des Juifs ont été rattachées à  la France : l’évêché de Metz d’abord, en 1556; puis l’Alsace en 1648 et la Lorraine en 1766.

Les rois de France font pour les Juifs de ces régions une dérogation au décret d’expulsion et les autorisent à  garder leur résidence dans la région annexée.

Dans le Sud-Ouest, des “Marranes”, quittant l’Espagne ou le Portugal avec ses menaces d’Inquisition, viennent habiter Bordeaux et sa région et les faubourgs de Bayonne: mais on ne les y tolère que sous la qualité non pas de Juifs, mais de “nouveaux chrétiens”.

Dans le Sud-est, des Juifs habitent dans des régions qui n’appartiendront à  la France qu’à  l’époque de la Révolution: Avignon et le Comtat Venaissin, propriété des Papes, jusqu’en, 1791, et le Comté de Nice, possession de la Maison de Savoie jusqu’en 1792.

Dans chacune de ces régions, les communautés juives offrent des traits démographiques et sociologiques extrêmement différents.

L’Alsace

C’est là  que l’on trouve les communautés les plus nombreuses : la moitié de le population juive d’ensemble.

C’est une population essentiellement rurale; car les deux seules grandes villes de la province: Strasbourg et Colmar, maintiennent après la conquête française, comme avant, leur législation municipale interdisant aux Juifs d’y habiter de manière permanente. Mulhouse, à  l’époque, fait partie de la Suisse (jusqu’en 1799) et n’admet pas non plus les Juifs.

Malgré son rattachement à  la France, l’Alsace reste morcelée un de multiples petites principautés, villes épiscopales et villes libres: chacune pratique à  l’égard des Juifs la politique de son choix; d’où des législations multiples qui différent sur de nombreux points.

Elles ont cependant toutes un trait commun : l’obligation faite aux Juifs de payer des impôts spéciaux de tolérance ou de transit (péage corporel) qui enrichissent les finances locales et incitent les princes à  accueillir sur leurs territoires un plus grand nombre de Juifs.

C’est la raison majeure pour laquelle la population juive d’Alsace augmente rapidement au cours du 18ème siècle. Les éléments nouveaux sont attirés vers l’Alsace en provenance des provinces germaniques voisines, et parfois de plus loin. L’enracinement local se fait très vite.

A la veille de la Révolution, la population juive d’Alsace, appelée officiellement la nation juive d’Alsace est relativement homogène. Elle est répartie en plus de 180 villages ou bourgades.

Le recensement de 1734 donne un total de 19.624 âmes. Les plus importantes communautés sont Bischheim en Basse Alsace, avec 473 Juifs, et Wintzenheim en Haute Alsace – avec 381. Dans certains villages on trouve une ou deux familles seulement.

Ces Juifs d’Alsace sont souvent appelés “Allemands”, car en Alsace, malgré le rattachement à  la France, la langue parlée est un dialecte germanique. Les actes officiels du royaume destinés à  l’Alsace aussi bien que les règlements des municipalités locales sont bilingues: Français et Allemand.

Les Juifs d’Alsace parlent un dialecte spécifique où le patois local se mêle d’hébraïsmes pour former le judéo-allemand (Yiddish Deutch). Tout un folklore caractéristique se constitue peu à  peu, qui donne au judaïsme alsacien un cachet très particulier.

1784-1789: vers une nouvelle approche des relations entre Chrétiens et Juifs.

L’influence des Philosophes et de l’esprit des lumières d’un côté, l’exemple de l’Empereur Joseph II dont l’édit de tolérance (1781) impressionne le Gouvernement royal, enfin les efforts de certains Juifs éminents, comme Pereire et Cerf Berr contribuent à  faire prendre conscience que la situation des Juifs en France n’est pas ce quelle devrait être.

Enquêtes, études, recherches se multiplient sur la situation des Juifs du royaume, leurs métiers, leur comportement, et avant tout leur nombre, car certains les croient trop nombreux et envahissants.

D’où le premier grand recensement officiel des Juifs d’Alsace, réalisé en 1784 avec un très grand soin dans toute la province et publié aussitôt en un gros in-folio.

Cotte même année 1784, Louis XVI abolit le “péage corporel”, taxe humiliante qui assimilait les Juifs aux animaux en les obligeant à  payer un impôt spécial pour transiter par certaines villes, en particulier Strasbourg.

Le coup d’envoi est ainsi donné à  une nouvelle approche de la relation entre Chrétiens et Juifs.

En 1787, Mirabeau séjournant en Allemagne est frappé de tout ce qu’il y apprend sur Mendelssohn mort un an plus tôt. A son retour, il publie un livre qui a un grand relentissement : Sur Moïse Mendelssohn et sur la réforme politique des Juifs.

Presqu’en même temps l’Académie royale de Metz propose un sujet de concours : Est-il des moyens de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France ? Des trois mémoires primés, le plus connu est celui de l’Abbé Grégoire, curé d’un village de Lorraine.

En 1788, Louis XVI charge son ministre Malesherbes, qui venait de s’occuper de la question des Protestants, de se pencher sur le sort des Juifs.

Les Portugais, pour commencer, sont convoqués à  Paris et lui remettent un volumineux mémoire. Les événements de 1789, la convocation des Etats Généraux, les débuts de la Révolution marqués par la prise de la Bastille (14 juillet 1789) gèlent tous les projets de réforme envisagés par le Gouvernement royal.

Vers L’émancipation

La Déclaration des Droits de l’Homme (26 août 1789) affirme que “tous les hommes naissent et demeurent égaux en droit” et que “nul ne doit être inquiété pour ses opinions religieuses”. De tels principes auraient dû entraîner immédiatement l’accès des Juifs à  la pleine citoyenneté. Dans les faits, les choses furent bien plus lentes et complexes.

Ce que les Juifs obtiennent par les premières réformes de la Révolution c’est le droit de résidence dans n’importe quel point du royaume ; mais au milieu des bouleversements sociaux profonds et multiples qu’entraîne la Révolution, celle possibilité nouvelle ne sera que très rarement utilisée.

Les Juifs de Paris n’ont plus à  subir de contrôle spécial et leur droit de résidence dans la capitale n’est plus remis en cause. Ils sont assez nombreux à  s’engager dans la Garde nationale.

Les seuls à  pouvoir participer aux opérations électorales locales de 1789 sont les Juifs portugais. Ceux des autres provinces sont seulement admis à  présenter des requêtes exprimant leurs vœux devant l’Assemblée constituante.

Dès le début, l’Abbé Grégoire, Mirabeau, Clermont-Tonnerre, Duport, membres de la Constituante, et quelques autres de leurs collègues insistent pour qu’on examine favorablement les requêtes des Juifs et qu’ils obtiennent le titre de Citoyen à  part entière, c’est-à -dire, en langage du temps, Citoyen Actif.

Plusieurs pétitions sont ainsi présentées par les porte-paroles des communautés juives de Bordeaux, d’Alsace, de Lorraine et de Paris, la plupart sont simplement soumises par écrit à  l’Assemblée.

Le discours que Berr Isaac Berr de Nancy est admis à  prononcer devant l’Assemblée pour exprimer le voeu des Juifs d’accéder au titre de citoyen actif fait une grande impression. Mais l’opposition est très forte.

L’Abbé Grégoire représente une voix assez isolée parmi les représentants du Clergé à  la Constituante. La majorité des députés du Clergé et de la Noblesse s’opposent farouchement à  ce que les Juifs deviennent les égaux des autres citoyens.

En même temps, en Alsace, les villageois poussés par la misère et affolés par les événements se soulèvent contre les seigneurs mais aussi contre les Juifs. Pillages des nuisons juives, incendies, déprédations se multiplient en automne 1789 et jusqu’à  l’automne suivant.

Certains Juifs s’enfuient en Suisse pour un refuge provisoire à  Mulhouse et Bâle. Le maire de Strasbourg Dietrich (chez qui sera chantée pour la première fois la Marseillaise) rappelle que rien n’est changé aux interdictions anciennes contre les Juifs.

Une première étape en faveur des Juifs est franchie le 28 janvier 1790 quand l’Assemblée constituante accorde les droits de citoyen actif aux Juifs “connus sous le nom de Portugais, Espagnols et Avignonnais”.

La majorité des députés des provinces de l’Est continuent à  s’opposer à  ce que les mêmes droits soient accordés aux Juifs de leurs régions.

Un député de Colmar, Reubell, va jusqu’à  affirmer que c’est dans l’intérêt même des Juifs : si les Alsaciens apprennent que la Constituante accorde l’égalité aux Juifs, ils les égorgeront dans leur fureur.

La question est posée à  plusieurs reprises au cours des mois suivants, mais chaque fois les opposants arrivent à  triompher, au nom de l’ordre public. Jamais le calme ne règnerait en Alsace si les Juifs étaient admis au rang de citoyen actif.

Les Juifs sont, en fait, l’occasion d’un affrontement en profondeur entre les adeptes de l’ancien ordre basé sur un exclusivisme chrétien, et les partisans d’un ordre nouveau où l’égalité de tous les hommes est érigée en principe absolu. Ce sont eux qui obtiendront finalement la victoire, mais in extremis.

A la veille de se séparer, l’Assemblée constituante finit par voter le 27 septembre 1791 l’abolition de toute discrimination concernant les Juifs. Ce décret s’applique à  tous les Juifs résidant en France, sans exception : il marque leur complète émancipation.

Mais le décret exige que, du même coup, les Juifs renoncent à  tout ce qui avait fait d’eux jusqu’ici une minorité solidement organisée.

Le terme de “Nation juive” portugaise ou d’Alsace est donc définitivement extirpé du langage ; mais les structures communautaires, les pouvoirs des syndics ou des préposés, les juridictions rabbiniques, les taxations pour les caisses de charité, tout cela est aboli du même coup.

A suivre Les Juifs et La Révolution (2/2): Qui était Cerf Berr?

Adaptation par Jforum

Source: Dr. Rina NEHER-BERNHEIM Z’l

André et Rina Neher, un couple remarquable qui a renouvelé la pensée et l’histoire juive.

 

 

 

1 COMMENT

  1. PATRIE DÉFENSE
    Les Juifs et la conscription sous le Premier Empire
    par Philippe Landau
    Conservateur des Archives du Consistoire.
    Extrait de UNIR Mars 2008

    Le 5 septembre 1798, au cours d’une séance du Conseil des Cinq-Cents, le député et vainqueur de la bataille de Fleurus Jean-Baptiste Jourdan fait voter la loi qui rend désormais obligatoire le service militaire pour tous les citoyens âgés entre 20 et 25 ans, et ce pour une durée de cinq ans. L’article premier précise bien que : ” Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie. ”

    Pour la première fois en France, la conscription devient obligatoire. Si sous l’Ancien Régime, l’armée était composée d’aventuriers, de mercenaires et de jeunes nobles soucieux de redorer leur blason; si en 1792, le régime jacobin avait fait appel aux volontaires pour sauver la “Patrie en danger”, le Directoire entend faciliter la levée en masse en cas de conflit et surtout développer la conscience nationale au sein de la population. Les citoyens, inscrits sur les registres communaux, sont alors désignés sur ordre ou tirés au sort mais il leur est possible de se faire remplacer. Bien évidemment, beaucoup de Français sont réfractaires à cette loi, en apparence égalitaire.

    Dans ce contexte, qu’en est-il des israélites, devenus citoyens en janvier 1790 pour les Portugais, les Comtadins et les Parisiens; et en septembre 1791 pour les Alsaciens et Lorrains ?

    Pendant la Révolution
    A.-J. Gros, Bonaparte au Pont d’Arcole
    Moins de 40000 Juifs résident en France au moment où les décrets émancipateurs sont appliqués. Citoyens à part entière, possédant les mêmes droits civiques que leurs concitoyens, ils doivent alors renoncer à leur particularisme et à leur indépendance communautaire selon la formule du comte de Clermont-Tonnerre : “Il faut tout refuser aux Juifs comme nation : il faut tout leur accorder comme individus; il faut qu’ils soient citoyens. ”
    Admis officiellement dans la société, les Juifs vont très tôt s’enquérir de mériter de leur émancipation. Même si le rabbinat et les fidèles des communautés rurales se montrent hostiles aux progrès civiques, craignant une perdition des valeurs religieuses, l’ensemble de la population, notamment urbaine, s’intègre et participe aussi bien à la vie économique que politique. Certes, les préjugés à leur égard ne disparaissent pas et nombre d’entre eux en seront encore victimes sous le 1er Empire, principalement lors de l’application de certains décrets napoléoniens et dans les écoles communales, surtout en Alsace. Mais portés par l’enthousiasme général, beaucoup participent aux efforts de guerre et s’enrôlent dans l’armée révolutionnaire et dans la Garde Nationale. Ainsi, à Paris, plus d’une centaine rejoignent les bataillons de la Garde. On y trouve le capitaine Dacosta et les lieutenants Homberg et Mayer. A Strasbourg, alors que la ville vient juste d’être autorisée aux Juifs, en mars 1793, sur vingt-trois volontaires, huit sont israélites et décident de porter les armes le Shabath. Plusieurs se distinguent d’ailleurs par leur bravoure tel le canonnier Henriquez, engagé volontaire à l’âge de 16 ans, qui résiste à l’ennemi pendant plus d’une heure, permettant à sa section de se replier.

    Selon les travaux effectués par Pierre Lautmann, il semble que plusieurs centaines d’israélites aient accompagné les armées révolutionnaires et qu’il n’a pas fallu les mesures draconiennes de Napoléon 1er pour que des Juifs se distinguent dans le métier des armes.

    Abraham Mendès s’engage lui aussi à l’âge de 16 ans comme fusilier en 1793 et est gravement blessé lorsqu’il traverse le Pont d’Arcole en Italie (1796) aux côtés du fougueux général Napoléon Bonaparte. Réformé, il reçoit un diplôme sur sa conduite au feu faite “avec honneur, civisme et probité.” Israël Crémieux de Cavaillon, volontaire en 1793, participe à toutes les campagnes dont celle d’Egypte (1798). Un cas doit cependant retenir notre attention : celui de Marc Wolff, né à Strasbourg en 1776 et membre de la famille de Cerf Berr, le principal représentant du judaïsme alsacien sous l’Ancien Régime. Engagé en 1794, il rejoint le 2e régiment de Chasseurs à Cheval dans l’Armée du Rhin et est promu sous-lieutenant en 1799. De 1805 à 1814, il sert la Grande Armée et en 1808, en tant que colonel, il organise la cavalerie en Wesphalie. Lors de la campagne de Russie en 1812, il commande la Cavalerie légère et est promu général de brigade. Converti au catholicisme au début de la Restauration sous Louis XVIII, il est fait baron. Sur l’Arc de Triomphe de Paris, son nom est désormais gravé. Ainsi, Marc Wolff est le premier général d’origine juive et officier de carrière en France, totalisant plus de 40 années de service car il devient par la suite Inspecteur général de la Cavalerie.

    Il apparaît toutefois que 70 % des soldats sont originaires de l’Est du pays. Ceci s’explique facilement puisque le judaïsme français était majoritairement alsacien et lorrain (plus de 30000 âmes) et situé aux frontières. Souvent, l’engagement se fait à moins de 20 ans; peu ont ainsi charge de famille. Quant à leurs professions, elles sont variées même si l’on trouve certains métiers traditionnels: colporteurs, revendeurs et petits marchands.

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